Art et créativité
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Les (je)ux de Cindy Sherman

Femme aux milles visages, Cindy Sherman est en ce moment l’une des artistes visuelles les plus connues et vendues à travers le monde, et son œuvre a été largement exposé, critiqué, étudié et théorisé durant les dernières décennies. Elle est considérée comme une figure de proue de l’art post-moderne, de la photographie conceptuelle et, selon les points de vue, de l’art féministe, malgré le fait que Sherman elle-même ne considère pas nécessairement son œuvre comme féministe. Je propose le portrait d’une artiste mythique qui a définitivement marqué mon imaginaire et influencé ma vision de la création.

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Untitled 352

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Untitled 397

Cindy Sherman naît en 1954 à Glenn Ridge dans le New Jersey, aux États-Unis. Elle étudie les arts plastiques au State University College de Buffalo où, dédaignant la peinture qu’elle considère élitiste, elle s’investit plus particulièrement dans la photographie, médium qu’elle considère plus proche du public, plus désacralisé et démocratique: « One reason I was interested in photography was to get away with the preciousness of the art object. » Par ailleurs, Sherman se considère moins comme une photographe que comme une plasticienne usant du médium photographique pour immortaliser ses œuvres, pour leur donner un cadre et un support, œuvres qui sont de l’ordre de la performance, de la mascarade, et même de la sculpture – d’abord sur soi, puis sur des mannequins, sur des poupées.

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Untitled 305

En effet, depuis son plus jeune âge, Sherman se plaît à se costumer, à se maquiller, à transformer son apparence en créant différents personnages, jeu enfantin classique qu’elle conservera tout de même adolescente, puis jeune adulte et qui, finalement, traversera sa carrière artistique – ce qui deviendra le fil conducteur de son œuvre autrement assez polymorphique: “(…) I was using myself in the work, becoming characters (…) It was like sketching, I’d play with makeup for a while just to see where it took me.” Ce jeu de rôles est peut-être ce qui m’interpelle le plus profondément dans son œuvre, car moi-même étant enfant, mon activité de prédilection était de me déguiser (il n’existe aucune photo de moi enfant où je ne suis pas costumée ou maquillée). Ce jeu relève de quelque chose d’archaïque, ancré en nous, qui rejoint l’universel, teste les limites de soi, comme de rejouer le stade du miroir en sens inverse. Parce que cet amour pur du travestissement que vit Sherman s’inscrit dans l’univers du jeu de connaissance de soi; se délimiter en devenant autre, chercher à voir quand est-ce que l’affirmation «c’est moi» s’arrête ou devient hésitante, ambiguë.

Sherman a toujours travaillé en solo. À la fois metteure en scène, maquilleuse, costumière, modèle et photographe, elle est l’unique sujet vivant de ses photos (lorsqu’il ne s’agit pas d’objets inanimés), mais elle démentit le qualificatif d’«autoportrait» que l’on attribue couramment à ses images, ou du moins s’éloigne du sens classique du terme pour le faire dévier vers celui d’autofiction: « I don’t do self-portrait. (…) I always try to get as far away from myself as possible in the photographs. It could be, though, that it’s precisely by doing so that I create a self-portrait, doing these totally crazy things with these characters. »

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Untitled 463

Si Sherman préfère travailler seule, c’est d’abord pour des raisons pratiques et techniques: « I quickly realize I hated collaborating – I wanted to work alone, because otherwise I acquiesce too easily. » Aussi, elle raconte qu’elle préfère poser pour elle-même car elle serait fort embêtée de donner des directives à un modèle alors qu’elle-même ne sait pas précisément ce qu’elle désire comme résultat. Cet aveu signifie que son élan créatif est de l’ordre de l’improvisation, de l’imprévu, mais avant tout de l’instinct, de pulsions inconscientes qui la guident. Parallèlement, si Sherman situe sa création hors théorie, elle la considère également en dehors des revendications politiques, dans ce que l’on pourrait appeler la sphère du “fun” pur et sans scrupules, comme une sorte d’enfance prolongée: “I didn’t think of what I was doing as political: to me it was a way to make the best out of what I liked to do privately, which was dress up. (…) It had nothing to do with dissatisfaction or fantasizing about being another person; it was instinctive.”

