Littérature québécoise
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La route du lilas : ce chemin parfumé de la mémoire

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Chaque printemps, lorsque me parvient l’odeur du lilas pendant mes nombreuses marches dans les rues de Montréal, il ne suffit que d’un coup d’œil pour que je repère cette petite touffe mauve et m’élance en sa direction. Rien à faire. J’hume, j’inspire, en faisant gonfler mes poumons de tout l’air possible qu’ils peuvent contenir, et je recommence deux-trois fois si ce n’est pas plus, et ce, même si quelqu’un m’accompagne. Pas de gêne, je me dois de respirer son parfum.

Celui-ci me fait replonger dans des souvenirs heureux. Très jeune, n’ayant que quelques mois de vie jusqu’à ce que je puisse être autonome, je me faisais garder par une femme remplie de douceur maternelle. Je ne me rappelle que des moments simples de pur bonheur où, mon frère et moi, nous nous amusions à nous lancer le ballon, à courir dans tous les sens, à jouer à des jeux inventés de toutes pièces, à dessiner et à découper des formes dans les magazines qu’elle achetait régulièrement. Dans les périodes de chaleur, elle nous laissait nous baigner dans sa piscine hors-terre après s’être assurée que nous ayons une couche bien épaisse de crème solaire sur tout le corps ainsi que des flotteurs sur chaque bras.

Les émanations du lilas nous accompagnaient dans ces journées où nous ne vivions que de plaisirs fous. Je repartais souvent le soir avec quelques bouquets que me tendait ma gardienne sachant que j’en aimais les effluves.

La route du lilas est une œuvre qui est venue toucher une corde sensible, qui m’a rappelé la légèreté de cette enfance. Le passage suivant résonne si fort en moi tant en émane une vérité absolue :

« Tant et aussi longtemps que le nez reste à proximité des fleurs, le sujet garde un accès sans limites à tout ce que sa mémoire a enregistré à l’époque où il vivait parmi les lilas. Par le nez, les images et les sons lui reviennent dans toute leur clarté sans la moindre distorsion. » (p.156)

Le parfum de l’introspection

Ce roman est le rassemblement de plusieurs histoires dont celle de Shelly et Laura, femmes de lettres, féministes et végétaliennes, qui, chaque année en camping-car suivent la floraison de cet arbuste nordique afin de l’observer, de le sentir et de stimuler leur impulsion créatrice. Pour elles, le lilas a des vertus hors du commun :

« Le lilas faisait partie d’une expérience littéraire toute particulière. Pour Shelly, les effets exercés par le parfum du lilas chez la femme ouvrent des perspectives créatrices infinies […] Ainsi, elle avait entrepris avec Laura une expérience d’écriture jamais tentée auparavant. Il s’agissait de rédiger sous l’influence du parfum du lilas, des textes littéraires. C’était la seule contrainte. Pas d’indications sur la forme, la thématique ou la longueur. » (p.18-19)

Maria Pia, qui doit fuir en toute clandestinité le Brésil, rejoindra ces deux femmes. Même si elle considère ses compagnes particulièrement excentriques, elle sera malgré elle affectée par les effluves du lilas, la poussant à coucher sur papier des souvenirs enfouis depuis des années autant pénibles qu’heureux. C’est ainsi que l’insignifiant, c’est-à-dire l’arbuste ou sa simple odeur, peut mener au signifiant et raviver des moments oubliés, mener à des amitiés, pousser l’esprit à des idées et des compréhensions nouvelles. Derrière cette femme au mauvais caractère se cache un être qui a connu une vie mouvementée, déchirante, mais dont la résilience a toujours pris une place importante.

De par les lettres qu’elle rédige pour Simone, sa fille, nous avons accès à l’histoire de Maria Pia, de sa jeunesse à Três Tucanos au Brésil, passant par celle vécue à Paris avec un mari violent et auprès de Thérèse, une Québécoise venue étudier dans la Ville Lumière, jusqu’à son retour dans son pays natal, lieu qu’elle quittera de nombreuses années plus tard pour rejoindre ces deux personnages obsédés par le lilas. À chaque moment de sa vie, son désir de liberté est criant, inaltérable, et ce, dès sa prime jeunesse :

« Si une femme m’avait promis de me sortir du collège Sacré-Cœur-de-Marie, je l’aurais suivie. J’aurais aussi suivi un tapir ou n’importe quel être qui m’aurait promis la même chose. J’aurais suivi un oiseau si j’avais su à l’époque qu’il me ferait voir le monde. J’aurais suivi une idée. » (p.52)

Un mal collectif et millénaire

Durant le voyage de Shelly, Laura et Maria Pia, nous découvrons aussi l’histoire de différentes femmes à diverses époques – celle de Marie-Louise Lemoine, épouse d’un grand horticulteur, durant l’après-guerre franco-prussienne; de Léopoldine de Habsbourg, l’impératrice du Brésil au XIXe siècle; ou encore de Rosa, fille de Thérèse, qui décide de s’installer en Gaspésie en 2012 pendant les manifestations des carrés rouges. C’est à travers un discours volontairement féministe, animé par des réflexions sur la violence des hommes, la bourgeoisie, la pauvreté, le racisme et l’homophobie, que ces vies nous sont racontées.

L’auteur nous fait naviguer sans difficulté parmi ces vies grâce à son talent pour raconter tout en ajoutant une touche d’humour et d’ironie ainsi que quelques passages inattendus de réalisme magique. Je suis restée accrochée à ces récits, qui marquent par leurs grandes injustices et leurs personnages forts, car il ne s’agit pas d’une compilation d’anecdotes, mais d’une œuvre qui parvient à souligner un mal collectif millénaire.

Et vous, quel est votre rapport au lilas?

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