Littérature québécoise
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Des mondes précaires et agités : An Indoor Kind of Girl

An Indoor Kind of Girl, Frankie Barnet

C’est un tout petit livre d’une couleur parfaite, un vert foncé qui tire sur le bleu. Si on y regarde de plus près, on discerne des miettes de blanc dans le vert, comme une poignée d’étoiles dans un ciel radioactif. Au milieu de la couverture, une tortue s’agite dans un sceau d’eau.

Les cinq nouvelles qui composent An Indoor Kind of Girl sont à l’image du livre-objet : d’un charme contenu, juste assez décalé pour être intéressant.

Portées à la fois par un sens aigu de l’absurde et un humour mélancolique, les histoires de Frankie Barnet sont teintées d’une certaine dissociation d’avec le monde — comme si les personnages existaient en suspension, un peu au-dessus de la réalité. S’y dessinent de petits mondes en soi, précaires et agités.

La nouvelle qui ouvre le livre, Gay for Her, raconte une amitié éclatée en décomposant simultanément plusieurs trames. Celles-ci se parlent et se font écho, dans une construction inventive et fluide, puis mènent toutes à la même fin dévastatrice. Dans Cherry Sun, une femelle cabiai (grand rongeur végétarien semi-aquatique d’Amérique du Sud, selon mon dictionnaire) refuse de s’accoupler, au grand désespoir d’une employée du zoo où l’animal est maintenu en captivité ; dans It Is Often the Beautiful Ones You Have to Watch Out For, Beyoncé, vêtue d’une robe de foudre et de tonnerre, annonce pour un peintre mural le début d’une année de remises en question. Que ces deux histoires se rejoignent pour parler de violence sexuelle témoigne des courants souterrains qui traversent les intrigues de Barnet, de leurs noirceurs furtives.

Les deux dernières nouvelles du recueil sont celles que j’ai préférées : le familier et l’étrange s’y entremêlent, dans une exploration de la perte qui est à la fois déconcertante et juste. La narratrice de What I Was Looking For compose avec la mort de son frère, un emploi dans un centre d’appels qui lui impose une identité new yorkaise, et une infestation de petites tortues. Angela, temporairement serveuse en Australie dans A Plot of Ocean, rencontre le bébé qu’elle n’a pas mené à terme sur une plage de Melbourne. Les deux histoires réussissent à être crève-cœur de façon presque désinvolte, sans que l’auteure fasse autre chose que de presser un doigt léger sur des douleurs émoussées.

Le rythme des phrases de Barnet, son lyrisme contenu par une langue déliée et crue, font de An Indoor Kind of Girl une lecture facile. Tellement facile, en fait, qu’on pourrait glisser trop vite sur les détails qui en construisent la personnalité : l’espièglerie tapie entre les mots, l’atmosphère enveloppante d’errance et d’égarement, l’impression tenace que la vie chancelle dès qu’on arrête de la regarder passer.

À noter que le recueil de Barnet est paru chez Metatron, petite maison d’édition montréalaise qui publie des auteurs émergents en poésie et en fiction. Leurs livres, tous de petits formats qui se glissent bien dans une poche de manteau, font de parfaites lectures de transport en commun. Et leur facture visuelle est invariablement délicieuse. Pour leur site web, c’est juste ici.

Frankie Barnet. An Indoor Kind of Girl. Metatron, 2016, 68 pages.
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