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Untitled Film Still 10

Toutefois, si Sherman ne définit pas sa démarche féministe pour son travail, elle n’en évacue pas la possibilité d’en avoir suivi les traces de manière plus ou moins volontaire: « Even though I’ve never actively thought of my work as feminist or as a political statement, certainly everything in it was drawn from my observations as a woman in this culture. [. . .] That’s certainly something I don’t think men would relate to ». Immergée dans un univers télévisuel, publicitaire et cinématographique nord-américain, Sherman régurgite instinctivement (excusez mon image) cet amalgame d’images du féminin dont elle (et chacune de nous) est gavée depuis sa naissance, créant ainsi des œuvres loufoques, caricaturales, voire carnavalesques.

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Dans cet esprit, ses œuvres sollicitent et rejouent en majeure partie des stéréotypes féminins; ceux des années 50 et 60, ceux du cinéma européen, ceux de l’histoire de l’art, ceux du star system hollywoodien, ceux des années 90 et 2000, tantôt se vieillissant ou se rajeunissant, mais avec beaucoup d’ironie et de traces de ses interventions. Ainsi, elle laisse volontairement apparentes prothèses et délimitations de maquillage, perruques et potiches, marques tangibles– et risibles- du travail sur son apparence. À travers ce travail sur le stéréotype, Sherman insiste sur la surface et semble souligner l’apport de l’apparence dans la construction identitaire: le fait qu’elle utilise les cosmétiques (artifices utilisés quotidiennement par les femmes) comme masque souligne la notion de féminin en tant que mascarade. Pour Sherman, le féminin est un jeu de rôles comme un autre, un rôle que l’on endosse et que l’on performe, au même titre que les clowns qu’elle incarne dans l’une de ses dernières séries. De cette façon, on peut considérer son art féministe, se frayant un chemin aux côtés des théories de Judith Butler.

D’ailleurs, une reprise intéressante du travail de Sherman a été réalisée par la compagnie de cosmétiques MAC pour la présentation de ses trois nouvelles collections de maquillage d’automne, maquillage qui est aussi l’outil de travail de l’artiste new yorkaise; cela peut sembler incongru de voir cette affiliation de marketing, mais à mon œil, c’est encore une fois Sherman qui nous invite à jouer, à participer; l’apparence non pas comme norme, mais comme jeu, comme un art dont nous sommes le canevas aux milles possibles.

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MAC, collection Automne 2011

Sherman m’a légué plusieurs enseignements; le premier serait que l’art est d’abord un jeu du «je», qui parle de notre intuition, de notre inconscient, pour rejoindre l’énigme qui nous hante tous: «Qui suis-je?» Aussi, que la création constitue une manière de faire vivre et de laisser s’amuser la part d’enfant en nous. Et finalement, peut-être surtout, qu’il ne sert à rien de se prendre au sérieux.

Pour découvrir son œuvre, je vous invite à aller voir l’exposition virtuelle interactive de Cindy Sherman sur le site du MoMA

Source des images : MoMA

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Fanie est étudiante au 3e cycle en Études littéraires à l’UQÀM. Enfant, elle avait tendance à se battre avec les ti-gars dans la cour d’école, ce qui expliquerait peut-être pourquoi elle rédige une thèse sur les figures de guerrières des productions de culture populaire contemporaine. Son arc comporte quelques cordes; en plus de faire partie de l’équipe des joyeuses fileuses, elle codirige le groupe de recherche Femmes Ingouvernable, collabore à la revue Pop-en-stock, à la revue l'Artichaut, ainsi qu’au magazine Spirale. À part de ça, elle a écrit le roman "Déterrer les os" (Hamac, 2016). Dans son carquois, on trouve un tapis de yoga élimé, un casque de vélo mal ajusté, trop de livres, un carnet humide, un coquillage qui chante le large et une pincée de cannelle – son arme secrète ultime contre les jours moroses. Féminisme et végétalisme sont ses chevaux de batailles quotidiens.

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