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Êtes-vous un potentiel giflé? ou L’art de la gifle en 7 leçons par Roxanne Bouchard

La gifle de Roxanne Bouchard est un petit bijou. Je vous le dis tout de suite. Méconnu de l’auteure dont les autres titres ont fait plus de bruit – Whisky et paraboles, Nous étions le sel de mer, le monologue amoureux J’t’aime encore – c’est un « mini » roman qui a l’aplomb d’une brique de 500 pages, mais la légèreté de la courte nouvelle, la puissance d’un raz-de-marée et le goût décadent, mais fin d’un dessert de chez Juliette et Chocolat. En bref, c’est du béton, mais aussi du bonbon pour l’esprit, attachez votre tuque, vous risquez d’être échevelé! Le roman met d’abord en scène l’histoire rocambolesque de François « Francesco » Levasseur, peintre médiocre et coureur de jupons. Les péripéties autour de sa vie d’artiste, sa famille italienne et ses aventures amoureuses lui réservent un lot de surprises et de désagréments. On peut le dire, François Levasseur a un don inné pour se mettre les pieds dans les plats, mais surtout une croyance aveugle en la vie et en sa « luck ». François Levasseur n’est pas …

Passer du livre à l’écran, une bonne idée ?

Avec la sortie du dernier livre de la saga Harry Potter, plusieurs fans se sont lancés dans un marathon télévisé de l’intégralité des films et d’autres se sont plutôt tournés vers une relecture de la version originale romancée. Cette fureur médiatique m’a permis de réfléchir sur les fameuses adaptations cinématographiques. Dans certains cas, elles sont plus que réussies et fidèles à la réalité et dans d’autres, elles sèment l’émoi et sortent les lecteurs de leurs gonds. Mais pourquoi exigeons-nous, en tant que lecteurs, une si grande précision de la part du réalisateur ? Des interprétations divergentes  Le livre est un objet complexe. L’action de lire nécessite une importante activité cérébrale. Des pages et des mots sont sous nos yeux, il en revient à nous seul d’en déchiffrer le sens. Les images, les sensations et les personnages, nous les créons, nous les imaginons. L’auteur nous offre une description, certes, mais le résultat final en revient toujours au lecteur et varie considérablement selon un amalgame de facteurs : la compréhension du lecteur, ses origines, ses croyances, son bagage …

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Prix littéraire des collégiens 2017 : Ce que des étudiants ont pensé du Continent de plastique de David Turgeon

Enseignante de littérature dans un cégep, j’ai motivé un groupe de douze étudiants à participer au Prix littéraire des collégiens 2017 au cours de la session d’hiver. Toutes les deux semaines, nous nous rencontrons pour discuter des œuvres sélectionnées, pour les décortiquer et les critiquer et ainsi en déclarer une gagnante du Prix littéraire des collégiens 2017. Le continent de plastique de David Turgeon était la lecture de la seconde rencontre du Prix. Les étudiants ont remarqué le style d’écriture recherché, le vocabulaire soutenu et la finesse de la langue. Un très grand travail sur la forme a été effectué par David Turgeon. La quatrième de couverture vendait une oeuvre très alléchante (vocabulaire employé par les étudiants) et intrigante : un homme de lettres qui aspire à une carrière d’auteur et qui se retrouve l’assistant d’un écrivain. Les personnages Le personnage du maître, grand écrivain de son époque, prolifique et intéressant, et celui de Denise Bruck ont trouvé grâce aux yeux des lecteurs. Le maître puise l’étincelle de départ pour ses romans dans la vie quotidienne, dans les petits …

Le grand cahier d’Agota Kristof

La trilogie des jumeaux, zoom sur Le grand Cahier   « Un roman magnifique sur le déracinement, la séparation, l’identité perdue et les destins brisés dans l’étau totalitaire. » L’Express Agota Kristof, auteure hongroise décédée en 2011, fût romancière, poétesse, écrivaine et dramaturge. Elle écrivit la plupart de ses œuvres en français, sa deuxième langue, qu’elle considérait comme une langue « ennemie ». Le grand cahier fait partie de la Trilogie des jumeaux. Résumé qui peut sembler banal Deux jumeaux, Klauss et Lucas, sont déposés bien contre leur volonté chez leur grand-mère (qui fait passer la mère d’Aurore comme une biche) parce que la guerre qui sévit force leur mère à prendre cette difficile décision. Instinct de survie oblige. Ils tenteront de survivre à cette femme immonde, au froid, à la faim et à cette cruelle réalité dans laquelle ils sont forcés d’évoluer. Ils amorcent cette auto-analyse/éducation de leurs apprentissages, tant monstrueux que fascinants, ils rejettent les valeurs apprises et la morale pour créer leur propre système de fonctionnement. Aucuns lieux communs L’écriture de Kristof est froide, factuelle, cinglante, …

