Féminisme
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« Refus de témoigner : une jeunesse» – Ruth Klüger : récit de la Shoah au féminin

Le corpus des récits concentrationnaires est certes vaste, mais très peu de ces œuvres testimoniales ont été rédigées par des femmes. Ruth Klüger fait partie de ces rescapées. Bien plus qu’un témoignage de l’expérience des camps, dans son «Refus de témoigner : une jeunesse» publié en 1991, l’américaine d’origine autrichienne livre une réflexion sur ce que représentent l’acte commémoratif et le lieu de mémoire de la violence, mais aussi sur la place des femmes, dans l’Histoire comme dans la vie. C’est à travers une contre-posture extrêmement lucide et éminemment féministe que Klüger prend la parole et nous fait basculer à l’intérieur du train, dans un mémoire sans fard qui tend à «percer le rideau de barbelés que le monde de l’après-guerre a baissé sur les camps» (p. 97)

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C’est la première fois que je lis Ruth Klüger– et certainement pas la dernière. Malheureusement, cette auteure germanophone n’a qu’une seule autre œuvre (également autobiographique) traduite en français: «Perdu en chemin». À quand les traductions du reste de ses textes? Du coup, cette dame m’est devenue, l’espace d’un livre, un véritable modèle de caractère, d’intelligence et d’affirmation de soi. Née en 1931 à Vienne, Klüger est déportée avec sa mère à l’âge de onze ans au camp Theresienstadt, puis à Auschwitz-Birkenau et finalement à Gross-Rosen, duquel elle s’évade quelques temps avant la fin de la Guerre pour émigrer, deux ans plus tard, aux États-Unis. Le récit reconstitue, tant bien que mal, cette jeunesse momifiée.

C’est un refus de témoigner, entre autres parce que Klüger refuse de livrer ce que l’on croit connaître, voir ou comprendre d’un récit d’une déportée. Cela ne s’est pas passé comme ça. Elle prend le contre-pied des happy end et autres fabulations réconfortantes qu’elle considère de mauvaise foi. Remontant le courant, elle va jusqu’à dicter sa manière d’être lue à sa lectrice- «qui songerait à des lecteurs masculins? Ne lisent-ils pas ce qui est écrit par d’autres hommes?» (p.97). Au risque de choquer, Klüger se fait cinglante de sincérité, tant dans ses propos que dans sa peinture du monde de la Guerre et de l’Après-Guerre. Son objectif n’est pas de redire ce qui a déjà été dit, mais justement d’ébranler, de repenser l’exercice même de témoigner la Shoah; car plus qu’un récit d’une rescapée juive, c’est aussi- et peut-être avant tout- la voix d’une jeune fille écrasée sous le patriarcat judaïque, puis sous celui du nazisme et finalement, une fois libérée, sous celui d’une Amérique conservatrice des années 50. Après une asphyxie prolongée, c’est dans ce grand cri sulfurique que la fugueuse des camps et de l’Europe impose sa parole, envers et contre tous, et surtout contre l’enfermement, à tous niveaux.

C’est un refus de témoigner parce que «c’est ce que je tente ici, et cela échoue, parce que la mémoire aussi est une prison: on cherche en vain à ébranler les images gravées de l’enfance.»(p.39) Dans un ressassement ouvertement défaillant, Klüger questionne son parcours plus qu’elle ne le retrace, questionne ces images archivées dans sa tête et qui refont surface: pourquoi celles-ci, plutôt que d’autres, persistent-elles?

