Littérature étrangère
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Dans la peau d’un réfugié

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Imaginez que vous arrivez dans un nouveau pays. Vous avez fui votre terre natale et avez tout laissé derrière. Dans cette patrie d’accueil, la langue vous est étrangère, les coutumes, non familières. Vous êtes accueilli dans un centre pour réfugiés, mais il s’avère une véritable blague bureaucratique et vous ne trouvez ni la personne responsable de vous assigner une chambre, ni celle en charge de vous donner un repas. Vous finissez par dormir sous un amas de tôles, avec comme seul repas deux maigres tranches de pain à la margarine.

Maintenant, imaginez ce scénario à nouveau, mais cette fois ajoutez-y la présence d’un enfant dont vous seul êtes le responsable. Stressant, frustrant et étourdissant, n’est-ce pas? Bienvenue dans la peau de Simon, le protagoniste du roman Une enfance de Jésus de l’auteur sud-africain J. M. Coetzee.

Nager en pleine perte de repères 

Simon n’est pas le père de David. Un peu par hasard et un peu par obligation, les deux réfugiés se sont retrouvés soudés ensemble. C’est donc main dans la main qu’ils découvrent ensemble leur terre d’accueil, qu’ils y font leurs premiers pas.

Pour Simon, le processus est doublement déstabilisant: la réalité, tout comme les mots, semblent lui échapper. Et face à cette situation, il peine à répondre à toutes les questions de David, qui s’interroge autant que peut le faire un enfant de son âge. Pour l’homme adulte, le manque de précision devient alors une vraie lacune, un poids insupportable. Ne devrait-il pas être cette figure qui guide David dans sa découverte et sa compréhension du monde?

« Se laver à l’eau du passé »?

Entre les habitants indifférents et les réfugiés ayant réussi à se « laver à l’eau du passé », David et Simon ne trouvent pas leur place. Pour le quadragénaire, la passion et la substance manquent cruellement à sa nouvelle existence. Même s’il est conscient de ne pas être spécial (tout semble le lui rappeler), et qu’il devrait accepter son sort, il ne peut se résigner à s’effacer et à taire ses désirs. Simon a un souvenir trop vif de son ancien mode de vie, qui le faisait sentir vivant.

Pour David, c’est une perpétuelle quête de retrouver ses vrais parents. Alors qu’il évolue autour d’autres enfants, il semble ne rien avoir en commun avec eux. En effet, les adultes et les animaux sont ses principaux amis. Et même si ceux-ci semblent vouloir le supporter et l’accompagner, cela n’empêche pas le fait qu’il se sent étranger. À cet âge crucial dans la construction de sa personnalité, l’enfant a l’impression de n’avoir aucune emprise sur ce qui l’entoure, tout est instable et mouvant.

De par la relation étroite de ces deux êtres perdus, le roman pose la question de ce que signifie être parent. Plus encore, Coetzee se penche sur la nature des liens entre parentalité, mérite, affection et appartenance. Même si Simon est le seul être qui rattache David au monde, ça ne rend pas les choses plus faciles pour lui, il n’accepte pas le titre de père d’emblée. En effet, comment peut-il veiller au développement d’un petit être humain alors qu’il est lui-même en crise perpétuelle?

Cette histoire se déroule tout près de chez vous

En plus d’être une habile fable sur comment l’on décide d’appartenir au monde, Une enfance de Jésus frappe par son caractère universel. Novilla, lieu où se campe l’action, pourrait bien être partout dans le monde. Et au fond, ce n’est pas très important. Ce qui compte, c’est qu’elle symbolise la terre d’accueil et met en scène le parcours douloureux de ceux qui ont tout perdu et qui doivent tout recommencer.

Le livre de Coetzee confronte également la vision de ceux qui pensent que les réfugiés devraient se contenter de peu et se trouver chanceux. Car même si Simon ne reviendrait jamais en arrière, la nostalgie et l’insatisfaction semblent être des états permanents chez lui. D’une part reconnaissant, il ne peut toutefois pas s’empêcher de culpabiliser de vouloir plus que ce qu’on lui offre. Car au fond, que vaut l’existence si elle ne nous apparaît ni attrayante, ni décente ? Devrait-il se résoudre à simplement laisser la vie lui glisser sur le corps, impassible, tout en regardant les années s’accumuler au compteur?

Une lecture incontournable à notre époque

Avec son style simple et efficace, l’auteur réussit à expliquer la complexité du statut de réfugié. Comme une deuxième naissance, tout est à refaire, constamment. Et pour David et Simon, cela commence avec la construction d’une famille, pour ensuite pouvoir avancer.

En lisant les pages d‘Une enfance de Jésus, je ne pouvais m’empêcher de trouver qu’elles étaient criantes d’actualité. À tous ceux insensibles au sort des réfugiés, le livre de Coetzee est une lecture essentielle. D’abord pour briser les barrières et se laisser atteindre, mais aussi pour se remettre en question et redéfinir ce qu’accueillir signifie réellement. Car ce geste, à mon avis, ne consiste pas seulement à laisser quelqu’un résider dans son pays, sans se soucier de comment il y évolue. Accueillir devrait viser l’épanouissement de tous les réfugiés, afin qu’ils puissent vivre et ne plus se contenter uniquement de survivre.

Car au fond, existe-il quelque chose de plus aléatoire que l’endroit où l’on naît? Et en sachant cela, comment peut-on être si fermé au point de s’accrocher dur comme fer à l’idée de frontières et  de vouloir en ériger d’autres de surcroît.

Connaissez-vous d’autres récits qui parlent de l’expérience des réfugiés?  

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