Auteur : Fanie Demeule

L’un comme l’autre, vous n’êtes probablement personne de Marie-Jeanne Bérard

C’est sur la route entre Montréal et Québec à 7 h le matin un samedi que j’ai ouvert Vous n’êtes probablement personne, premier roman de Marie-Jeanne Bérard (Leméac, 2016). L’esprit fatigué, j’allais assister à un enterrement. La neige s’est mise à tomber à la hauteur de Drummond. À Québec, c’était l’hiver. Au retour, j’ai terminé ma lecture. L’espace d’une journée, le texte de Bérard m’a accompagnée dans cet étrange rituel que l’on tend comme un pont entre la vie et la mort. Vous n’êtes probablement personne cadre les liens énigmatiques, à la fois distants et étrangement intimes, entre une jeune Montréalaise du nom d’Espérance et son maître de peinture japonaise, Toshio Ohta, de quarante ans son aîné. C’est avec une élégance singulière et un phrasé délicieusement fluide que se déplie le court roman de l’auteure québécoise. Par touches impressionnistes, celle-ci dépeindra l’univers épuré et infiniment silencieux du duo de personnages qui composent les tableaux en forme de vanité, semés de fleurs et d’instants diaphanes à peine chuchotés. Les chapitres se consomment à petites doses afin de se …

Laurie Bédard : poésie noctambule

Paru en octobre 2016 aux éditions Le Quartanier, série QR, Ronde de nuit est le premier recueil de la jeune auteure montréalaise Laurie Bédard, que j’ai eu la chance de connaître au département de littérature de l’Université de Montréal. Elle propose dans cette incursion poétique des textes à la fois évocateurs et d’une grande précision. Dans une déambulation noctambule en demi-teintes, elle parle de latence et d’état en suspension. Au centre de ces espaces voilés, peut-être même feutrés, se déplient les corps et leurs limites, leurs fonctions et leurs frictions bien anatomiques. Prenant les allures d’une expérience évanescente, cette lecture s’est avérée pour moi d’une sensorialité physique assez percutante, que je tenterai de mettre en mots. C’est au « tu » presque sentencieux que s’adresse cette voix d’outre-tombe qui ouvre le recueil et installe ces corps. Il faut souligner d’abord la rythmique particulière, que l’on sent intuitive et qui nous attire dans cette ronde. Entre flot et retenue, l’oscillation surprend et trouve son souffle dans l’entre-mot, déliant les remparts interprétatifs. Le vocabulaire vif brille de sa banalité …

D’amour et d’air frais : La mer, trois kilomètres à gauche

Ce n’est plus un secret, une partie de mon cœur est à l’archipel des Îles-de-la-Madeleine, pour ses plages, bien entendu, mais aussi pour sa culture et sa littérature. Parmi mes coups de cœur insulaires se trouve la maison d’édition la Morue verte, qui s’engage à promouvoir et à diffuser les auteur.es des Îles, toutes disciplines artistiques confondues. En ce début d’automne encore doux, j’y ai déniché ma perle rare pour Le fil rouge, c’est-à-dire le livre le plus réconfortant que j’ai eu la chance de lire cette année. Native de Havre-aux-Maisons, Suzanne Richard publie en 2013 un premier recueil de nouvelles qui a tout pour réjouir. La mer, trois kilomètres à gauche présente une galerie d’individus dans différents évènements qui jalonnent l’existence : le deuil, la maladie, la famille et ses rituels, l’amour naissant comme le couple qui se meurt. Les protagonistes sont d’âges et de caractères bien disparates, même si le ton narratif demeure toujours plus distancié. Usant des expressions locales, toutes les histoires se déroulent aux Îles et dépeignent différentes facettes d’un quotidien contemporain. …

