Littérature étrangère
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Les Enflammées

Elle n’a pas froid aux yeux. Sauvage et indépendante, elle se moque (avec raison) de l’autorité patriarcale. Elle a un joli minois et se montre légèrement arrogante. On la reconnaît par sa cascade de cheveux couleur de cuivre et sa robe verte tournoyante. De plus, c’est une pro du tir à l’arc doublée d’une reine de la forêt. À qui je pense? Princesse Merida de Disney? Non, mais ça aurait pu être le cas! Il s’agit plutôt de Tauriel, l’Elfe inventée de toutes pièces par Peter Jackson pour sa trilogie The Hobbit. Retour sur une guerrière à la réception controversée. Mise en garde: Spoiling alert niveau élevé!

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Merida, Brave

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Tauriel, The Hobbit

Mon chum m’a souvent posé cette question: pourquoi est-ce que tu l’aimes pas, Tauriel? Et moi de répondre, systématiquement: c’est pas que je l’aime pas, c’est qu’elle me gosse!

C’est pas la même chose, voyez-vous, et c’est justement ce que je tenterai d’éclaircir ici. Lors de sa création, la mission confiée à Tauriel était d’emblée glissante, soit d’apporter une dimension féminine (et féministe) à la franchise tout en y installant une histoire d’amour triangulaire. D’abord, il faut savoir que le récit original écrit par J.R.R. Tolkien, quête initiatique du hobbit Bilbo Baggins accompagnant une troupe de nains en reconquête de leur royaume perdu, était totalement dépourvu de personnages féminins – pas même un traite nom! Il était donc compréhensible, et d’une certaine façon légitime, pour Jackson d’ajouter des figures féminines lors de la conception de son adaptation filmique: 474 minutes sans aucune femme à l’écran auraient été pénibles, sinon carrément choquantes pour le public, surtout féminin. Raison pour laquelle Jackson, en plus d’avoir créé Tauriel, a également décidé d’y insérer le personnage préexistant de Galadriel.

Malgré ces nobles intentions, le personnage de Tauriel connaîtra une réception controversée, notamment du côté des fans et puristes de Tolkien, mais aussi du côté de la critique. Les fans, d’une part, semblent s’objecter à tout ce qui ressemble à une modification de l’œuvre originale, prônant la fidélité quasi absolue. Un exemple de cette attitude «conservatrice» s’observe par rapport à un autre personnage féminin de Lord of the Rings, celui d’Arwen. Tout le monde ayant vu la trilogie se souvient des scènes dans lesquelles la belle Elfe porte secours à Frodo; celle-ci arrive telle une apparition sur son cheval, puis conduit au grand galop le hobbit mourant, pour finalement appeler les dieux afin qu’ils déferlent les eaux de la rivière sur les Cavaliers Noirs à leur poursuite. Ces scènes d’héroïsme ont fait crier les fans. Pourquoi? Parce que qu’à la base, dans les livres, toutes ces actions étaient accomplies par un Elfe masculin du nom de Glorfindel, personnage occulté par Jackson dans ses adaptations. Parce qu’à la base, Arwen n’apparaissait dans le récit que pour accueillir la compagnie à Rivendell, et puis marier Aragorn à la toute fin. Mais aussi, et peut-être avant tout, parce que ces scènes présentaient la prémisse d’une modification d’envergure apportée par Jackson sur le personnage d’Arwen. En effet, le réalisateur avait dans l’idée offrir à la princesse Elfe le rôle d’une guerrière et même l’amener à combattre aux côtés de son bien-aimé Aragorn. Et les fans ont catégoriquement rejeté ce projet, que Jackson a, d’une façon, été obligé d’avorter sur le champ, et dont nous voyons les vestiges dans The Fellowship of the Ring, lors du sauvetage de Frodo. Triste destin pour une Étoile du Soir montante, reconduite à se languir, solitaire, dans sa chambre de Rivendell.

Et Tauriel dans tout ça? Tauriel, fantaisie absolue de Jackson, incarne en quelque sorte ce que sa consoeur Elfe ne pouvait être (ou n’avait pas le droit de représenter); force, témérité, révolte, etc. En même temps, celles-ci partagent un destin sous le signe d’un amour impossible pour un non-elfe; un homme pour Arwen et un Nain pour Tauriel, ce qui est dans son cas beaucoup plus problématique. Les initiés de Tolkien savent qu’un Elfe et un Nain s’entendent comme chien et chat depuis des Âges. Et c’est ce qui a perturbé les esprits des adeptes lors des premiers échanges de flirts entre Tauriel et Kili dans The Desolation of Smaug, deuxième opus du Hobbit. Cela représentait ni plus ni moins qu’une profanation des normes essentielles de la Terre-du-Milieu, l’équivalent d’une relation queer. Et c’est en considérant ce contexte que je me suis demandé, avant que le dernier volet ne prenne d’assaut les écrans en décembre dernier, comment cette relation épineuse allait-elle aboutir, et j’en suis venue à la conclusion que Jackson ne la concluerait pas autrement que dans la mort de l’un des deux concernés. Mon présage s’est confirmé en lorsque j’ai vu Kili mourir à la toute fin, devant les yeux de sa bien-aimée, qui se morfond de douleur, plus que jamais amoureuse. La dernière scène de Tauriel dépeint celle-ci complètement consumée, désirant extirper l’amour de son être afin de mettre terme à ses souffrances.

