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Le gout des pépins de pomme: la saveur des souvenirs

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Quelle famille n’a pas de secrets? En ouvrant l’album souvenirs, on peut faire remonter à la conscience ces bouts de notre histoire qui nous échappent. 

Après les funérailles de sa grand-mère Bertha, Iris apprend qu’elle est l’héritière de la maison familiale, située dans un village (fictif) de l’Allemagne du Nord. Enfant, elle y a passé tous ses étés en compagnie de sa mère, de ses tantes, de sa cousine Rosemarie et de son amie Mira. Iris est déroutée : que fera-t-elle de la maison alors que sa vie est au sud du pays? Elle prend donc quelques jours de congé de son travail de bibliothécaire pour habiter la demeure et réfléchir à son avenir.

Elle apprend à vivre à nouveau dans la maison de sa grand-mère. Les chambres, les livres, le jardin, le balcon, la clochette de la porte d’entrée, les pommiers, le lac à proximité… Tous ces éléments sont « l’album souvenirs » d’Iris qui font remonter à la surface les bonheurs et les tragédies de son enfance, dont la mort mystérieuse de Rosemarie. Elle retrouve aussi M. Lexow et Max Ohmstedt, le frère de Mira, qui vivent encore au village. Ces derniers l’aideront à faire émerger certains de ses souvenirs et lui permettront de répondre à certaines de ses questions.

Rendre hommage à la mémoire

Le gout des pépins de pommes est d’abord et avant tout un roman sur la mémoire. La grand-mère d’Iris la perdait, d’ailleurs, depuis quelques années. Au cours du récit, Iris fait part de ses réflexions sur le souvenir aux lecteurs :

« Il y a quelque chose d’implacable dans le désir de conservation. Et pourtant, l’oubli total ne serait-il pas une manière d’abolir dignement, au lieu de s’acharner à sauvegarder? » p. 38-39

« Les souvenirs sont des iles qui flottent dans l’océan de l’oubli. Il y a dans cet océan des courants, des remous, des profondeurs insondables. Il en émerge parfois des bancs de sable qui s’agrègent autour des iles, parfois quelque chose disparait. Le cerveau a ses marées. Chez Bertha, les iles avaient été submergées par un raz-de-marée. Sa vie gisait-elle au fond de l’océan? » p. 108.

« J’en déduisis que l’oubli n’est pas seulement une forme du souvenir, mais que le souvenir est aussi une forme de l’oubli. » p. 190

J’aime bien quand les auteurs ajoutent des références subtiles à leurs textes, ces petits détails exquis. Dans ce cas-ci, la narratrice décrit à quelques reprises les myosotis qui entourent le balcon de la maison familiale. Or, cette jolie fleur bleue est appelée « Forget-me-not » (en anglais) et « Vergissmeinnicht » (en allemand), ce qui veut dire « Ne m’oublie pas ». (Merci Google Traduction!) De plus, l’auteure Katharina Hagena fait appel à tous nos sens en décrivant, par exemple, les sensations liées à la cueillette des petits fruits:  la texture sous les doigts, la saveur… Cela rend la lecture « délicieuse »!

Ornementer les souvenirs

Pendant les quelques jours qu’Iris passe à Bootshaven pour décider ce qu’il adviendra de la maison, il ne se passe pas beaucoup de choses. Elle retourne se baigner à l’écluse, elle passe du temps à discuter avec M. Lexow et avec Max, elle repeint le poulailler sur lequel le mot « nazi » a été inscrit à la peinture rouge… Cependant, je suis restée accrochée au récit, car je voulais savoir ce qui avait entrainé la mort prématurée de Rosemarie. La narratrice aborde constamment cet évènement, au point où il devient un élément de référence temporel. Cependant, les souvenirs d’Iris sont partiels et flous. Ils s’éclairciront au fil du roman.

Le travail de l’auteure sur le plan de la narration est très bien réalisé. La narratrice vagabonde d’une idée à un souvenir et le passage du présent au passé se fait de façon très fluide.

Ce roman contient un peu de folie, beaucoup d’humour, mais aussi un charmant réalisme magique. Par exemple, la tante d’Iris, Inga, produit des décharges électriques et trouble les ondes radio. Des portraits s’animent au court du récit. Ce dernier débute d’ailleurs ainsi :

 « Tante Anne est morte à seize ans d’une pneumonie qui n’a pas guéri parce que la malade avait le cœur brisé et qu’on ne connaissait pas encore la pénicilline. La mort survint un jour de juillet, en fin d’après-midi. Et l’instant d’après, quand Bertha, la sœur cadette d’Anna, se précipita en larmes dans le jardin, elle constata qu’avec le dernier souffle rauque d’Anna toutes les groseilles rouges étaient devenues blanches. » p. 9

En passant du présent au passé, Iris raconte la première rencontre de ses parents sur une rivière gelée, l’aventure entre sa tante Inga et son collègue étudiant qui mènera à la naissance de Rosemarie, les jeux d’enfants parfois cruels… Ce qu’elle n’a pas vu de ses propres yeux, elle le raconte à partir des bouts de conversations volées aux femmes qui l’entourent.

Cela soulève d’ailleurs des questionnements sur les histoires racontées. Est-ce que sa mémoire est fidèle? Nous raconte-t-elle la vérité? Comment peut-elle décrire avec autant de détails l’aventure de M. Lexow avec sa grand-mère? Ce dernier semble trop timide pour lui avoir tout dit! A-t-elle l’habitude de combler les vides de ses souvenirs par du beau, du romantique ou du magique?

Et parfois, la narratrice ne connait pas tous les détails de l’histoire, mais l’auteure nous donne les indices qu’il faut pour que l’on puisse nous-mêmes combler les vides. Nous devenons alors un peu complices des secrets familiaux, nous aussi.

Quels romans font remonter chez vous les vieux souvenirs « oubliés »?


HAGENA, Katharina (2010). Le gout des pépins de pomme, traduit de l’allemand par Bernard Kreiss, Paris, Éditions Anne Carrière, 286 pages. 

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