All posts filed under: Littérature québécoise

Ne faire qu’un, envers et contre tous

Dans ce premier roman de Marie-Hélène Larochelle, Danill et Vanya, j’ai été surprise de la façon dont je me suis vue devenir complètement fascinée par cette histoire qui semblait toute simple au départ. Sans toutefois être un thriller psychologique, ce roman nous entraîne tout de même dans une quête qui côtoie meurtre, mensonge, agression sexuelle et identité. La prémisse semble fort simple : un couple très amoureux, Emma et Gregory, perdent leur enfant et décident de se tourner vers l’adoption internationale, c’est ainsi qu’ils deviennent les parents adoptifs de deux jumeaux, Danill et Vanya. Les premiers temps avec les bébés sont difficiles, ils semblent vivre avec des problèmes liés à une dépendance à l’alcool, alors d’emblée on ne trouve rien de douteux ou de louche avec les bébés qui sont distants, froids et incroyablement près l’un de l’autre. C’est au fil des pages qu’on y découvre une famille, qui semble parfaite de l’extérieur, mais qui est pourtant plongée dans des rapports froids et dépourvus de chaleur. Les jumeaux, cette entité, ne semble pas s’attacher à leurs …

Quelque chose en moi choisit le coup de poing, le fil rouge lit, littérature québécoise, essai, théâtre, le fil rouge lit, bibliothérapie, performance de soi, autofiction, livres , lecture

Le coup de poing et la performance de soi

Quelque chose en moi choisit le coup de poing est un oeuvre hybride entre essai et théâtre, écrite par Mathieu Leroux et publié chez La Mèche. C’est à la fois un rassemblement de courtes et moins courtes pièces écrites et mises en scènes par Leroux, précédé d’un essai sur la performance de soi dans l’art, plus particulièrement dans l’écriture. Le coup de poing, c’est la démarche autobiographique, c’est le Je dans l’écriture, le Je dans l’art, c’est l’acte de se mettre en scène, de se performer. Bien qu’il compare la réalité et la fiction à un coup de poing et une caresse, respectivement, il n’y a  pas pour autant de hiérarchie établie entre les deux. C’est seulement que, pour Leroux, quelque chose en lui choisit le coup de poing. N’ayant pas d’énormes connaissances en théâtre, j’ai trouvé intéressant d’être immergée dans une forme peut-être un peu moins classique, sans pour autant y être plongée sans notions quelconques. Que ce soit l’essai du début, auquel je reviendrai, ou bien l’entièreté des pièces dans lesquelles sont aussi …

Êtes-vous un potentiel giflé? ou L’art de la gifle en 7 leçons par Roxanne Bouchard

La gifle de Roxanne Bouchard est un petit bijou. Je vous le dis tout de suite. Méconnu de l’auteure dont les autres titres ont fait plus de bruit – Whisky et paraboles, Nous étions le sel de mer, le monologue amoureux J’t’aime encore – c’est un « mini » roman qui a l’aplomb d’une brique de 500 pages, mais la légèreté de la courte nouvelle, la puissance d’un raz-de-marée et le goût décadent, mais fin d’un dessert de chez Juliette et Chocolat. En bref, c’est du béton, mais aussi du bonbon pour l’esprit, attachez votre tuque, vous risquez d’être échevelé! Le roman met d’abord en scène l’histoire rocambolesque de François « Francesco » Levasseur, peintre médiocre et coureur de jupons. Les péripéties autour de sa vie d’artiste, sa famille italienne et ses aventures amoureuses lui réservent un lot de surprises et de désagréments. On peut le dire, François Levasseur a un don inné pour se mettre les pieds dans les plats, mais surtout une croyance aveugle en la vie et en sa « luck ». François Levasseur n’est pas …