Personnellement, ce n’est pas vraiment cette histoire d’amour Elfe/Nain en soi qui me déplaît, mais plutôt le fait que cette histoire d’amour est plaquée, décalquée et finalement vide, tout comme le personnage de Tauriel, sur lequel je reviendrai spécifiquement plus tard. Ce qui se voulait complexe et avant-gardiste se retrouve au final complètement schématique, voire automatique. En fait, ce qui me dérange profondément est cette impression nauséabonde que le personnage de Tauriel ait été expressément créé dans le but d’ouvrir le récit à une romance, comme une réitération de cette association préétablie et coutumière entre personnage féminin et relation amoureuse. La simplicité et l’acceptabilité de l’équation entre femme et romance. Comme si la femme ne pouvait être pensée qu’en relation à l’homme, relation dans laquelle elle se «découvre» femme. Comme si Tauriel, à la base, n’avait été conçue comme étant fière, forte et indépendante que pour mieux sombrer, par contraste, dans les bras d’un homme qui «l’amène à se révéler à elle-même». Ce qui est d’autant plus exaspérant, c’est que le cliché est poussé encore plus loin à travers l’installation du triangle amoureux complété par Legolas. Tauriel est donc amenée à choisir entre l’Elfe Legolas incarnant l’ordre patriarcal, et Kili le Nain, proposant l’alternatif, l’inédit. Mais les deux cas reviennent au même, car il s’agit de relation amoureuse avec un homme. Tauriel n’aurait-elle pas pu simplement exister pour ce qu’elle est en elle-même, une guerrière fière, forte et indépendante, et le rester, ne pas recevoir de flirts bancals d’un bord ou de l’autre et surtout ne pas céder à ces avances. Serait-il possible de penser le personnage féminin autrement, qu’il ne soit plus conventionnellement figurée comme un objet de convoitise, définie par une relation et surtout, conçue comme objet du regard masculin?

Je tiens ici à préciser un point important, car je donne probablement l’impression de sombrer dans le bashing sur Tauriel alors que ce n’est pas le cas: tel qu’annoncé au tout début, je n’ai rien contre son personnage mais plutôt contre ce qu’il représente et comment il s’inscrit dans un système conventionnel étouffant et exécrable en ce qui concerne la (re)définition du féminin. Pour donner une image, c’est comme si je visualisais Tauriel courageuse et armée, parfaite en soi, mais qui est d’avance en train de sombrer dans des sables mouvants paternalistes qui la capturent de plus en plus à mesure qu’elle se démène, et qui finalement se laisse engloutir dans l’inertie.

Aussi, dans un autre ordre d’idée et pour revenir sur l’aspect statique de Tauriel que j’ai soulevé précédemment, cette guerrière est, selon moi, représentative d’un type de personnage de plus en plus courant dans les médias ces temps-ci et que je nomme les Enflammées. Qu’est-ce qu’une Enflammée? C’est d’abord un archétype immémorial, l’équivalent d’un Peter Pan féminin, celle qui ne veut pas grandir, prise entre l’enfance et l’âge adulte. Rouquine, impulsive, rebelle, pré-ado ou adolescente, physiquement forte, revendiquant sa liberté d’action et de décision, choisissant la marge. L’une des Enflammées les plus connues serait l’inoubliable Fifi Brindacier, incarnation même de ce qu’est d’après moi ce type de la révoltée. Plus près de nous, il y a, telle que mentionnée, Princesse Merida de Brave, et pour ceux qui ont écouté (ou regardé, selon si vous êtes visuel ou auditif) la série Game of Thrones, le personnage d’Ygritte, femme libre au-delà du Mur, en est un autre exemple. Tauriel, quant à elle s’inscrit parfaitement dans cette lignée d’Enflammées, et peut-être justement trop parfaitement. Si parfaitement qu’elle n’en est plus que la coquille vide, l’écho répété sans variation, qui finit par évacuer les valeurs féministes à la racine de l’archétype. Une répétition visuelle sans parole, sans voix féministe. Car, à mon avis, l’Enflammée est un archétype profondément féministe et on ne peut plus pertinent à l’heure actuelle. Et Tauriel, à la lumière de tout ce que j’ai évoqué précédemment, passe à côté de ce fondement féministe pour rejoindre la norme et la convention. Ne soulève rien de plus qu’un peu de poussière lorsqu’elle tue des Orcs.

Prochaine fois que mon copain me demandera pourquoi je n’aime pas Tauriel, je répondrai: c’est pas que je l’aime pas, mais c’est qu’elle est censée être féministe et qu’elle n’est pas capable de tenir son bout! Elle était censée porter le flambeau mais il s’est éteint en cours de route. Ce n’est pas de la haine, mais de la déception.

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Ygritte, Game of Thrones

 

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Fanie est étudiante au 3e cycle en Études littéraires à l’UQÀM. Enfant, elle avait tendance à se battre avec les ti-gars dans la cour d’école, ce qui expliquerait peut-être pourquoi elle rédige une thèse sur les figures de guerrières des productions de culture populaire contemporaine. Son arc comporte quelques cordes; en plus de faire partie de l’équipe des joyeuses fileuses, elle codirige le groupe de recherche Femmes Ingouvernable, collabore à la revue Pop-en-stock, à la revue l'Artichaut, ainsi qu’au magazine Spirale. À part de ça, elle a écrit le roman "Déterrer les os" (Hamac, 2016). Dans son carquois, on trouve un tapis de yoga élimé, un casque de vélo mal ajusté, trop de livres, un carnet humide, un coquillage qui chante le large et une pincée de cannelle – son arme secrète ultime contre les jours moroses. Féminisme et végétalisme sont ses chevaux de batailles quotidiens.

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