Hantises sur les rives

J’ai eu la chance de rencontrer la charmante Marie-Claude Lapalme lors du lancement collectif de nos (premiers!) livres, le 30 août dernier à Montréal, où nous avons célébré la belle cuvée d’automne des éditions Hamac. En plus d’une personne particulièrement sympathique, j’y ai découvert une femme de lettres talentueuse et une plume à découvrir en cette rentrée. Originaire et habitant toujours Sherbrooke, elle enseigne le français et le cinéma au collégial. Le bleu des rives (Hamac, 2016), de son poétique titre, est une immersion dans le cadre naturel des rives, au sens premier et figuré. Le texte se présente comme un archipel de nouvelles cadrant différents personnages comme autant d’îlots s’articulant autour de l’eau et de ses imaginaires. Le lac trône au milieu des récits comme un œil inquiétant, d’une force insondable et menaçante. On plonge dans l’écriture coulante de Lapalme pour atteindre des profondeurs vertigineuses, pour toucher quelque chose d’enfoui en nous, en nos vertiges. Sublime est le mot qui m’est venu à l’esprit en lisant, comme l’impression de se tenir près d’un gouffre …

Pourquoi j’ai pleuré en lisant Je suis là

Mon avion décolle pour Calgary. Je bénéficie d’un luxe extraordinaire : deux sièges à moi seule. J’étends sans gêne mes affaires, m’étale confortablement. Quatre heures de lecture en perspective. Avant de monter, j’ai glissé un tout petit livre dans mon bagage à mains. Un roman dont la couverture remarquable me rappelait un rêve récurrent. Le dernier Christine Eddie, Je suis là (2016), paru chez Alto (merci Tania!). Québécoise d’origine française, Eddie est l’auteure des romans acclamés Carnet de Douglas (Alto, 2007) ainsi que Parapluies (2011). Davantage qu’une fiction, Je suis là est un livre comme un témoignage de cette vie qui tient bon, de cette lueur qui perturbe malgré l’apparente noirceur. Celle qui est là, entre ces pages, est bien réelle. Angèle. Sa vie de nomade tumultueuse s’arrête brusquement peu de temps après la naissance de ses jumelles, lorsqu’elle est victime d’un tir groupé. Sous la violence de l’assaut, les connexions entre le cerveau et le corps de la jeune mère s’interrompent, peut-être définitivement. Enfermée à l’intérieur, seuls ses yeux peuvent désormais parler. Porté par la …

5 raisons d’adopter Le Défi végane 21 jours d’Élise Desaulniers

Je n’ai pas choisi de lire le dernier livre (Essai? Manuel? Manifeste?) d’Élise Desaulniers dans le but d’entreprendre le défi du végétalisme pour trois semaines et ce, pour la simple raison que je suis déjà végétalienne depuis plus de quatre ans (voir mon histoire de fille végétale). Entreprendre ce mode de vie fut pour moi une épiphanie et probablement l’un de mes meilleurs choix à vie. Le moins que je puisse dire est que de manger 100% végétal me réussit glorieusement. La raison pour laquelle j’ai voulu vous faire part de ma lecture du Défi végane, est qu’Élise Desaulniers est celle qui m’a incitée à faire le saut en 2012. Après avoir lu son ouvrage Je mange avec ma tête : les conséquences de nos choix alimentaires (Stanké), richement documenté et solidement argumenté, j’ai définitivement opté, de fait, pour le végétalisme. Je mange avec ma tête, que je conseille aussi chaleureusement, c’est comme la pierre angulaire dans mon cheminement vegan, même si je dois l’avouer, l’idée me trottait en tête depuis belle lurette. C’est peut-être aussi …

Éloge de la radinerie

Ou comment se réconcilier avec son côté cheap. Parce que je suis radine et que peut-être toi aussi, et que ça suffit d’en avoir honte, j’ai décidé. Pendant (beaucoup trop) longtemps, j’ai perçu cet aspect de ma personnalité comme un gros travers, un vrai défaut, endossé les remarques et critiques négatives à son endroit, me suis même éventuellement résolue à devoir le corriger… pour comprendre que tu peux pas sortir la radinerie de la fille, ni de personne. Et qu’on n’est pas un moins bon humain parce qu’on tient nos comptes à jour ou qu’on hésite avant de s’acheter une autre paire de bottes. Pour la plupart des gens, la radinerie équivaut à un manque de générosité et égoïsme, voire égocentrisme. On sait bien que radin rime avec Séraphin, Saint-Patron du cheapness, et tout ce qu’il évoque; mesquinerie, aigreur, vanité, etc. Pour moi, l’équation n’est plus si simple et plusieurs nuances sont à apporter si on veut vivre chiche sans culpabiliser et surtout en s’assumant telle que l’on est, car pour moi le radinisme est …