C’est un refus de témoigner, parce que si Klüger condamne le sentimentalisme qu’elle considère comme un trait caractéristique kitsch des textes de la Shoah, elle n’y échappe pas et l’avoue d’elle-même avec une franchise tout à fait rafraîchissante: «cela ne donne pas une tragédie, mais seulement des rapprochements désemparés qui tapent dans le vide ou s’épuisent dans la sentimentalité.» (p. 39) Toutefois, son récit, qui évite le lyrisme, ne brille pas tant par son jeu sur les affects (le pathos y est certes sollicité) que par l’intelligence et la nouveauté du regard métadiscursif qu’il porte sur le devoir de mémoire. Pourquoi conservons-nous les lieux du drame, les ruines, à quoi sert cette «culture du musée»? Pourquoi faut-il raconter, encore? Et surtout, comment entendons-nous, recevons-nous ces fragments du passé, qui trop souvent «nous [entraînent] à contempler nos sentiments dans un miroir?»

C’est un refus de témoigner parce que Ruth Klüger objecte toute argumentation avec la lectrice, qu’elle tient coite: «Écoutez et ne le contestez pas mesquinement, mais prenez-le comme c’est écrit ici, et retenez-le bien.» (p.154) et avec laquelle elle avorte toute tentative d’identification: «vous n’avez pas besoin de vous identifier avec moi, je préfèrerais même que vous vous en absteniez (…)» (p. 161) Klüger ne recherche pas la sympathie (et c’est justement pourquoi elle me plaît); elle provoque la réaction, l’affrontement, pour pouvoir enfin (se) dévoiler: «montrez-vous combatif». Et elle le répète: «parce que je ne trouve pas de moyen plus percutant de le faire comprendre que par la répétition» (p. 154).

C’est un refus de témoigner, car Klüger, femme et auteure, se montre ingouvernable, hors de contrôle, voire insolente. Systématiquement et avec une bonne dose d’(auto)dérision, elle défait une à une les idées reçues, déconstruit l’imaginaire mythique de l’Holocauste traversé par le patriarcat, soupèse les hiérarchies entre dominants et dominés, bourreaux et victimes.

C’est un refus de témoigner, d’abord et peut-être avant tout, parce que Klüger s’objecte à l’étiquette de déportée, à être classifiée, répertoriée, cantonnée, entravée par la prison des catégories littéraires et des stéréotypes liés aux camps. Un refus, aussi, que la Shoah soit considérée comme un événement de l’ordre de l’indicible; c’est pourquoi Klüger s’évertue à dire, à parler haut et fort. Pourquoi? Pour continuer à vivre, pour ne pas limiter son existence à cette tragédie tout en portant celle-ci en soi, sur soi, à l’image du numéro tatoué sur son avant-bras. D’ailleurs, le titre original de son autobiographie est Weiter leben (Continuer à vivre), traduit en français en 1997 sous le titre «Refus de témoigner». Sa posture de résistante serait donc liée à un désir vital de dépassement, de survivance.

Ainsi que le remarque Jorge Semprun, auteur survivant des camps: «chaque page de ce livre admirable contient des phrases que l’on a envie de citer, de commenter, de prolonger en soi-même par une réflexion plus approfondie». Vous en avez l’exemple même dans mon billet. À votre tour mesdames- et messieurs!- de vivre cette confrontation littéraire avec Ruth Klüger…

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Fanie est étudiante au 3e cycle en Études littéraires à l’UQÀM. Enfant, elle avait tendance à se battre avec les ti-gars dans la cour d’école, ce qui expliquerait peut-être pourquoi elle rédige une thèse sur les figures de guerrières des productions de culture populaire contemporaine. Son arc comporte quelques cordes; en plus de faire partie de l’équipe des joyeuses fileuses, elle codirige le groupe de recherche Femmes Ingouvernable, collabore à la revue Pop-en-stock, à la revue l'Artichaut, ainsi qu’au magazine Spirale. À part de ça, elle a écrit le roman "Déterrer les os" (Hamac, 2016). Dans son carquois, on trouve un tapis de yoga élimé, un casque de vélo mal ajusté, trop de livres, un carnet humide, un coquillage qui chante le large et une pincée de cannelle – son arme secrète ultime contre les jours moroses. Féminisme et végétalisme sont ses chevaux de batailles quotidiens.

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