Bande dessinée et roman graphique
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L’amour au temps du patriarcat

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Côté humour en littérature, je suis difficile. Je souris beaucoup, je ris peu. Récemment, le roman graphique Les sentiments du Prince Charles de l’auteure suédoise Liv Strömquist est parvenu à renverser cette tendance en me faisant rire fort, à plusieurs reprises.

À l’aide de blagues réussies, ce livre cerne des malaises qui pullulent notre quotidien. Le ton est sarcastique, revendicateur et féministe. La description – peu éloquente – des sentiments du Prince Charles à l’égard de Lady Diana constitue le point de départ de l’auteure dans sa déconstruction des dynamiques oppressantes que subissent les femmes – mais aussi les hommes – au sein du couple. Fini le temps où l’on riait de ces amoureuses considérées par leurs maris comme des boulets, c’est ici l’absurdité de notre société patriarcale qui est montrée et ridiculisée.

Voici donc en quatre points en quoi le roman graphique Les sentiments du Prince Charles s’impose dans la liste de mes lectures les plus réjouissantes faites jusqu’à ce jour.

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La critique du couple et de la vision de l’amour 

Sous ses airs ludiques, le livre de Strömquist présente toutefois plusieurs théories sociologiques qui aident à comprendre la construction de la féminité et de la masculinité dans notre société.  Elle explore entre autres les liens entre notre définition de l’amour et la possession, qui font qu’un tel sentiment se voit souvent accompagné de l’idée de droit de propriété sur le corps de son partenaire. À l’aide de courtes histoires qui mettent en scène des célébrités telles que Whitney Houston ou le personnage de Carrie dans Sex and the City, l’auteure nous révèle que si le couple est rarement émancipateur, c’est qu’il prend racine dans des constructions identitaires qui enferment les individus. Les femmes élevées à s’épanouir en prenant soin des autres, les hommes eux, en cultivant leur liberté individuelle. Bien que l’auteure généralise, puisqu’elle parle à un niveau systémique, et que tous les couples ne se réduisent pas à ces définitions, on ne peut s’empêcher de reconnaître les dynamiques dont elle nous parle.

Les remarquables effacées 

Au fil de son roman graphique, Strömquist, nous apprend que plusieurs hommes qualifiés de génies ont passé sous silence les collaborations de femmes dans leurs travaux, leur permettant d’acquérir la renommée. Il est assez troublant de constater qu’ils ont réussi à nous faire oublier la contribution de celles-ci. L’exemple de la première épouse d’Einstein qui faisait des recherches avec lui, Mileva Maric, est flagrant à cet égard. Sous la forme de concours télévisés, Strömquist nous présente également plusieurs compagnes d’hommes célèbres qui ont soigné ceux-ci jusqu’à la fin de leur vie et sont restées à leur côté malgré les conditions défavorables. Elle décerne le prix «bobonne» entre autres à Mary Welsh Hemingway et Nancy Reagan. En guise de réflexion sur ce sujet, l’auteure nous pose une seule question: « La situation inverse se produit-elle? » La réponse est bien évidemment amère et négative.

L’humour grinçant et la touche parfaite d’autodérision

À plusieurs reprises, l’auteure fait réapparaître des personnages et des blagues faites auparavant. Pour rire d’eux, mais également pour rire d’elle, notamment en disant que sa BD s’éternise. Entremêlé à cette autodérision assumée, Strömquist se permet d’aborder et de dénoncer – toujours sous le couvert de l’humour – cette admiration envers des figures misogynes qui existe dans la société. Les scènes loufoques qu’elle expose permettent de relever tout le non-sens entourant cette glorification d’hommes qui méprisent les femmes. Par des exemples concrets, elle soulève ici l’enjeu essentiel des modèles qu’on nous offre dans la société. Parce que ces réalités sont lourdes et pèsent dans le quotidien. Parce qu’il vaut parfois mieux en rire qu’en pleurer.

L’espoir qui vient après la lecture   

En mettant le doigt sur tous ces petits bobos qui nous rongent, Liv Strömquist fait du bien. Elle fait du bien car en plus de nommer ces maux haut et fort, elle se réapproprie une certaine forme d’agentivité par le biais de l’humour. Plutôt que de subir le système, elle choisit d’éveiller les gens à ces réalités et d’opérer une transgression à travers sa plume et ses dessins. Elle nous montre que le couple pourrait se former sur d’autres bases et que les sentiments ne devraient pas être divisés entre le masculin et le féminin. Car au final, cette idée que l’homme doit dominer la femme ne fait qu’obstruer la possibilité d’avoir de réelles relations amoureuses et émancipatrices. Personne n’en ressort gagnant.

En appliquant des théories aux situations quotidiennes, sans jamais que ce soit trop écrasant, l’auteure rend légitimes les malaises ressentis à l’intérieur du couple. Ceux-ci ne sont pas le fruit de notre imagination, ils naissent de centaines d’années de structures patriarcales. Mais en lisant Les sentiments du Prince Charles, on se sent moins seule. Et on a envie de prendre la plume à notre tour pour illustrer tout ce qui nous blesse et nous rebute. Et de rire un bon coup sur le dos du patriarcat.

Avez-vous des suggestions d’œuvres qui allient humour et féminisme avec brio ?  

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