Littérature étrangère
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Lire, voir et vivre l’America del Sur

Réserve nationale de faune andine Eduardo Avaroa, Bolivie

Réserve nationale de faune andine Eduardo Avaroa, Bolivie

C’est avec les yeux pleins d’eau qu’on a dit au revoir à la Bolivie. Elle nous avait tant donné, tant appris, qu’en quittant la ville je me suis sentie comme une voleuse, je dérobais quelque chose de précieux. J’ai pleuré sans relâche de l’auberge jeunesse jusqu’à l’aéroport.

Une vraie Madeleine dans le taxi sous le regard perplexe du chauffeur.

Partir m’avait semblé, à ce moment-là, tellement incongru. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas un hasard, ni seulement la faute de l’alcool, si je me suis trompée et que j’ai fait la file pour aller à Bogotá, et non à Montréal. Le douanier a senti nos haleines alcoolisées bien avant de nous voir. Il rit, fouille sommairement mon sac et joue un air sur la flûte de pan que j’ai ramenée.

Voilà un adieu à l’image de mon voyage.

Sur les routes de l’Amérique du Sud, j’ai cru mourir. Les trajets en lacets, au ras des falaises, et les glissements de terrain m’ont valu plusieurs serrages de mâchoires. Mais ces souvenirs ne sont pas les plus vifs, ce sont plutôt les conversations à bâtons rompus dans les marchés qui tapissent ma mémoire.

Les premiers jours de mon voyage ont été influencés par le fait que je ne savais pas comment réagir à ce que je voyais. Ce que j’ai d’abord pris pour une immense désorganisation s’est avéré être la plus grande qualité de l’Amérique du Sud. De ce joyeux bouillonnement, des moments ont pu être créés; ils n’auraient pas survécu à un horaire trop strict, trop ordonné. Je n’aurais probablement pas eu la chance de découvrir la Chicha (boisson de maïs) par l’entremise d’un chauffeur de moto-taxi si l’autobus qui devait me prendre avait fini par passer. Je n’aurais surement pas goûté à toutes les bières péruviennes (merci Pedro!) dans une petite taverne d’un village frontalier si se rendre à Lima avait pris aussi peu de temps que je le croyais.

Ce sont de ces instants où l’on est profondément dérouté que naissent les images qu’on collera à un pays. Aujourd’hui, lorsque je me bute à mon quotidien, je m’absente momentanément et retourne boire mon maté de coca dans les montages.

L’Amérique du Sud, ça a d’abord été un voyage littéraire pour moi. À travers les auteurs latino-américains, c’est tout un univers que j’ai découvert. Une façon autre de dire les choses, qui ne se limite pas au réalisme magique (même si j’aime d’amour Gabriel García Márquez).

Mario Vargas Llosa et Carlos Liscano font partie de ceux qui ont créé en moi une Amérique latine. D’abord rêvée, imaginée à partir de leurs mots, et ensuite vécue, lorsque j’y suis allée. Vous en parler était, pour moi, incontournable.

Huaraz, Pérou

Huaraz, Pérou

Les odeurs, la mémoire, les cris

Les univers politiques qu’on retrouve chez certains auteurs sud-américains m’ont toujours fascinée. Ils expriment la mémoire d’un pays, parfois avec ironie et humour, d’autres fois avec dureté et réalisme. C’est une facette importante, qui pourrait parfois nous échapper lorsqu’on fait du tourisme dans un pays. Ma visite au musée de la Nation de Lima, dédié aux événements entourant le Sentier lumineux (1), fut l’un des moments forts du voyage. C’est un autre Pérou que j’y ai découvert, en pleine cicatrisation.

Le fourgon des fous de l’auteur uruguayen Carlos Liscano s’inscrit dans la lignée des livres qui reflètent un contexte politique. C’est une œuvre qui fait mal et qui fait du bien à la fois. À travers les mots de ce prisonnier politique, on ressent sa douleur d’avoir été enlevé à sa vie, et ce, durant douze ans. Si la lecture devient parfois difficile à poursuivre, on s’y accroche tout de même. Une pensée était d’ailleurs récurrente lorsque je lisais ces lignes: je ne pensais pas qu’il était possible de raconter l’expérience de la torture avec autant de dignité et d’humanité.

Dans ce carnet du torturé, l’horloge est la seule vraie maîtresse. Sous son joug, les événements s’enchaînent de façon logique (illogique). Le temps revient toujours frapper, comme pour prouver qu’il est le seul véritable architecte.

L’œuvre de Liscano donne à la mémoire un rôle ambivalent, elle est alliée et traîtresse à la fois. Alliée quand elle prend de court le narrateur, lui insufflant de doux souvenirs dans les moments où l’on tente de le briser. Traîtresse quand elle refuse de se taire, alors qu’il voudrait ne plus se souvenir pour ne pas livrer d’informations au tortionnaire.

