Littérature étrangère
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Portrait d’un être fictif : le cas de Jane Eyre

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Malgré tout ce que j’ai lu par le passé, je ne croyais pas, encore aujourd’hui, qu’il était possible qu’un personnage créé en 1847 puisse me paraître à ce point contemporain. Jane Eyre, autant le roman que la protagoniste portant son nom, m’aura amenée à faire ce constat. Sa lecture a suscité chez moi plusieurs questionnements rattachés à l’actualité, notamment en ce qui a trait à l’éducation, au féminisme et à la maladie mentale.

Force est de constater que ce roman de Charlotte Brontë est intemporel et qu’il aborde des sujets universels qui traversent les âges. Cette oeuvre pourrait être analysée sous plusieurs angles vu la richesse dont elle regorge, mais j’ai décidé de me pencher plus spécifiquement sur la véritable perle de ces quelque 500 pages, à savoir, le personnage de Jane Eyre elle-même.

Détermination et caractère

Dès son enfance, Jane se présente comme une jeune fille déterminée, et ce, malgré les nombreuses années qu’elle passe à se faire humilier et maltraiter par son cousin, ses cousines et sa tante. En effet, elle a été recueillie par le frère de sa mère, décédé avant le début du roman, alors que ses propres parents ont quitté le monde des vivants peu après sa naissance. Peut-être est-ce d’ailleurs cette solitude presque innée qui la rend aussi têtue. Une chose est sûre, la petite ne s’en laisse pas mener. Elle n’hésite pas à tenir tête à son monstre de cousin et à sa tante qui prend sans cesse la défense de celui-ci.

« Ce sont eux qui ne méritent pas d’avoir affaire à moi. »

Mrs. Reed était assez corpulente, mais, en entendant cette étrange et audacieuse déclaration, elle monta lestement l’escalier, m’emporta en un tourbillon dans la nursery et, m’écrasant sur le bord de mon petit lit, m’interdit, d’une voix autoritaire, de me relever, et de prononcer une syllabe durant tout le reste de la journée.

« Que vous dirait oncle Reed s’il vivait encore? »

Cette question fut presque involontaire. Je dis presque involontaire, car j’avais l’impression que ma langue prononçait les mots sans le consentement de ma volonté; quelque chose s’exprimait par ma bouche, sur quoi je n’avais aucun contrôle.

« Quoi? » dit Mrs. Reed à voix basse.

Ses yeux gris, calmes, habituellement froids, furent troublés par une sorte de crainte; elle retira sa main de mon bras, me regarda fixement, ayant vraiment l’air de se demander si j’étais une enfant ou un démon. 

Je n’avais plus maintenant qu’à continuer.

« Mon oncle Reed est au ciel, il voit tout ce que vous faites, ce que vous pensez; papa et maman le voient également; ils savent que vous m’avez enfermée tout un jour, et que vous souhaitez vivement me voir morte. » (p.40-41)

Cette audace lui vaudra d’être envoyée à l’internat de Lowood. Ce qui devait s’avérer être une conséquence à une trop grande force de caractère prendra plutôt la forme d’un lieu d’épanouissement pour la jeune femme que devient Jane.

Effectivement, la tante Reed sait très bien où elle envoie sa nièce et dans quelles conditions la pauvre devra grandir. Les orphelines de l’établissement sont sous-alimentées, en manque flagrant de vêtements adéquats durant la période hivernale et  fréquemment humiliées par les femmes chargées de leur éducation. Sans parler de l’épidémie de typhus qui frappe l’établissement.

Tous ces événements malheureux laissent Jane pratiquement indemne. Une fois de plus, elle parvient à tenir bon et à passer à travers ces difficultés nombreuses. Elle réussit à parfaire son éducation, à se faire des amies et à se faire respecter de ses pairs. Elle trouve une alliée importante en Miss Temple, la supérieure de l’école, et c’est grâce à la bienveillance de cette dernière que Jane devient professeure dans l’établissement où elle a étudié pendant six ans.

Manifestement, l’évolution de la protagoniste, incarnant la jeune orpheline maltraitée avant de devenir une professeure respectée de ses pairs dans une école qui a repris du poil de la bête, démontre bien que la ténacité de Jane caractérise et forge son parcours à travers le récit. Et il ne s’agit que de la première partie du roman.

Conscience morale

Les ambitions du personnage ne s’arrêtent pas à Lowood. Alors que Miss Temple quitte l’établissement, Jane décide de dénicher un poste de préceptrice. C’est ainsi qu’elle devient la gouvernante d’une enfant, Adèle, et qu’elle fait la rencontre du tuteur de celle-ci, M. Rochester, propriétaire du luxueux château de Thornfield-Hall. Rapidement, la jeune femme tombe follement amoureuse de l’homme, et ce, malgré leur grande différence d’âge et de statut.