Les choses immuables : ces relations qui sont faites pour durer

J’ai commencé à lire Les choses immuables d’Éléonore Létourneau durant une période charnière de ma petite existence. Le genre de période où plus rien n’a vraiment de sens, où tout semble s’éclipser dans le néant des questionnements, dans le je-sais-pus-où-ma-vie-s’en-va. Le poids des choix que je devais prendre – que je m’efforçais de prendre – me semblait trop lourd à porter, pour l’instant. Il fallait choisir, mais je trouvais difficile de laisser tomber des rêves pour d’autres, de favoriser une voie plus qu’une autre. Trop difficile. Je n’y arrivais pas. Je voulais tout. Et ne rien concéder. C’est à ce moment que les mots d’Éléonore Létourneau sont arrivés dans ma vie. Juste à point. À cet instant précis où tout s’effondrait, où j’en avais le plus besoin. Je me suis retrouvée, avec justesse, à travers chacune des remises en question des personnages de Louis, Hélène, Virginie et Mathieu, qui à l’orée de la quarantaine ne savent plus s’ils ont bien fait de s’enfoncer dans la banalité de la routine. Les jours se ressemblent sans aucune surprise. Les …

Patrick Sénécal en trois actes

Récemment, je me suis plongée dans l’univers tordu, étrange et intense de Patrick Sénécal. Je n’ai jamais été attirée par l’horreur, que ce soit dans les films ou dans les séries télévisées, mais pourquoi ne pas laisser la chance aux livres? Patrick Sénécal est reconnu pour ses œuvres tordues, dont quelques-unes ont eu la chance d’être adaptées au grand écran. Je me suis donc tournée vers cet auteur de Drummondville, surnommé le Stephan King québécois, pour ma première incursion dans le monde des romans d’horreur. J’aimerais vous présenter non pas un, mais plutôt trois romans qui représentent selon moi trois niveaux différents d’intensité pour mieux entreprendre cet univers. Premier acte : Malphas  J’ai commencé par Malphas 1. Le cas des casiers carnassiers, premier roman d’une série de quatre. Publié en 2011, ce bouquin de 311 pages nous présente Julien Sakozy, nouvel enseignant de littérature au Cégep Malphas, un établissement perdu et oublié au fond du Québec. Plusieurs rencontres et événements particuliers feront de sa première session quelque chose d’inoubliable. J’ai principalement aimé les personnages de cette intrigue, car …

Dée de Michael Delisle : l’envers du décor de la banlieue américaine

Ai-je manqué le mémo? Est-ce que tous mes professeurs de littérature québécoise ont comploté contre moi pour omettre volontairement de leur corpus l’auteur Michael Delisle? On dirait bien! Je viens de découvrir cet auteur (dont Laurence L. vous a parlé ici), poète lauréat du prix Émile-Nelligan en 1987, romancier émérite depuis le début des années 2000, et je suis subjuguée. Je vous parle aujourd’hui du court roman Dée, publié en 2002, roman magistral grâce, entre autres, à son laconisme particulièrement efficace. Longueuil dans les années 1950. Entre la campagne et la grande ville, on commence à goudronner les rues, à installer l’eau courante dans les maisons. C’était il n’y a pas si longtemps, pourtant l’histoire d’Andrée Provost prend place dans une maison digne des Filles de Caleb, une maison bancale, affligée par des armées de mouches et par des odeurs de porcherie. Dée a treize ans, mais elle a déjà les dents complètement cariées, connaît une sexualité précoce troublante, est destinée à travailler à l’usine dès l’âge de 15 ans. Avant même de réellement commencer, la vie …

