Auteur : Florence Morin-Martel

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Être une « bad feminist »

Aimer le rap dont plusieurs chansons dans lesquelles le mot Bitch est utilisé, parfois à outrance. Se surprendre à vouloir écouter des émissions de télé-réalité, des soirées entières. Voilà toutes des activités auxquelles je m’adonne et qui me procurent du plaisir, bien qu’elles viennent souvent de pair avec un vague sentiment de culpabilité. Tout en m’y consacrant, je me répète qu’elles ne concordent pas avec l’image que je me fais de moi, qu’elles sont à l’opposé de mes valeurs. Et pourtant, une part de moi aimerait assumer ces goûts, sans aucune gêne. Jusqu’à tout récemment, parler de ce sujet dans un article aurait été pour moi de l’ordre de l’impensable. Et puis il y a eut ma lecture de l’essai Bad feminist de Roxane Gay, que j’aime sans complexe. Dans un style très personnel, proche de la conversation, l’auteure traite de cette impression d’exacerber ses contradictions en aimant certains films, livres ou artistes. En se détachant d’une définition essentialiste du féminisme, Gay décortique la culture populaire tout en revendiquant son titre de Bad Feminist. Ainsi, elle affirme que ses goûts ne …

Grasset, Le fil rouge, lecture, littérature française, Livre qui parle de la communauté, Livre qui parle de la société française, Vernon Subutex, Virginie Despentes

Pour bâtir une communauté

Chez Le fil rouge, on aime Virginie Despentes. On en parle d’ailleurs ici, ici, et là. Moi, je l’ai découverte avec King kong théorie, à l’époque elle avait contribué à élargir ma définition du féminisme. J’ai tout de suite aimé son regard sur la société, qui fait table rase de plusieurs discours et qui marque inévitablement le lecteur. Je dois dire que la présence de Despentes, autant que son écriture, m’intrigue et m’accapare. Peu de temps après avoir découvert ses œuvres, j’avais visionné une performance où elle récitait le roman Le Requiem des Innocents de Louis Calaferte. Debout, au milieu de la scène comme une chanteuse de rock, elle tenait son public suspendu à ses lèvres pendant près d’une heure. Pas une fois je n’ai eu envie de faire une pause. Et même si j’assistais à tout cela dans mon salon, je me rappelle de l’émotion forte suscitée par cette prestation. La musique, les mots, les contrastes entre le noir et le blanc et le débit unique de Virginie Despentes se mélangeaient et créaient un effet particulier: l’impression de …

Littéraires, Les Simone ?

C’est avec impatience que j’ai attendu l’arrivée sur les ondes de la série Les Simone. J’ai toujours aimé les univers féminins pluriels. Voir les différents personnages de femmes emmêler leurs vies : je ne m’en lasse pas. En plus, une série avec un titre qui évoque Simone de Beauvoir : j’avais des attentes. Et puisque je cherche la littérature un peu partout, je l’ai cherchée dans la série. Bien que je n’aie pas l’impression que l’aspect littéraire structure l’émission, il alimente certainement ces quatre Simone qui se remettent en question et se réinventent constamment. Maxim En lisant le livre autobiographique Mémoire d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir et en regardant Les Simone, une réflexion commune s’impose: quels choix s’offrent à une femme qui désire faire autrement ?  La jeune Simone, tout comme Maxim, aspire à autre chose qu’une vie rangée avec un mari et une maison. Pour de Beauvoir, c’est une vie riche du point de vue intellectuel qui prime, elle veut se dédier entièrement à écrire. Du côté de Maxim, c’est la curiosité qui la pousse …

