Littérature étrangère
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Un reste de sourire en coin : L’histoire de mes dents

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« Voici l’histoire de mes dents et mon traité sur les objets de collection et la valeur changeante des choses. » C’est la phrase qui coiffe le deuxième paragraphe de L’histoire de mes dents, écrit par Valeria Luiselli. Il s’agit d’un roman épisodique qui s’émiette en petits bouts d’inventé, dans un Mexique de grandes villes mais de quartiers oubliés. Le narrateur, Gustavo « Grandroute » Sanchez, se présente comme le meilleur commissaire-priseur du monde : après une carrière somme toute honorable dans une usine de jus de fruits, il a découvert les joies de la vente aux enchères et n’a plus jamais rien fait d’autre. Plus qu’un métier, c’est pour lui une façon de voir le monde et de donner un sens aux choses qui l’emplissent. Une manière, surtout, de fabriquer des histoires là où il en manque :

Mais moi, j’allais réformer l’art de la vente aux enchères. Avec ma nouvelle méthode, j’allais enterrer le mot héraut dans le passé lointain de ma profession. Je n’étais pas qu’un modeste vendeur d’objets mais d’abord et avant tout un amoureux et un collectionneur de bonnes histoires, ce qui est la seule méthode honnête pour modifier la valeur d’un objet. (p. 33-34)

Le récit de Grandroute n’est pas toujours clair, ni même particulièrement honnête. On le regarde inventer son passé au fur et à mesure, essayant de nous le vendre aussi bien qu’il le ferait avec un beau vieux meuble mis à l’encan. Et ça marche : quand, après s’être fait poser une pleine bouche de dents ayant appartenu à Marilyn Monroe, il accepte de vendre aux enchères celles que le dentiste lui a arrachées, c’est difficile de ne pas être charmé par les mensonges qu’il brode autour de chacune pour en faire monter le prix. L’une de ses incisives devient celle de Pétrarque, l’autre de Virginia Woolf; une dent se creuse un chemin dans les mots lents de Borges; saint Augustin revit dans une molaire entartrée. La littérature sert à faire vendre de toutes petites choses qui, fondamentalement, ne valent pas grand-chose.

Le livre de Luiselli a quelque chose de la fable : une allégeance assez lousse à la vraisemblance, quelques flous bien placés, un reste de sourire en coin. Une tendresse certaine pour l’anecdotique, aussi. Et comme chez Lafontaine, les leçons qu’on doit en tirer sont claires : l’autrice nous donne toutes les clés de lecture dans l’essai qui suit le roman. Si c’est fascinant de la lire lorsqu’elle parle du contexte de création du roman (en gros, elle l’a rédigé pour le compte d’une galerie d’art appartenant à une usine de jus de fruits, dont les employés ont lu à voix haute les épisodes à mesure que Luiselli les leur envoyait), c’est un peu dommage de se faire expliquer que le livre explore « comment le fait de mettre un objet ou un nom à distance de son contexte dans une galerie, un musée, ou un panthéon littéraire […] affecte sa signification ». On aurait probablement pu le deviner nous-mêmes. Et si non, est-ce que ça rend vraiment le livre plus intéressant?

Un peu étrange, éclaté sans jamais être trop opaque, L’histoire de mes dents laisse en bouche un peu de rire et un peu de mélancolie, peut-être quelques miettes d’allégorie collées contre le palais. Un drôle de goût qui tarde à se dissiper.

Aimez-vous les livres déboussolants? Avez-vous déjà lu ceux de Valeria Luiselli?

Valeria Luiselli. L’histoire de mes dents, traduit par Nicolas Richard. Éditions de l’Olivier (2017), 189 p.

Le fil rouge tient à remercier les Éditions de l’Olivier pour le service de presse.

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