Littérature québécoise
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« Le nénuphar et l’araignée » : biographie de la peur de Claire Legendre

« Ces peurs sont maintenant à l’extérieur de moi. Ce n’est plus moi. » affirme Claire Legendre lors du lancement de son dernier ouvrage Le nénuphar et l’araignée à la libraire Gallimard, le 4 février dernier. En soi, y a quelque chose d’angoissant dans le fait d’exposer ses phobies aux yeux et aux jugements des autres, comme un bris de l’intimité, mais surtout parce que lorsque ces peurs ne sont plus palissades, elles deviennent armes qui peuvent potentiellement se diriger contre nous, ainsi que l’exprime Claire à la toute fin de son texte : « J’ai peur de t’avoir donné des armes contre moi. » Se dénuder et rendre les armes sont tous deux des gestes téméraires.

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Je dois d’abord avouer avoir tout lu de cette auteure, et que tout m’a plu. Son univers et sa voix me rejoignent, me fascinent, me marquent. Et que lorsqu’elle a annoncé la publication du Nénuphar et l’araignée, je suis tombée par terre. Cette parution était pour moi un événement attendu, un livre que je devinais être un trésor d’écriture. Je ne me suis pas trompée.
C’est suite à l’initiative de Jean-Marie Lot qui désirait amorcer une collection construite autour de la (vaste) thématique de la peur, que la romancière et professeure de l’Université de Montréal se prête au jeu de l’inventaire introspectif de ses peurs à travers l’écriture d’un inventaire autobiographique de celles-ci. Expérience que l’on devine, et que je sais, indiciblement éprouvante. Parce que ressasser son angoisse, c’est aussi la revivre, la réactualiser. Physiquement et mentalement. Parce que l’hypocondrie, c’est d’abord une expérience, un malaise corporel. Un pincement à la poitrine un peu trop fréquent et prolongé. Des palpitations comme des battements d’ailes de papillons.
Dans le Nénuphar, l’hypocondrie, c’est la peur tentaculaire, paralysante, celle qui trône et jette son ombre au-dessus de toutes les autres. L’hypocondrie se situe au plexus solaire, là où elle rayonne, où elle s’y loge pour y implanter, sournoisement, sa chrysalide grossissante. Pour Claire Legendre, l’hypocondrie ce n’est pas la peur de mourir, mais celle de vivre, ou plutôt de se faire surprendre par la vie. Une peur de la vie qui fait aussi en sorte que l’on se barricade en soi, que l’on se détourne, que l’on interrompt ou gâche délibérément nos projets, afin de «fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve», ainsi qu’elle le réitère. Articulées autour de fragments de vie, les réflexions de Claire tissent une toile entre les différentes craintes, comme si elles n’étaient que manifestations protéiformes d’une seule et triomphante angoisse.
À la lecture de son inventaire de craintes démultipliées, on pourrait comprendre également «qu’une peur de perdue, dix de retrouvées». Et c’est ce qui fait partie du tragi-comique de l’écriture de Claire, cette impression de tomber de charybde en scylla, qui, doublée de son humour caractéristique, participe au plaisir de sa lecture. En effet, si le sujet est plutôt sombre, l’autodérision brillante et toujours savoureuse de Claire vient illuminer ce portrait de névroses accumulées, à la fois personnelles et universelles. L’araignée devient étrangement sympathique, du moins, aux yeux du lecteur.
Le nénuphar est un livre-corps, un livre vif au cœur palpitant. Empli de sueurs froides et d’adrénaline. Un livre vrai. Si c’est une peur de vivre indomptable qui imprègne les fragments, c’est sur l’urgence de vivre que s’ouvre la réflexion. Un livre qui parle à l’hypocondriaque que je suis, à la grande angoissée que j’étais (et qui l’est toujours un peu, quelque part), à la fille qui appelait l’ambulance parce qu’elle faisait des crises de panique répétées et qu’elle était persuadée de mourir. Ces mots tracent les contours de l’humanité de la peur, qui, autrement, demeure impalpable et angoissante parce qu’informe fantôme troublant.
Et à Claire, je dis merci. Merci de livrer cette partie de toi qui n’est plus vraiment toi, maintenant, à travers ces pages. Qui est nous tous, en fait. Merci pour ton courage qui appelle le nôtre.
De la part de ton ancienne étudiante et lectrice touchée, Fanie.

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Fanie est étudiante au 3e cycle en Études littéraires à l’UQÀM. Enfant, elle avait tendance à se battre avec les ti-gars dans la cour d’école, ce qui expliquerait peut-être pourquoi elle rédige une thèse sur les figures de guerrières des productions de culture populaire contemporaine. Son arc comporte quelques cordes; en plus de faire partie de l’équipe des joyeuses fileuses, elle codirige le groupe de recherche Femmes Ingouvernable, collabore à la revue Pop-en-stock, à la revue l'Artichaut, ainsi qu’au magazine Spirale. À part de ça, elle a écrit le roman "Déterrer les os" (Hamac, 2016). Dans son carquois, on trouve un tapis de yoga élimé, un casque de vélo mal ajusté, trop de livres, un carnet humide, un coquillage qui chante le large et une pincée de cannelle – son arme secrète ultime contre les jours moroses. Féminisme et végétalisme sont ses chevaux de batailles quotidiens.

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