Patti Smith et Mapplethorpe: deux grands enfants

Si on m’avait demandé il y a 2 mois dans quel univers littéraire je voudrais habiter, j’aurais sans doute répondu celui de Paris est une fête, pour être entourée de Gertrude Stein et Zelda Fitzgerald. Si on me le demandait maintenant, je répondrais le New York de Patti Smith et Robert Mapplethorpe. Même après avoir fini ma lecture, j’ai l’impression d’y habiter encore. C’est une amie qui m’a refilé le livre autobiographique Just Kids, ça avait été sa lecture marquante de l’année. Pendant plusieurs semaines, il est resté sagement sur ma table de chevet, bien en vue. Je l’ouvrais pour contempler les photos, ou bien pour lire quelques extraits au hasard, sans vraiment m’investir. Un soir, je me suis installée, j’étais prête. J’ai mis le CD Horses de Patti Smith et j’ai plongé. Dès les premières pages, j’étais déjà attachée à cette enfant portée vers l’art, qui invente d’interminables histoires pour ses frères et sœurs. J’aurais aimé la connaître à l’adolescence pour passer des nuits entières à écouter ses albums préférés, à parler de ses poètes qui la …

L’Inde littéraire (3e partie) : La Cité de la joie

J’ai lu La Cité de la joie au creux de l’automne montréalais. J’avais les blues et c’était profond. S’ennuyer d’un lieu, c’est sournois. Il suffit d’entendre une bribe de conversation ou de sentir un arôme, et c’est tout de suite la boule dans la gorge. Mais avec le récit de Dominique Lapierre, j’étais en Inde au mois 15 minutes par jour. En lisant les premières pages du roman, je pensais d’emblée avoir tout compris : l’histoire se déploierait sous la forme d’une saga familiale, le paysan Hasari Pal au centre de cette épopée. J’ai vite changé d’avis en constatant que j’avais affaire à une forme romanesque de Humans of New York, version Calcutta. Tout comme ce projet, les photos en moins, il était ici question d’humaniser la ville, un récit de vie à la fois. D’un chapitre à l’autre, le kaléidoscope que représente Calcutta prend forme. Ce sont d’abord les déboires, les luttes, les échecs et les tentatives désespérées qui prédominent : la ville est sans pitié. Mais lorsqu’on finit par apercevoir la joie, celle qui donne son nom au lieu, c’est …

L’Inde littéraire (2e partie) : L’équilibre du monde

Après avoir fini Shantaram, j’étais désormais au Bihar, l’un des états les plus pauvres et les plus peuplés de l’Inde. Un peu plus de 100 millions d’habitants, juste pour vous dire. C’est dans cette région où Bouddha aurait eu son illumination que j’ai poursuivi mes lectures indiennes avec le roman L’équilibre du monde de Rohinton Mistry. Deux mois après l’avoir lu, je n’arrive toujours pas à m’expliquer ce qui m’a autant choquée et émue; c’est sans doute le livre qui m’a fait vivre le plus d’émotions jusqu’à ce jour. Peut-être est-ce la magnifique plume de Mistry qui rend ses personnages si humains, si attachants, qu’on ne peut supporter qu’une injustice de plus leur arrive. Peut-être était-ce aussi de constater que le récit que j’étais en train de lire pouvait être celui de l’homme assis près de moi dans le train, celui qui regardait curieusement le livre dans mes mains. C’est dans une Inde en plein changement, aux lueurs de son indépendance, que se campe L’équilibre du monde. Tout commence avec Dina, une femme qui ne peut se résoudre à abandonner …

L’Inde littéraire (1re partie) : Shantaram

En faisant mon sac à dos pour partir en Inde, il était évident que le roman Shantaram de Gregory David Roberts devait me suivre jusqu’au sous-continent indien. Percevant ce livre comme un laissez-passer, j’avais l’impression qu’il m’aiderait à me forger au contact des multiples réalités de ce vaste pays. L’envie de lire ce roman était née grâce aux mots des autres, au fil des conversations où l’on s’évade et se promet d’aller un jour en Inde (ces moments ont lieu généralement très tard quand les bouteilles s’empilent…) C’est donc là-bas que j’ai entamé ma lecture, faisant résonner les mots de l’auteur avec ce que je voyais. Récit d’aventure, un genre qui convient parfaitement à l’effervescence et au mouvement constant du pays, Shantaram oscille entre la fiction et les mémoires du romancier. Dans cette brique de quelque 900 pages, c’est d’abord l’histoire de l’exil dont il est question, celle où le protagoniste, Lin, apprend à ses dépens que la fuite n’est qu’une autre prison au périmètre élargi. À la suite de son évasion d’une prison australienne, c’est l’Inde qu’il décide d’élire comme nouveau domicile …

