Bibliothérapie
Comment 1

La fille laide

Des fois, les gens disent des choses qui me font les aimer dans le négatif. Pas grand-chose, un petit rien, un simple soubresaut qui entortille un peu l’artère du coeur.

C’est arrivé l’autre soir, alors que j’étais avec des amis et qu’on discutait de jeunes qui sont devenus la risée des Internets à cause d’un vidéo, d’un moment d’égarement ou d’un désir de l’autre de ridiculiser. On a parlé d’un jeune en particulier et A. a conclu la conversation en disant que, de toute façon, ce garçon n’avait enduré les moqueries que durant une année. Alors ce n’était pas si grave.

J’ai eu un peu de peine, de ça. De l’entendre dire que les gens qui se font insulter chaque jour ne pâtissent que lorsque ça arrive. Comme si les souvenirs de douleur n’existaient pas pour ces gens-là, comme s’ils oubliaient les injures, comme si.

Comme si moi j’étais en retard sur l’horaire, parce que j’avais pas passé à autre chose aussi facilement. Que j’aurais dû, peut-être, tourner la page après un an, après la fin de l’horreur. Mais je n’y étais pas arrivée.

J’ai relevé la tête pour dire non. Pour dire que c’était pas simple comme ça, oublier. J’ai dit que passer des années à se faire crier des mots tueurs, ça ne s’effaçait pas. Même que c’était souvent tout ce qui restait, les insultes.

Parce que moi, je suis laide. Je le sais, on me l’a dit très tôt. Y’en a qui s’obstinent avec leur miroir pour essayer de le découvrir, mais moi, on me l’a dit. Ça a réglé la question; j’étais laide, mon visage ne serait jamais beau.

Chaque jour de ma treizième année, en allant prendre l’autobus, on me le rappelait. Chaque jour, on prenait un miroir, on le mettait devant mon visage et on m’expliquait pourquoi j’étais laide. Le menton trop long. Les cheveux luisants. Les boutons au visage. Je disais rien, docile, en baissant la tête légèrement. Et parce que j’avais fait ça, parce que j’avais baissé la tête, parce que je leur avais montré dans un soubresaut, dans un signe de faiblesse, qu’ils m’atteignaient, ils s’amusaient à remplir mon sac à dos de toutes les bassesses qu’ils pouvaient trouver. Et j’avais pas d’autres choix que de les prendre, leurs insultes, parce qu’ils me les écrasaient au visage. J’avais pas le choix de les entendre avec leurs grosses voix et leurs mots tordus, avec leurs mots déchets qui me couvraient bientôt tout le corps. Je les prenais avec les yeux dans l’eau, en clignant les paupières et en me mordant les joues pour pas que les larmes coulent. Pour pas qu’ils aient ça, aussi, en plus de ma destruction, mes larmes.

Mes larmes, je les gardais pour moi, pour l’après-catastrophe. Je les gardais pour mes parents qui serraient les poings sans savoir quoi faire. Je les gardais pour avoir les insultes à pleurer, des années plus tard.

Mon corps assaut, mon corps berceau dénaturé. Mon corps, le seul que j’avais, ne se reconstruisait plus, ne se reconstruirait plus, je croyais.

Même si je faisais tout pour en revenir, des mots poubelles des sombres instants, même si je voulais grandir, passer à autre chose, même si j’essayais de l’avaler, cette douleur qui me gonflait l’oesophage, rien n’y faisait. Même si je voulais fort que l’année d’il y a longtemps se termine une fois pour toutes, pour moi aussi, même si je voulais avancer sur l’horaire, sur l’horreur, même si je ne voulais pas rester scotchée à ça, rien.

Sauf cette certitude; je voulais vivre grand malgré qu’on m’ait fortement encouragée à me pendre, avec ma face de fille laide.

Des fois je me demandais c’était comment de se bâtir l’égo à l’adolescence sans qu’on le parsème de douleur. Je savais que la construction était difficile pour tout le monde, souvent, pis qu’on se cherchait, tout le temps, mais je me disais qu’à force de se faire confronter par des démolisseurs, mon chantier à moi n’avait jamais réussi à avancer très vite.

Des fois je me demandais aussi comment les autres, ceux qui avaient poussé dans les mots laids, comme moi, faisaient avec leur peine. Je me disais que peut-être qu’ils se relevaient, après. Peut-être qu’ils se mettaient à faire ce qu’on leur avait fait, pour faire payer les autres. Pour pas leur montrer comme ils étaient petits, en dedans, au fond. Peut-être qu’ils passaient à autre chose, aussi. Doucement. En souriant le jour, pis en pleurant certains soirs, quand les souvenirs se ramenaient et qu’ils savaient plus comment donner le change.

Je me demandais tout ça.

En pleurant des fois, en riant des fois, en criant des fois.

Pis un jour, j’ai arrêté de me demander.

Ce jour-là, à la place, j’ai relevé la tête.


En cette rentrée scolaire, je vous propose deux titres jeunesse qui traitent d’intimidation avec justesse :


Les Unknownpetites reines, de Clémentine Beauvais 
: Trois filles ont été élues les boudins de l’école, les plus moches, les filles laides. Afin de clouer le bec à ceux qui les insultent jour après jour, elles décident de traverser la France à vélo et de montrer à tout le monde leur valeur. Vif, étonnement drôle et addictif, ce livre donne une bonne leçon de courage à tous!

Unknown-1Ta voix dans la nuit, de Dominique Demers : Fanny, une jeune fille qui ne se fond pas dans la masse, devient bientôt la risée des filles les plus populaires de son école. Passionnée de théâtre, orgueilleuse et un brin sauvage, Fanny choisit de cacher sa douleur et de se lancer corps et âme dans le texte de Rostand, Cyrano de Bergerac. Devant ses allures de glace, Fanny n’arrivera pourtant pas à tenir bien longtemps sous les assauts.

Advertisements
This entry was posted in: Bibliothérapie

par

Andréanne a toujours été décrite par sa mère comme étant quelqu’un d’intense. Elle, se considère plutôt comme une passionnée. Passionnée des livres, les premiers amours de sa vie. Les trompeurs de solitude, les créateurs de grandes espérances, les générateurs de grandes tristesses, aussi. Passionnée des voyages, des horizons infinis, des rencontres dans toutes les langues. Des chocs, des déséquilibres qui surviennent au cœur des autres continents, comme au sein de sa propre ville. Passionnée de l’enseignement, de la culture qu’elle arrive à transmettre aux esprits qui s’ouvrent, des rires qu’elle crée, des grandes illuminations qui éclairent les regards de ses petits élèves. Passionnée de la vie et de sa beauté, de son incroyable grandeur et de son incomparable cruauté. Passionnée.

Un commentaire

  1. Ping : 31 jours de bibliothérapie, jour 15 : Pour s’accepter, un peu plus | Le fil rouge

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s