Tout ce qui meurt derrière les apparences

Il y a peu de temps, je me suis plongée au cœur de Chrysalide, un roman d’Aude, choisi au hasard dans ma bibliothèque (j’ai emprunté ce livre à une amie il y a quelque temps). Chrysalide, qui m’a d’abord attirée par son titre, puis par le résumé en quatrième de couverture, raconte l’histoire de Catherine. Enfant unique de deux parents aimants et ne voulant que son bien-être et son bonheur, à l’aube de ses 14 ans, Catherine sent croître en elle une forme d’inconfort qu’elle n’arrive pas à nommer. Le jour même de son anniversaire, où elle est joyeusement entourée de ses amis, de sa famille et de cadeaux, elle fuit et tente de mettre fin à ses jours, comme ça, sans qu’elle-même s’y attende. Elle ne supporte plus l’univers superficiel dans lequel elle vit depuis toujours, douillet, mais douloureusement vide. Elle devient une jeune femme, après avoir brisé quelque chose entre elle et les gens qui l’avaient entourée jusque-là. Catherine les dérange. Jusqu’à l’adolescence, je m’étais si bien conformée à ce que les autres …

L’un comme l’autre, vous n’êtes probablement personne de Marie-Jeanne Bérard

C’est sur la route entre Montréal et Québec à 7 h le matin un samedi que j’ai ouvert Vous n’êtes probablement personne, premier roman de Marie-Jeanne Bérard (Leméac, 2016). L’esprit fatigué, j’allais assister à un enterrement. La neige s’est mise à tomber à la hauteur de Drummond. À Québec, c’était l’hiver. Au retour, j’ai terminé ma lecture. L’espace d’une journée, le texte de Bérard m’a accompagnée dans cet étrange rituel que l’on tend comme un pont entre la vie et la mort. Vous n’êtes probablement personne cadre les liens énigmatiques, à la fois distants et étrangement intimes, entre une jeune Montréalaise du nom d’Espérance et son maître de peinture japonaise, Toshio Ohta, de quarante ans son aîné. C’est avec une élégance singulière et un phrasé délicieusement fluide que se déplie le court roman de l’auteure québécoise. Par touches impressionnistes, celle-ci dépeindra l’univers épuré et infiniment silencieux du duo de personnages qui composent les tableaux en forme de vanité, semés de fleurs et d’instants diaphanes à peine chuchotés. Les chapitres se consomment à petites doses afin de se …

Le territoire qui se déplie sous le ciel : relire Kuessipan

À Uashat, devant la baie des Sept Îles, les maisons sont posées sur le sable. Naomi Fontaine raconte ce sable qui colle aux semelles et s’infiltre partout : derrière les portes jamais verrouillées ; dans les nuits longues, rendues bruyantes par les jeunes qui boivent en gang ; sous les petits ongles des bébés emmaillotés ; dans l’atelier du grand-père artisan qui a perdu toutes ses dents ; dans les cheveux des petites filles qui s’abreuvent aux rivières froides et nourrissent les écureuils. Bien sûr que j’ai menti, que j’ai mis un voile blanc sur ce qui est sale (p. 11), nous dit très tôt la narratrice. Pour elle, la mise en récit de sa communauté n’est pas simple : comment réconcilier l’indicible fierté d’être [soi] (p. 90), d’être Innue, avec les conséquences profondes et crève-cœur de la colonisation? Comment parler de son peuple en respectant ses nuances, sans effacer ses noirceurs mais sans non plus le réduire à ses difficultés? Pour tricoter cet équilibre délicat, le livre se décline en tableaux qui racontent des images et …

Manœuvre délicate : relire Du bon usage des étoiles

C’est de plus en plus difficile pour moi de me donner le droit de relire un roman, même un roman aimé. Je me laisse prendre. Je me laisse happée par les piles de livres qui attendent, fébriles, dans les recoins de mon appartement. Par les listes que j’écris dans ma tête, après chaque rentrée littéraire. Par la nébuleuse de noms d’auteurs qui agacent le coin de l’œil, tout le temps, en périphérie des titres prioritaires – qu’est-ce que je lirai quand j’aurai lu ce qu’il faut absolument lire cette année, qu’est-ce que je lirai quand la pile du salon aura diminué de moitié, qu’est-ce que je lirai quand j’aurai vraiment le temps? Et il y a aussi que la relecture est une manœuvre délicate, plus hasardeuse qu’une première lecture : ce qu’on y retrouve parle du passage du temps, le long de nos os et jusque dans nos méninges. Elle révèle l’écart entre ce qu’on était et ce qu’on est arrivé à devenir entre deux lectures – et ça, c’est épeurant. Quand j’ai lu Du bon …

Correspondance chinoise à trois

Il existe des peines et des joies à vivre en colocation. Celle que je vis présentement avec quatre formidables humains amène un plus grand lot de joies que de peines. Parmi ces joies vient celle de partager nos piles de livres qui vivent un peu partout dans la grande maison. Ce matin, au lendemain d’une épluchette de maïs, avec le temps qui était à la pluie, je me sentais l’envie d’errer en traînant les pieds sur le tapis du salon et de parcourir les titres de tous ces livres qui font un peu partie de ces gens avec qui j’habite. Tous les livres que nous avons lus ou que nous désirons lire, même, laissent leurs traces en nous et nous construisent un peu. Entrer dans la bibliothèque d’un autre, c’est un peu ouvrir la porte de son âme, à plus ou moins petite échelle et selon les gens et les genres littéraires. Les livres sont là, offerts, prêts à être empruntés, à être lus, à être partagés. Depuis que les heures diminuent à la galerie, …