Dans un quotidien mené par l’atroce et l’abject, on remarque d’autant plus les rares moments de beauté, de grandeur. Ils brillent par contraste. Comme cet homme, nouvellement père, qui fabrique une poupée pour sa fille à partir de sa chemise de prisonnier. Comme les leçons d’espagnol que le protagoniste donne à un compagnon de cellule, qui lui, en échange, lui apprend ses nombreux savoir-faire accumulés au cours de sa vie.

L’une des plus grandes victoires du narrateur face au pénitencier demeure sans doute le fait qu’il puisse écrire son expérience des années plus tard et reprendre ainsi sa liberté en se consacrant aux mots. La mémoire cessera alors de n’être que douleur, elle lui permettra un regard d’ensemble, une distance libératrice avec ses années d’enfermement:

« Ici, je deviendrai adulte, j’aurai mes premiers cheveux blancs, je me ferai mes meilleurs amis, je lirai des centaines de livres bons, passables, mauvais, nuls. Ici j’apprendrai de beaucoup d’autres prisonniers, et je m’efforcerai d’apprendre quelque chose de moi-même. Je souffrirai du froid, je connaîtrai les punitions, les maladies, l’inconfort, l’angoisse, la dépression […] Je serai témoin d’actes de solidarité, de tendresse et d’affection inouïs de la part d’hommes qui sont, comme moi, privés de tout. Je sentirai que je commence à vieillir. Je commencerai à écrire. Je déciderai d’être écrivain. » (2)

 Une adolescence péruvienne

Durant mon séjour au Pérou, l’évocation de Mario Vargas Llosa ne laissait aucun de mes interlocuteurs indifférent. Piètre politicien selon certains, admirable écrivain selon d’autres, ce Péruvien ayant raflé le prix Nobel a certes laissé sa marque. On lui doit notamment les œuvres La fête au bouc, La Ville et les Chiens ainsi que La Tante Julia et le Scribouillard.

Sa nouvelle Les chiots ne dure qu’un instant, court comme la vie du protagoniste surnommé «Zizi Cuéllar». Victime d’un accident aux parties génitales lorsqu’il est adolescent, cet épisode le suivra tout au long de son passage vers l’âge adulte. Entre le chien Judas qui l’a mordu et ses collègues de classe, il est difficile de distinguer celui qui ne cesse d’aboyer, «ouah, ouah, ouah». Dans cet univers de jeunes garçons, le terrain de foot devient le terrain de la virilité, on mord celui qu’on considère comme le plus faible. Cuéllar ne réussira à se faire respecter qu’en revêtant l’autodérision, en se servant de ses propres failles.

La véritable entrée dans l’âge adulte viendra toutefois compliquer les choses pour lui. Lorsque les filles, la danse, la cigarette et la fameuse bière péruvienne «Cristal» deviendront le quotidien de son entourage, il sera ardu pour lui de faire sa place. Malgré ses tentatives d’«aboyer» plus fort, de faire tout plus vite et plus intensément, il ne pourra s’imposer comme adulte au même titre que ses amis: il n’a pas de fiancée.

La vie de Cuéllar demeurera hantée par son accident, un nouveau départ sera impossible pour lui. En ce sens, la nouvelle Les chiots s’avère l’histoire de celui qui, faute de pouvoir sortir de l’entre-deux, sera absent lorsque les tempes de ses amis commenceront à grisonner.

Arpenter le quartier Miraflores à Lima fut pour moi une façon d’ajouter une annexe à cette nouvelle de Vargas Llosa. D’un côté de la rue, je pouvais imaginer Cuéllar et ses amis jouer au soccer. De l’autre côté, je les imaginais plus vieux, comme ce groupe d’hommes discutant près de leurs voitures. En sortant de cette partie de la ville, le décor changeait complètement. Les rues étaient désormais couvertes de déchets et les bâtiments étaient bien plus que défraîchis. D’autres enfants jouaient sur un terrain. J’aimerais entendre leurs histoires.

Ces livres dont vous êtes le héros

Certains univers littéraires nous habitent, un peu comme si on les portait déjà en soi. J’ai voulu aller lire Cent ans de solitude sur la plage équatorienne, mais c’est parce que j’avais passé de si beaux moments avec García Márquez dans mon 5 1/2 au cœur d’Hochelaga. Ce sont ses mots, et ceux de bien d’autres, qui ont créé un fort mouvement en moi, autant physique que mental. Avec leurs récits, c’est d’abord un intérêt, puis une passion et finalement une idée de voyage que ces auteurs latino-américains ont fait grandir en moi. Et ça, c’est un don.

 

Valle de la luna, La Paz, Bolivie

Valle de la luna, La Paz, Bolivie


Notes

(1) Le Sentier lumineux est une organisation politique ayant affronté l’armée péruvienne dans un conflit qui s’étendit de 1980 jusqu’à 2000. À ce jour, on estime à 70 000 le nombre de victimes de cet affrontement.

(2) Carlos Liscano, Le fourgon des fous, Paris, 10/18, « Domaine étranger », 2009, p. 157.

Mario Vargas Llosa, Les chiots, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2002.

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