Bon, je dois d’abord avouer que je suis vendue à Tolkien. Une vraie de vraie fan. Je crois avoir tout lu ce qui était possible de trouver, signé de sa main ou recomposé par son fils Christopher. Contrairement aux engouements contemporains, ce que je préfère n’est pas sa trilogie Lord of the Rings, mais ses Unfinished Tales, aux accents encore plus poétiques et mythiques. À découvrir absolument si vous êtes rêveur de la Terre-du-Milieu. Tout ça pour dire que Tolkien, indétrônable, partait déjà avec une longueur d’avance dans mon cœur. De plus, je suis une passionnée notoire du Moyen-Âge, et ce depuis des lustres. Ado, j’étais celle qui arrivait avec une cape sur le dos à l’école et qui s’était donné pour mission existentielle de mémoriser l’Encyclopédie médiévale de Viollet-le-Duc. Tu connais l’Auberge du Dragon Rouge, le restaurant à thématique médiévale à Montréal? Eh bien, moi, je le connais un peu trop.

Bag End, Lord of the Rings
En 2011, nous avons la série Game of Thrones qui commence à jouer sur HBO. 1+1 = 2. Bien entendu, les gens se sont mis à me dire d’écouter ça, me répétant sans cesse: «Toi qui aime le Seigneur des Anneaux, check Game of Thrones! C’est pareil. »
J’ai résisté pendant quatre ans. Parce que je flairais quelque chose de pas clair chez ces bonshommes aux cheveux bleachés et ces costumes new age. À G.R.R. Martin, je répétai, mentalement: «Vous ne passerez pas! »
Puis, j’ai écouté le premier épisode, bourré d’hémoglobine et de femmes nues. La voix de ma conscience féministe s’emballait: «Non, non, NON!» J’ai compris ce que les gens voulaient dire par leur comparaison avec Tolkien, mais non. Aucun rapport. Non seulement je trouvais cet univers foncièrement dissemblable, voire antagoniste au travail de Tolkien, mais ce premier épisode me resta coincé au travers de la gorge durant de longs mois. Vague nausée de ressentiment suite aux scènes de nudité et de sexualité pour le moins sexistes. Bref, j’étais malaisée. J’ai boudé la série pendant des mois.

Cersei et Jaime Lannister, Game of Thrones
Puis j’en suis revenue. Je lui ai laissé une chance, à Game of Thrones; j’ai finalement écouté les quatre premières saisons en un mois. Un SEUL mois. Comme quoi y’a seulement les fous qui ne changent jamais d’idée, ou je suis complètement fêlée. Oui, il y a des femmes nues en masse, de la violence gratuite et les costumes sont parfois limite. Mais j’ai aimé ça pareil et j’ai super hâte de voir le reste des épisodes de la saison 4. Les personnages de la guerrière Brienne of Tarth et de la jeune Arya y sont pour beaucoup dans cette montée d’estime, je dois dire. Je suis même présentement en train de me taper la série des cinq livres! (Merci à mon directeur de recherche de me faire travailler là-dessus!) Mais, je le soutiens, rien à voir avec Tolkien. Et je continue de préférer Tolkien à Martin, y’a rien à faire.

Brienne of Tarh, Game of Thrones
Voilà pour mon petit préambule love and hate relationship avec Game of Thrones. Maintenant, d’un regard plus analytique, les deux univers sont effectivement situés dans un monde médiéval-fantastique et mettent en scène le destin crépusculaire d’une ère, mais de mon point de vue, là s’arrêtent leur ressemblance. D’abord, le retranchement entre bons et méchants, et même le concept de bien et de mal, est assez net chez Tolkien; là-dessus, on ne se pose pas trop de questions, sauf à savoir si tu es du côté de Sauron ou non. Le professeur et philologue catholique d’Oxford développe un système assez manichéen, gorgé de valeurs chrétiennes mais aussi d’influences littéraires médiévales dont il était passionné et qui, à la base, proposaient des schémas actantiels assez noirs et blancs. Du côté de G.R.R Martin, ceux qui connaissent le cycle romanesque ou télévisé s’entendent tous sur un point, soit qu’il est impossible de déterminer qui est bon et qui est mauvais. Conception infiniment réversible au gré des actions et des revirements de situation, les personnages de Game of Thrones sont extrêmement complexes. Cet effet de brouillage moral découle en grande partie de la démultiplication des points de vue de la narration, car chaque chapitre ou scène est campée selon la focalisation interne d’un personnage différent. Innovation technique de la part de Martin renouvelant le genre de la fantasy et qui pimente d’autant plus son récit.

