Réflexions littéraires
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Chloé Delaume et le retournement du sablier

Je regarde ma bibliothèque. J’y vois un nombre imposant d’oeuvres écrites par des femmes écrivaines. Je lève le drap sur leur corps, je dévoile leur transparence, leur présence spectrale. Ces femmes écrivent et se positionnent contre le discours dominant, jouent avec ses codes jusqu’à les dissoudre. Elles ne sont pas passives; elles entrent dans l’action, elles se retournent contre les monstres institutionnels. Elles refont les structures. Elles effondrent les frontières de leur corps tombeau, elles se libèrent à travers une langue réinventée. Car elles savent que la langue est une construction patriarcale, reflet des idéologies dominantes androcentriques. En tant que femme, la langue nous fait violence. Elle est teintée d’euphémismes, des mots gentils qui viennent servir, encore une fois, les intérêts masculins. Mots-évitements, mots-opaques, mots-complices à la violence subite. Parce que le livre de Delaume, Le cri du sablier, est un renversement, une démolition, une reconstruction. Un coup de marteau à l’origine de la structure. Elle gratte, creuse. Elle extrait. Elle pointe, nomme. Elle cesse de faire disparaître les bourreaux derrière leur crime. Elle fait naître une brèche où passera un peu de lumière, où nous pourrons entrer pour renverser, pour démembrer, pour défaire. Et mon féminisme se trouve dans cet espoir-là. Comme Delaume et une lignée de femmes écrivaines, je crois que nous n’avons pas besoin d’utiliser les mêmes armes langagières utilisées contre nous depuis trop longtemps. À force de marteler, d’ouvrir, de retourner les choses, de remettre en question l’ordre, nous serons entendues.

Ces femmes croient qu’il faut nommer les choses pour qu’elles existent et j’y crois.

Chloé Delaume s’approprie un langage malléable et plastique en réponse au discours dominant qu’elle trouve oppressant. Sa littérature prend la forme d’un corps avec lequel elle s’investie d’une nouvelle identité en démantelant les structures identitaires qui l’enserrent et la tiennent enfermée. Dans le roman Le cri du sablier, la narratrice, Chloé, lève les voiles sur une poétique du trauma. Son écriture transgressive, débridée et cathartique est un cri. Sa bouche cimentée s’émancipe des grains de sable qui étouffent sa prise de parole. Elle retourne le sablier et active des mécanismes pour faire couler le sable jusqu’à la dissolution complète. Le terme «sable», utilisé maintes fois par la narratrice, acquiert une signification intrinsèque à l’oeuvre: il est métaphore du père, plus largement des hommes et des institutions patriarcales. Le corps du texte ainsi que le corps du personnage sont une surface marquée, meurtrie par les coups, par «les souvenirs ecchymoses» (1). Ils sont tous les deux construits comme un sablier qui, au fil du récit, se fissure jusqu’à l’explosion, libérant le personnage de toute emprise. Au fil du récit, Chloé retourne le sablier comme elle retourne le langage; son écriture provoque un mouvement de séparation, de déconstruction, de table rase. Elle passe d’un statut de non-femme à un devenir-femme, à une identification en mouvement, en constante création.

La narratrice du roman vit, dans son enfance, des épisodes de violence physique et psychologique répétés. Celles-ci sont commises par le père, mais s’étendent jusqu’au système plus généralisé qui dépasse les limites de sa famille, c’est-à-dire le patriarcat. Sa mère est négligente et son père livre des coups, frappe le corps qu’il considère comme accessoire, comme animal. Ses parents refusent de lui attribuer un prénom à cause du sexe de l’enfant : «Durant quarante-huit heures, le nourrisson ne fut personne» (2). Même si elle finit par porter un nom (divisé par une virgule marquant l’incohérence identitaire de l’enfant), le père l’appelle toujours l’enfant, ce qui la relègue à un rang inférieur. L’emploi du déterminant «l’» crée une distance; elle n’est pas son enfant, mais bien un enfant. Elle n’aura jamais de nom propre: l’enfant, la petite, la grande, la connasse, la folle, la pétasse, sont autant de mots employés pour la nommer. Le langage lui fait croire que son corps est anticonstitutionnel et que le père a de bonnes raisons de vouloir la corriger, la redresser pour qu’elle ait la droiture des morts avant qu’il ne la tue. Dès le jeune âge, elle doit s’occuper seule et s’allouer à des responsabilités beaucoup trop grandes pour un enfant. Elle est délaissée plusieurs heures à la maison, entourée d’objets qui représentent un réel danger pour sa vie. Elle rentre seule après l’école, alors que tous les autres enfants sont raccompagnés. Son enfance est parsemée de questionnements sans réponse, de coups absorbés par son corps, de cicatrices sur l’épiderme, de menaces de mort. Au paroxysme de la violence, il y a l’assassinat de sa mère par son père et le suicide de celui-ci. Le roman tente d’écrire cet événement innommable, cette scène qui se répète constamment.