An Indoor Kind of Girl, Frankie Barnet

Des mondes précaires et agités : An Indoor Kind of Girl

C’est un tout petit livre d’une couleur parfaite, un vert foncé qui tire sur le bleu. Si on y regarde de plus près, on discerne des miettes de blanc dans le vert, comme une poignée d’étoiles dans un ciel radioactif. Au milieu de la couverture, une tortue s’agite dans un sceau d’eau. Les cinq nouvelles qui composent An Indoor Kind of Girl sont à l’image du livre-objet : d’un charme contenu, juste assez décalé pour être intéressant. Portées à la fois par un sens aigu de l’absurde et un humour mélancolique, les histoires de Frankie Barnet sont teintées d’une certaine dissociation d’avec le monde — comme si les personnages existaient en suspension, un peu au-dessus de la réalité. S’y dessinent de petits mondes en soi, précaires et agités. La nouvelle qui ouvre le livre, Gay for Her, raconte une amitié éclatée en décomposant simultanément plusieurs trames. Celles-ci se parlent et se font écho, dans une construction inventive et fluide, puis mènent toutes à la même fin dévastatrice. Dans Cherry Sun, une femelle cabiai (grand rongeur végétarien semi-aquatique …

Le prix de la chose ou comment les femmes ont repris le contrôle sur leur corps

Le prix de la chose, le premier roman de Joseph Elfassi, nous propose une fable féministe qui aborde entre autres les thèmes du sexe et de l’argent, de l’iniquité homme-femme, de la culture du viol et de la notion de consentement sexuel. Louis, obsédé par le sexe, se retrouve frustré et désemparé face aux actions d’un nouveau mouvement révolutionnaire nommé F. qui engage les femmes – copines, maîtresses, épouses ou amantes d’un soir – à demander une rémunération pour chaque relation sexuelle avec un homme afin de reprendre le contrôle sur leur vie et sur leur corps. Nous ne baisons pas pour de l’argent. Nous éliminons la prostitution en rendant le principe universel. C’est dans un contexte de science-fiction que l’auteur dresse le portrait d’une société où les femmes font massivement preuve de solidarité entre elles. Elles se fâchent enfin. Plusieurs femmes se rassemblent pour une cause noble : la leur. Les chercheuses se concentrent maintenant sur les femmes qui étaient jusqu’à ce moment moins prises en considération que les hommes. Le viol est contré par des avancées scientifiques …

La singularité de l’oppression

  On a tous vécu une première fois. Si on y pense bien, notre quotidien est rempli de première. Le premier café, le premier deuil, la première faille. Cette faille nous appartient, et bien qu’elle nous angoisse, nous soit secrète ou nous rende honteux, elle est en nous. On ne peut la dénier. Il y a aussi le premier roman. Celui qui lève le rideau sur les écrivains d’aujourd’hui et de demain. Je n’écris pas de roman, mais je les lis. Surtout les points de départ. Ceux qui façonnent notre relève, qui frappent par leur sincérité et leur témérité. L’honnêteté du premier roman n’a pas d’égal. L’œuvre parle d’elle même et ne tente pas de prouver, ou d’égaler quoi que ce soit. On ne peut que s’émerveiller devant cette nouvelle découverte. Si la rentrée littéraire de l’automne 2016 nous a autant émerveillés, c’est en grande partie par la présence de nouveaux auteurs qui élèvent leurs jeunes voix et se démarquent par la clarté de leurs propos. Parmi ces auteurs, un en particulier se démarque par …

Raconter le Vietnam

Dans l’univers des mots, rien n’est plus difficile que de raconter un voyage. Essayer de faire comprendre aux autres ce que nous avons vécu à plusieurs milliers de kilomètres de là, dans des situations qui dépassent parfois l’imagination, semble être un combat perdu d’avance. Lorsque je suis revenue du Vietnam, je suis restée coïte les premières fois qu’on m’a demandé « Alors, c’était comment ton voyage? Raconte! » Transcrire autant d’émotions en quelques secondes parait si vain et inutile, que je ne pouvais que répondre un simple et vide « C’était super! », accompagné d’un sourire de malaise. Quand on revient d’un voyage aussi enrichissant, on a l’impression d’avoir fait un gigantesque bond dans l’évolution; on a tant appris, tant découvert; forcément, le temps a dû avancer vite pour tout le monde! C’est vite décevant de voir que ceux qui sont restés au Québec ont continué la même petite routine et on se sent vite gêné d’avoir tant à raconter. Il y a tant à dire sur le Vietnam et même si ça fait maintenant presque 4 ans …