Poésie et théâtre
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Beau brin de poésie épique : Le Grand feu

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Nous sommes en 1820, à la Baie Sainte-Marie, ce coin d’Acadie qui gigote dans le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse. Cécile est orpheline, mais pas mal prise: elle a un oncle descendu du Vieux Continent, bien décidé à l’y ramener, et un amoureux, loggeux de son métier, qui voudrait qu’elle reste bien près de lui. Quand Le Grand feu commence (ou braque, comme dirait Georgette LeBlanc), Cécile a entendu dire qu’un bateau (un bote), la Mary Celeste, a été retrouvé vide dans le milieu de la mer. Ses occupants, une famille, l’auraient déserté en y laissant toutes leurs affaires. C’est une histoire, plusse qu’une rumeur/tcheque mode de vision, que Cécile ressasse. Elle n’arrive pas à s’en défaire :

le bote avait été laissé à flotte, vide
la coquille, un fantôme
rinque une histoire, peut-être
peut-être, mais Cécile était pris
l’histoire y collait partout dans le tchoeur
(p. 22-23)

J’ai grandi en Acadie, dans l’Acadie du Nord-Ouest qui se cale le cou contre la Baie des Chaleurs et la Gaspésie; celle qui est, géographiquement, à l’opposé de celle de LeBlanc. L’accent y est différent, les mots n’y claquent pas de la même façon. Mais dès les premières pages du Grand feu, ce long poème fou qui fait de vraies steppettes de roman, j’ai retrouvé mes bouts de langue préférés. Cette manière qu’ont certaines syllabes de se dérober en riant: guetter qui devient djetter, ioùsque qui remplace où est-ce que, quelque qui se change en tcheque. Les mots accompagnent le tracé du récit, suivent son rythme débridé et ses grands éclats de vie. Comme Cécile et le bateau fantôme, ça m’est collé partout dans le cœur.

Guetter sa fortune

Le recueil s’ouvre sur une promesse qui, comme toutes les promesses, est aussi un défi :

À Kespukwitk
la fortune se trouvait
si tu savais djetter
ils disiont
qu’elle était là, point cachée, une miette partout
(p. 15)

Dès le début, on est dans un Far West maritime, la tête dans la mer, où les bois sont profonds mais le large tout près. LeBlanc rend avec beaucoup d’adresse la communauté qui y foisonne: en quelques vers, elle raconte Cécile la poète, le cordonnier Célestin devenu à moitié ermite (si les ermites aimaient faire le party), les loggeux qui campent dans le bois, la Dame-Tycoon qui tient une maison de jeu et une salle de spectacle, sa whip Caroline qui garde les artistes dans le rang. Une trâlée de personnages comme des figures dans un jeu de cartes, que la poète brasse et rebrasse de façon à ce que leurs histoires s’entrechoquent et s’alimentent, se répondent.

Si le récit ballotte ses personnages, il les confronte aussi aux manières capricieuses du temps. Dans le recueil, les événements ont leur rythme propre: ils sont impressions du moment, mais aussi souvenirs, rêves, parfois visions. Ils dessinent les contours d’un monde changeant. Les personnages y cherchent leur place, guettent leur fortune, naviguant entre ce qui leur est déjà arrivé et ce qu’ils appréhendent. Comme LeBlanc l’écrit à la fin de ce passage, ça prend une autre horloge pour savoir se situer :

c’était important, la Time Clock
c’était l’ordre du monde, du Nouveau Monde
le monde qui venait rinque de braquer,
mais même si la Dame savait, comptait
suivait la piasse, le temps ligné
c’était rinque l’Extraterrestre qu’avait la clé
aux portes, aux autres temps qu’aviont point arrêté
qui comptait lui itou, qui ouvrait aux courants du monde, entier
la porte aux saisons, au travail des marées
c’était une autre horloge savoir ioùsque t’es
(p. 30)

Dans les vers entêtés du Grand feu, il y a aussi quelque chose qui résiste au folklore facile: une force de frappe, franche et précise, qui fait danser la langue sans jamais la figer. Et qui n’a pas de patience pour ce qu’on essaierait de lui faire dire:

rinque une histoire, un conte, une légende mal racontée
il avait déjà vu ça
les façons d’un peuple tout ému
à s’inventer une histoire, une mythologie perdue
devant une fresque, une miette
une ligne de charbon
la pointe d’un pin
ça finissait pus
(p. 44)

Je n’avais jamais lu Georgette LeBlanc (qui a assurément, il faut se le dire, le meilleur prénom au monde), mais je suis retournée à la bibliothèque emprunter tous ses livres dès que j’ai eu fini ce recueil. Beau brin de poésie épique de la Baie Sainte-Marie, Le Grand feu pétille sur le bout de la langue, frétille contre le palais et se niche dans le creux de la gorge, là où la vie fait le plus de mal et le plus de bien.

Connaissez-vous la littérature acadienne? Quels titres recommanderiez-vous?

Georgette LeBlanc. Le Grand feu. Perce-Neige (2016), 89 pages.

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2 Comments

  1. Hey Amélie,

    Nothing to do… mais on ne trouvait pas votre contact.
    Juste pour vous informer que notre site, en constante évolution, pour les fadas de français, idées, langage, écriture, humour, etc… vous a prédaté. Lorsque c’est le cas, parce qu’on vous a aimé, nous le faisons toujours savoir.

    Bon vent

    M

    J’aime

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