Gardant le secret pendant plusieurs mois, voire quelques années, par manque de confiance en elle, Jane apprend de la bouche de M. Rochester qu’il ressent les mêmes sentiments qu’elle à son égard. Un mariage est prévu et les deux tourtereaux semblent filer le parfait bonheur jusqu’à ce que… le lecteur apprenne que l’homme richissime est déjà marié et que la pauvre Mme Rochester souffre de maladie mentale. Elle est donc cachée et gardée cloîtrée par son propre mari. Jane ne peut le tolérer et c’est là que nous assistons à la révélation de la grande conscience morale du personnage.

Il est important de souligner qu’il ne s’agit pas du premier passage qui prouve l’empathie et le bon cœur dont fait preuve Jane, mais dans cette scène précisément, on comprend que la protagoniste se prive de sa part de bonheur afin de ne pas enfreindre ses propres convictions et ses propres valeurs.

[…] je me demandai : « Que vais-je faire? » Mais, si soudaine, si redoutable fut la réponse de mon esprit : « Il faut quitter immédiatement Thornfield », que je me bouchai les oreilles. Je ne pouvais encore supporter de telles paroles. « Ne pas être la femme d’Edward Rochester, c’est le moindre de mes malheurs, alléguai-je; me réveiller après de si merveilleux rêves pour m’apercevoir de leur vaine illusion, est quelque chose d’affreux que je puis cependant supporter, dominer; mais le quitter résolument, sur-le-champ, complètement, cela est intolérable, je ne le puis. » Cependant une voix intérieure m’assura alors contre ma propre détermination; j’aurais voulu être sans force, pour éviter le terrible passage que je voyais s’ouvrir devant moi, les nouvelles souffrances qui m’y attendaient. Mais ma conscience, muée en tyran, saisit la passion à la gorge et lui dit d’un ton railleur qu’elle n’avait fait que plonger son pied délicat dans le gouffre, et jura que, d’un bras implacable, elle allait la précipiter dans des profondeurs insondables d’atroces souffrances. (p. 344-345)

Elle s’impose ces privations pour cette femme qu’elle ne connaît même pas, mais surtout, pour le respect qu’elle a envers elle-même. Elle sait, elle en est convaincue à présent, qu’elle mérite mieux que cela. Il en est de même pour la pauvre épouse qui demeure confinée dans une chambre éloignée, perdue dans le palace de son mari.

– Monsieur, interrompis-je, vous êtes sans pitié pour cette infortunée, vous en parlez avec haine, avec une aversion vindicative. C’est cruel, elle n’est pas responsable de sa folie. (p. 349)

Et bien que Jane prévoie que les années qui suivront seront empreintes de douleur, elles le seront seulement pendant un certain temps. Bientôt, elles seront marquées par de nouvelles amitiés, une famille toute neuve, un nouvel emploi ainsi qu’une demeure inattendue. Tout ceci sera possible en raison de la détermination sans faille et de la conscience morale pratiquement irréprochable de la jeune femme, celle qui manquait de confiance auparavant et qui se croyait, par moments, bonne à rien. La capacité de Jane à se refaire est infaillible et sa résilience lui permettra de réaliser le plus grand de ses souhaits: obtenir une vie heureuse et à la hauteur de sa propre personne.

Je suis heureuse d’avoir fait la connaissance de Jane Eyre. Il y a longtemps que le roman trônait sur ma pile à lire. Comment pouvais-je savoir que cette jeune femme du 19e siècle allait marquer mon esprit ancré dans l’époque moderne?

 

Crédit photo : Michaël Corbeil

 

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Mais qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance?» (Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris) Les vers de Baudelaire auront été la source de son épanouissement en tant que bizarroïde de ce monde. La poésie, Marika la vit au quotidien à travers tous les petits plaisirs qui s’offrent à elle. Une grimace partagée avec une fillette dans le métro, la fabrication d’un cerf-volant dans un atelier strictement réservé aux enfants, un musicien de rue interprétant une chanson qui l’avait particulièrement émue par le passé, lui suffisent pour barbouiller le papier des ses pensées les plus intimes. Chaque jour est une nouvelle épopée pour la jeune padawan qu’elle est. Entre deux lectures au parc du coin, un concert au Métropolis et une soirée au Cinéma du Parc pour voir le dernier Wes Anderson, elle est une petite chose pleines d’idées et de tatouages, qui se déplace rapidement en longboard à travers les ruelles de Montréal. Malgré ses airs de gamine, elle se passionne pour la laideur humaine. Elle est à la recherche de la beauté dans tout ce qu’il y a de plus hideux. Elle se joint au Fil Rouge afin de vous plonger dans son univers qui passe des leçons de Star Wars aux crayons de Miron en faisant un détour par la voix rauque de Tom Waits et le petit dernier des Coen. Derrière son écran, elle vous prépare son prochain jet, accompagnée de son grand félin roux, d’une dizaine de romans sur les genoux et d’un trop plein de culture à répandre

Un commentaire

  1. C’est un excellent article sur un roman exceptionnel. 🙂 C’est fou de se dire que Jane Austen et les soeurs Brontë ont encore une influence, un rôle à jouer dans nos vies, toutes ces années après la publication de leurs romans!

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