Littérature québécoise
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Les Balkans sont le coeur de l’Europe

azerbaidjan« Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l’aube se lève, s’étend, les cailles et les perdrix s’en mêlant… et on s’empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s’étire, on fait quelques pas pesant moins d’un kilo, et le mot «bonheur» paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive. Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d’autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur. »

Nicolas Bouvier, L’usage du monde.

J’ai découvert Nicolas Bouvier dans le cadre d’une séance de littérature et géographie. À la lecture de cet auteur, je me souviens clairement m’être félicitée d’avoir choisi le cours. Depuis ce temps-là, Bouvier revient constamment dans mes discussions et mes conseils littéraires en plus d’avoir placé les Balkans en haut de ma liste de voyage… on pourrait dire qu’il a laissé une marque indélébile.

L’Usage du monde, c’est le récit inspiré du périple de l’auteur entre Genève et le Khyber Pass. Tout au long du livre, la poésie de Bouvier et les dessins de son compagnon Thierry ponctuent les descriptions des paysages et des habitants. Au fil des pages, ce sont la Macédoine, la Grèce, la Yougoslavie, l’Arménie, l’Afghanistan et bien d’autres lieux qui apparaissent au rythme des pensées du protagoniste qui semblent griffonnées sur un minuscule bout de papier au milieu du désordre d’un bazar.

Sur la route, les échanges avec les gens rencontrés sont à la fois profonds et superficiels, parfois insaisissables. Pour ces deux voyageurs, l’art devient une façon de faire une brèche dans le mur de l’altérité, mais aussi de se protéger. Ainsi, la musique des Tziganes fait apparaître devant eux un monde ancien et immatériel qu’ils peuvent saisir, l’instant d’une mélodie. L’accordéon de Thierry permet de créer des ponts, les hôtes se dévoilent au contact de sa musique. L’art s’inscrit donc dans ce que Bouvier conseille de valoriser lorsqu’on voyage, le rire et l’autodérision s’ajoutant également à sa liste.

Ce livre s’avère une douce invitation à aller confronter ses perceptions, à aller questionner celui qui vit loin de chez soi. En ce sens, il se distingue du récit de voyage ultérieur de Bouvier qui s’intitule Le Poisson-scorpion et qui relate son périple au Sri Lanka. À force d’incompréhensions, le protagoniste se voit mener vers la déraison. C’est donc un tout autre visage du voyage qui est montré, celui où on s’embourbe et où on se frappe à la dureté des incohérences. Bien que L’usage du monde ait un tout autre ton que ce récit où la folie est frôlée, on ne tombe pas pour autant dans une vision idéalisée du voyage. L’essoufflement physique et mental n’est pas éclipsé, mais ce n’est pas ce qui marque le plus à la lecture du texte. Au final, on nous montre un être qui s’est laissé toucher par ce qu’il a vu et vécu, pas étonnant qu’un des carnets de route de Bouvier, écrit plus tardivement, a pour titre Il faudra repartir. Un trait important unit toutefois les trois récits de l’auteur suisse : le voyageur est celui qui traverse et se laisse traverser par les endroits visités, il accepte de ne plus jamais être le même à son retour.

Cet ouvrage de Nicolas Bouvier parle aux voyageurs et aux futurs voyageurs, il propose une façon de penser la route et de la vivre : il est question de faire usage de ce monde qui nous entoure. En parcourant ce récit, on a l’impression que l’auteur veut créer pour son lecteur un de ces moments qu’il qualifie comme ce qui constitue « l’ossature de l’existence ». Magnifique livre où la poésie rejoint la carte du monde pour l’embraser.

Un commentaire

  1. Avatar de mariebarriere

    Félicitations pour votre choix de nouvelle blogueuse! Pourquoi n’aie-je donc pas encore lu du Bouvier?! Florence a le don de nous inspirer pour nos choix de prochains bouquins à lire!

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