Joffrey Baratheon, Game of Thrones
En lien avec cette première dissemblance, on remarque aussi qu’il existe chez Tolkien une sorte de «bien» fondamental, que l’on pourrait grossièrement résumer comme étant la vie, ou même simplement la nature, qui serait placée en opposition à la machine, faisant référence à l’industrialisation, et donc du côté de l’anéantissement du vivant. Tandis que chez Martin, ce «bien» n’existe tout simplement pas, car cette vie ou nature étant en elle-même menaçante et source de souffrance, voire cataclysmique (pensons à l’interminable hiver qui s’en vient). Martin fait éclater la dichotomie entre moralité ou immoralité, car il insère d’entrée de jeu la cruauté et la violence dans ce qui serait considéré comme essentiellement sain. Contrairement à Tolkien, le vice et la corruption sont disséminés une peu partout et par seulement chez les bad guys.

Le dieu Ulmo apparaissant à Tuor, Silmarillion
Finalement, la dissemblance que je considère comme étant la plus importante (à mon goût, bien entendu) et qui me fait sentir la lecture de Martin aride par rapport à Tolkien est la représentation et la place qu’occupe l’environnement dans le récit. Environnement à entendre au sens premier du terme, soit le cosmos. Quiconque a lu Tolkien se souvient des interminables et magnifiques descriptions des paysages et de la nature que traversent les personnages, portraits bucoliques ou sublimes qui jalonnent ses histoires empreints d’une spiritualité écologique, si je puis dire. Si on faisait un tableau de chaque scène tolkienienne, on verrait un immense décor naturel, avec en tout petit, en bas, les personnages. Tolkien lui-même, agile dessinateur, n’illustrait pratiquement que les paysages naturels de ses histoires. C’était là, je crois, l’effet recherché par l’équipe de Peter Jackson à travers la réalisation des longs métrages qui usent fréquemment de plans d’ensembles et mettent en valeur l’immensité de la nature, films qui sont sur ce point admirablement réussis. Chez Tolkien, la relation à la nature est primordiale et omniprésente, le personnage est donc décentré et montré en intégration avec cette nature qui l’englobe, ce pourquoi on pourrait parler de récit cosmomorphique pour cet auteur, d’autant plus que celui-ci retrace en long et en large la création de ce monde qu’est la Terre-du-Milieu, entre autres dans le Silmarillion. Du côté de Martin, il s’agirait plutôt d’anthropocentrisme tant l’histoire, à l’échelle humaine, se constitue comme une succession de gros plans sur les personnages. La nature est certes présente, mais plutôt recalée au second plan, à titre de décor pour les incessants jeux de pouvoirs qui se déroulent. La quantité et la qualité des descriptions de l’environnement en témoignent, Martin serait moins en mode contemplatif que son prédécesseur anglais.

Rivendell (Lord of the Rings) illustré par Tolkien
De manière générale, je trouve largement plus intéressante et poétique l’approche cosmomorphique dans toute production fictive ou culturelle, mais cela, comme tout ce que je viens de mentionner, n’est purement qu’une question de goût et puis des goûts, ça évolue comme on dit. Amateur de Tolkien et/ou de Martin, manifeste-toi et dis-moi, qu’en penses-tu? Que ressens-tu face à ces deux univers que l’on tend à joindre en package deal? Tsé que t’es pas obligé de me répondre, mais ça serait vraiment l’fun que tu le fasses pareil 🙂 Sinon, répond au moins juste à celle-ci, toute simple qu’elle est: si tu avais à choisir entre vivre à a)Westeros ou en b)Terre-du-Milieu, que choisirais-tu?


Je te conseil évidemment la lecture des romans de Game of Thrones 🙂
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Hehe je suis en train de les lire pour mon travail d’assistance de recherche 😉
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