Selon Ansermet, disciple de Freud, le trauma survenu durant l’enfance ramène le sujet adulte à l’état d’infans, c’est-à-dire à la période hors du langage, hors de toute représentation mentale. C’est une expérience désubjectivante où le sujet est objet passif face au réel qui l’absorbe, au réel impossible à nommer. Chloé subit, suite à l’événement qui acquiert une valeur traumatique pour elle, une perte de la parole: elle se retrouve donc hors du sens, incapable d’appréhender le réel avec comme médiation le langage. Elle est impuissante face aux mots, produits d’une «langue pâteuse blanchie dans une bouche tétanique» (3) et étrangers à elle. Elle se retrouve face à un hiatus, à un trou : «Durant neuf mois au sein du rien en moi je menais l’enquête» (4). Pendant ces neuf mois, elle est donc plongée dans un mutisme. Sa parole est limite, ne permet pas de remplir le vide, l’ombilic : «Un d’entre vous naguère osa nommer mon vide lorsque mes propres lèvres se soudaient de refus» (5). Elle a du sable dans la bouche l’empêchant de s’exprimer. Elle passe alors les grains au tamis et elle retrouve la voix, sans que la saleté toutefois ne soit évacuée, laissant des tâches, des traces mnésiques. Il y a, chez la narratrice, une reprise de la voix qui finit par devenir cri. Ce n’est que lorsqu’elle comprend le crime «en un ce [qu’elle] [a] vu» (6) que «la scène se digère en mémoire» (7). Chloé sort alors de la période où il n’y avait aucun mot pour expliquer la scène dont elle a été témoin.

Le trauma vient donner sens à l’existence du sujet et il demeure figé dans cette identité déterminée. Ainsi, la narratrice incarne son trauma, ce «hiatus abyssal» (8): son récit s’engorge de grains de sable, de mots blancs, de non-dits, de syntaxes incomplètes, d’associations d’idées éclatées et débridées. Sa narration est fragmentée et sa linéarité est brisée: il y a une adéquation entre sa parole et son trauma. Ses mots ont absorbé l’effet de choc tout comme son moi. De plus, cette phase est marquée notamment par une fixation sur la répétition: Chloé vit à nouveau son traumatisme à travers des relations amoureuses analogues, à travers des hommes qui partagent sa vie et qui portent en eux le grain du père. Son premier époux a d’ailleurs le prénom de son père, Sylvain, mais elle n’arrive pas à démasquer le mécanisme cyclique. Ces amants sont des substitutions de la figure paternelle et elle est repositionnée en être inférieur. Elle redevient enfant.

Au fil du récit, elle arrive à faire éclater les limites du traumatisme; c’est ainsi que l’image du sablier qui explose représente bien le dénouement du récit et la sortie du trauma. Elle défait toute causalité en se déliant du sable, de son père, de tous les hommes, en rejetant le système étouffant du patriarcat et ses branches institutionnelles (comme le langage, par exemple, qu’elle pousse à l’aventure, qu’elle démantibule, qu’elle dissèque, qu’elle démembre). La «place d’un impossible à dire» (9) est maintenant remplie par son vocabulaire réinventé qui lui permet de se reconstruire une identité. L’invention de soi s’opère contre celle imposée par les autres. Chloé se sert du trou comme espace de création libre où elle peut se nommer dans ses mots et se réapproprier. Elle traverse diverses étapes de reconstruction par la destruction, en commençant par l’élimination du père-sable en elle, par la fragmentation du je-sablier pour enlever toute trace encore présente de son passé. Bref, elle devient active dans la construction de son identité et elle ne s’installe pas en position de victime; au contraire, elle reprend le contrôle d’elle-même, se dessable, se libère des contraintes identitaires dans lesquelles elle était réduite.

Elle rend libre son corps emprisonné dans le souvenir traumatique à travers l’élaboration de son récit et d’un discours qui lui est propre. De par sa syntaxe brisée, elle rend dicible l’innommable. Elle décide de bouleverser le sens du sablier jusqu’à un revirement total du temps afin de reprendre possession d’elle comme sujet. Ainsi, elle détruit l’espace où continue de s’animer la violence des hommes et des institutions patriarcales, sa «voix n’[étant] plus fuette» (10).


Notes:

(1) Chloé Delaume, Le cri du sablier, Espagne, Gallimard, coll. «folio», 2010 [2001], p.44

(2) Ibid., p.27

(3) Ibid., p.14

(4) Ibid., p.18

(5) Ibid., p.16

(6) Ibid., p.18

(7) Idem

(8) Ibid., p.86

(9) François Ansermet, «Sortir du traumatisme» dans Revue de la Cause freudienne, num. 58, octobre 2004, p.26

(10) Chloé Delaume, op. cit., p.120

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