Guides de voyage : comment s’y retrouver

Lorsque je pars en voyage, je suis méthodique. « Le plan c’est qu’il n’y a pas de plan » n’est pas tout à fait ma philosophie. Pour me mettre l’eau à la bouche, j’épluche mille guides, je lis des fictions à propos du pays, je regarde des films et je google des villes juste pour voir si je me laisse tenter. J’aime m’imaginer dans chacune des destinations, et surtout, j’aime lire les guides de voyage. Je prends un malin plaisir à aller à la boutique Ulysse, avide d’ajouter un nouveau Lonely Planet ou un Routard à ma collection. Je m’enthousiasme à la vue des cartes, du top 10 des endroits à visiter et des caractéristiques de chaque région. Avec l’arrivée de l’été, je remarque autour de moi l’éclosion de projets de voyage : on est plusieurs à vouloir ajouter son épingle sur la carte du monde. Mais choisir son guide de voyage, c’est un peu comme choisir son compagnon de route. On peut avoir parfois envie de le critiquer, se dire parfois qu’on n’a pas besoin de lui, mais …

Naufrage : perdre sa job et le sens de sa vie

J’ai toujours voué un immense respect à la plume de Biz. Les textes de Loco Locass sont riches autant sur le plan politique, littéraire que mythologique. La parution de Naufrage a tout de suite attiré mon attention, j’étais intriguée de voir ce que donnerait son style en roman. Et je vous avertis, le résultat est un véritable coup de poing. Le dernier jour d’un fonctionnaire Tout commence avec l’annonce de la mutation aux archives du personnage principal. Frédérick Limoges, quadragénaire satisfait, perd son poste dans le domaine des statistiques pour être désormais littéralement payer à ne rien faire. D’abord perçu comme une condamnation à être tabletté, ce changement prend des proportions désastreuses qui se répercutent dans toutes les sphères de sa vie. Le sous-sol qu’il a désormais en guise de bureau lui apparaît de prime à bord comme la maison qui rend fou des Douze travaux d’Astérix, un infini labyrinthe bureaucratique, puis comme l’univers d’Alice aux pays des merveilles, de par son incongruité. Son nouveau lieu de travail finit même par lui évoquer The Shining, …

Natasha Kanapé Fontaine : la poésie de la revendication

Natasha Kanapé Fontaine est une poète innue. Engagée et articulée, on la retrouve sur tous les fronts : du mouvement Idle no more aux arts de la scène (la pièce Muliats à venir en février), en passant par la Wapikoni mobile. Ses deux recueils de poésie, N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures et Manifeste Assi, en ont fait un incontournable de la poésie émergente. Entre militantisme, environnement et identité, son œuvre se découpe tout en finesse, simplement belle. Reconnaître la culture pour ne pas l’écraser Le premier recueil de l’auteure, désormais disponible en version anglaise, est empreint d’une sensualité toute particulière, celle-ci est soudée au territoire dans lequel elle se déploie. Mais si cette poésie est charnelle, elle est aussi celle des non-dits. Les grands espaces blancs marquent les silences, les regards qui se ratent, mais les mains qui se touchent. Du thème amoureux, le recueil dérive doucement vers celui des ancêtres, de l’espace mémoriel et des legs culturels. Un peu comme un appel à laisser la culture pénétrer l’intimité, à composer avec …