Catherine Voyer-Léger, un corps nommé désir

Je n’avais pas encore refermé Désordre et désirs, la dernière publication papier de l’auteure, chroniqueuse et blogueuse Catherine Voyer-Léger aux éditions Hamac, que j’ai été prise de ce sentiment d’urgence que vous avez sans doute déjà éprouvé à la suite d’une lecture particulièrement brillante : recommander le livre à tour de bras. Pour la plume agile, les métaphores palpitantes, les idées nues, le ton juste, mais aussi pour la personne fascinante et accessible que j’ai su rencontrer entre les lignes, c’est ici, c’est dit, lisez le dernier Voyer-Léger! Reprenant la belle image que l’auteure emploie en ouverture, j’ai eu envie de relayer, de relancer les avions en papier, à savoir ces réflexions ouvertes qu’elle sème aux quatre vents, à qui voudra l’entendre.    Le texte provient de son blogue, cette tribune encore mystérieuse des temps modernes qui donne parfois l’impression de taper dans le vide sans obtenir de réponse, comme le remarque l’auteure. Si le format électronique peut sembler désincarné, pour elle, l’écriture est d’abord physique; elle s’ancre dans le corps, s’y développe, et chaque texte …

« Au péril de la mer » – et de la mère – de Dominique Fortier

Il y a quelques années déjà, j’avais été envoûtée par le talent de conteuse de l’auteure québécoise Dominique Fortier avec la lecture de son premier roman, Du bon usage des étoiles (Alto, 2008), hautement salué par la critique. Un faux récit historique de navigation, richement documenté, au verbe vif et brillant comme l’étoile Polaire. L’imaginaire éclectique et l’intelligence de l’écriture Fortier m’avaient alors grandement impressionnée et je m’étais promis de suivre ses prochaines publications. Toujours tourné vers le passé, son dernier-né, Au péril de la mer (Alto, 2015), prend la forme d’un être hybride, partagé entre carnet d’écriture et roman. Présente sur la liste préliminaire du Prix des libraires 2016 – et malheureusement exempte des cinq finalistes provinciaux – cette œuvre apparaît solide et mûre. Je dois l’avouer ici, écrire cette critique m’est pesant tant mon désir de rendre justice au texte de Fortier est grand. Aussi, je lancerai beaucoup de fleurs, à mon sens toutes méritées. D’abord, et c’est maintenant connu, Fortier démontre un talent particulièrement solide pour parler aux âges anciens et les …

Jeunes et ingouvernables: quand l’héroïne guerrière prend d’assaut la littérature jeunesse

L’an dernier, dans un billet intitulé Les Enflammées, je vous ai parlé de la récente récurrence de l’archétype littéraire et filmique de la jeune rebelle, intrépide, rousse et très souvent archère : prenant racine chez Fifi Brindacier, ce type, de plus en plus en vogue aujourd’hui, s’incarnerait ainsi chez Tauriel (The Hobbit), Merida (Brave), Ygritte (Game of Thrones), etc. Comme si sa rousseur symbolisait son « feu intérieur », cet archétype issu de l’imaginaire fantastique proposerait une sorte d’allégorie de la résistance féminine juvénile, ce qui ferait d’elle, en ce sens, un modèle féministe. Dans un autre sens, j’ai émis l’idée selon laquelle la persistance du trope de la relation amoureuse avec un homme consoliderait la compréhension de la figure féminine comme essentiellement sujette et dépendante au rapport hétérosexuel, ce qui problématiserait sa dimension féministe tout en réaffirmant une certaine normativité sexuelle. Prolongeant cette réflexion, il m’apparaît de plus en plus, et c’est peut-être aussi votre cas, qu’au sein de la culture YA (diminution de young-adult fiction, ou littérature pour jeune adulte en français) la …