Auteur : Amélie Panneton

An Indoor Kind of Girl, Frankie Barnet

Des mondes précaires et agités : An Indoor Kind of Girl

C’est un tout petit livre d’une couleur parfaite, un vert foncé qui tire sur le bleu. Si on y regarde de plus près, on discerne des miettes de blanc dans le vert, comme une poignée d’étoiles dans un ciel radioactif. Au milieu de la couverture, une tortue s’agite dans un sceau d’eau. Les cinq nouvelles qui composent An Indoor Kind of Girl sont à l’image du livre-objet : d’un charme contenu, juste assez décalé pour être intéressant. Portées à la fois par un sens aigu de l’absurde et un humour mélancolique, les histoires de Frankie Barnet sont teintées d’une certaine dissociation d’avec le monde — comme si les personnages existaient en suspension, un peu au-dessus de la réalité. S’y dessinent de petits mondes en soi, précaires et agités. La nouvelle qui ouvre le livre, Gay for Her, raconte une amitié éclatée en décomposant simultanément plusieurs trames. Celles-ci se parlent et se font écho, dans une construction inventive et fluide, puis mènent toutes à la même fin dévastatrice. Dans Cherry Sun, une femelle cabiai (grand rongeur végétarien semi-aquatique …

Le territoire qui se déplie sous le ciel : relire Kuessipan

À Uashat, devant la baie des Sept Îles, les maisons sont posées sur le sable. Naomi Fontaine raconte ce sable qui colle aux semelles et s’infiltre partout : derrière les portes jamais verrouillées ; dans les nuits longues, rendues bruyantes par les jeunes qui boivent en gang ; sous les petits ongles des bébés emmaillotés ; dans l’atelier du grand-père artisan qui a perdu toutes ses dents ; dans les cheveux des petites filles qui s’abreuvent aux rivières froides et nourrissent les écureuils. Bien sûr que j’ai menti, que j’ai mis un voile blanc sur ce qui est sale (p. 11), nous dit très tôt la narratrice. Pour elle, la mise en récit de sa communauté n’est pas simple : comment réconcilier l’indicible fierté d’être [soi] (p. 90), d’être Innue, avec les conséquences profondes et crève-cœur de la colonisation? Comment parler de son peuple en respectant ses nuances, sans effacer ses noirceurs mais sans non plus le réduire à ses difficultés? Pour tricoter cet équilibre délicat, le livre se décline en tableaux qui racontent des images et …

Manœuvre délicate : relire Du bon usage des étoiles

C’est de plus en plus difficile pour moi de me donner le droit de relire un roman, même un roman aimé. Je me laisse prendre. Je me laisse happée par les piles de livres qui attendent, fébriles, dans les recoins de mon appartement. Par les listes que j’écris dans ma tête, après chaque rentrée littéraire. Par la nébuleuse de noms d’auteurs qui agacent le coin de l’œil, tout le temps, en périphérie des titres prioritaires – qu’est-ce que je lirai quand j’aurai lu ce qu’il faut absolument lire cette année, qu’est-ce que je lirai quand la pile du salon aura diminué de moitié, qu’est-ce que je lirai quand j’aurai vraiment le temps? Et il y a aussi que la relecture est une manœuvre délicate, plus hasardeuse qu’une première lecture : ce qu’on y retrouve parle du passage du temps, le long de nos os et jusque dans nos méninges. Elle révèle l’écart entre ce qu’on était et ce qu’on est arrivé à devenir entre deux lectures – et ça, c’est épeurant. Quand j’ai lu Du bon …