Littérature jeunesse
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Jeunes et ingouvernables: quand l’héroïne guerrière prend d’assaut la littérature jeunesse

L’an dernier, dans un billet intitulé Les Enflammées, je vous ai parlé de la récente récurrence de l’archétype littéraire et filmique de la jeune rebelle, intrépide, rousse et très souvent archère : prenant racine chez Fifi Brindacier, ce type, de plus en plus en vogue aujourd’hui, s’incarnerait ainsi chez Tauriel (The Hobbit), Merida (Brave), Ygritte (Game of Thrones), etc. Comme si sa rousseur symbolisait son « feu intérieur », cet archétype issu de l’imaginaire fantastique proposerait une sorte d’allégorie de la résistance féminine juvénile, ce qui ferait d’elle, en ce sens, un modèle féministe. Dans un autre sens, j’ai émis l’idée selon laquelle la persistance du trope de la relation amoureuse avec un homme consoliderait la compréhension de la figure féminine comme essentiellement sujette et dépendante au rapport hétérosexuel, ce qui problématiserait sa dimension féministe tout en réaffirmant une certaine normativité sexuelle.

Prolongeant cette réflexion, il m’apparaît de plus en plus, et c’est peut-être aussi votre cas, qu’au sein de la culture YA (diminution de young-adult fiction, ou littérature pour jeune adulte en français) la figure féminine vedette, de plus en plus importante, se cristallise autour d’une héroïne guerrière. Si la jeunesse de la fin des années 90 et début 2000 a grandi au gré d’une Buffy pourchassant les vampires, les ados d’aujourd’hui peuvent s’inspirer d’une panoplie de personnages féminins forts et intrépides.

C’est parce qu’elles sont infiniment intéressantes à décrypter en tant que modèles pour la relève féminine et féministe, et surtout à mettre en parallèle, que je propose un survol de quelques héroïnes guerrières tirées de la littérature YA. Si Martine Delvaux proposait avec son concept de filles en séries la réappropriation de l’utilisation de la sérialité comme d’une arme pour le féminisme, serait-il possible de penser la duplication de la figure de guerrière en terme d’armée revendicatrice? Ou au contraire, cette sérialité martiale ne ferait que rassembler et marteler une certaine stéréotypie autour du féminin d’action? S’agit-il d’une véritable volonté de progression pour les rôles et la place de la femme, ou de l’établissement insidieux d’une marque de commerce? Je pense, pour ma part, que les nouvelles héroïnes de cette sous-culture pop évolueraient quelque part entre ces deux eaux…

Sans plus attendre, voici une sélection de filles irrévérencieuses à (re)découvrir, pour le plaisir et pour réfléchir. À noter que la totalité des créateurs originaux de ces guerrières sont en fait des créatrices!

Katniss Everdeen

A-t-on encore besoin de présenter Miss Everdeen? Créée par l’auteure américaine Suzanne Collins, la célèbre archère de la franchise The Hunger Games, série littéraire et filmique, se démarque par sa témérité, son caractère fort et son esprit indépendant, voire farouche. Personnage construit autour de la mythique déesse Artémis, divinité de la chasse, Katniss n’en a pas moins érigé un nouveau culte autour de sa désormais célèbre figure. Adorée de par le monde, les jeunes filles veulent ressembler à leur idole au point où les cours de tir à l’arc connaissent une popularité fulgurante aux États-Unis depuis la parution du premier opus romanesque, en 2009. Parce qu’elle dégage à la fois une force brute, et en même temps témoigne d’une confiance en soi assez précaire, d’une vulnérabilité loin de la super-héroïne classique, les lectrices et spectatrices peuvent s’identifier à Katniss et poursuivre une quête identitaire constructive en la compagnie de cette héroïne not-so-strong. Car bien plus qu’un récit d’anticipation dystopique où déboule l’action, l’arc narratif de The Hunger Games est celui d’une quête identitaire dans un monde dominé par l’image et les jeux de rôles. En plus d’une popularité fulgurante auprès des audiences jeunes et moins jeunes, Katniss aurait en quelque sorte ouvert le bal à quelques acolytes, telles que Tris Prior, que nous verrons à l’instant.

Tris Prior

Plusieurs critiques et fans ont naturellement fait le rapprochement entre Katniss Everdeen et Tris Prior, protagoniste de la franchise Divergent. Cela est bien loin d’être fortuit. Également partagée entre la science-fiction et le récit d’anticipation dystopique, Divergent est une série littéraire comprenant quatre romans écrits par Veronica Roth, une jeune auteure américaine fan de The Hunger Games. À date, deux de ces best-sellers ont été adaptés au cinéma par Neil Burger et la sortie du troisième film est prévue le 18 mars. Le récit relate les aventures de Tris Prior, jeune fille de 16 ans qui évolue dans une ville futuriste dont la population est divisée en cinq factions selon les compétences et aptitudes dominantes de chacun, soit l’abnégation, la sincérité, l’audace, la fraternité et l’érudition. Les normes sont strictes et rigides, et ceux qui se trouvent à cheval entre plusieurs factions, comme c’est le cas de Tris, sont appelés « divergents ». Ces individus marginaux sont considérés comme extrêmement menaçants pour l’ordre établi et sont l’objet d’une inquisition, régime oppressif que Tris remettra en question. Comme c’est le cas pour The Hunger Games, Divergent propose un univers aux rôles et aux règles genrés absents, autant de femmes que d’hommes font partie des forces de l’ordre ou occupent des postes importants de gouvernances. Toutefois, les factions caractérisées par des qualités dites « féminines » (tels que le care ou la douceur) sont ridiculisées et dévaluées par leurs pairs car considérées comme faibles et passives, alors que les factions plus « masculines » des Érudits et des Audacieux, préconisant la rationalité et la force physique, sont les plus enviées et respectées, mais surtout les plus puissantes. Aussi, Tris éprouve des complexes envers sa féminité, qui l’entravent dans ses démarches d’émancipation et dont elle se distancie, rejet qui, comme pour Katniss, problématise sa dimension féministe.

Clary Fray

Clary est la jeune héroïne (une Enflammée rousse et têtue!) de l’immense franchise multidisciplinaire The Mortal Instruments, créée par Cassandra Clare. Ce récit au genre Urban Fantasy prend pour origine deux séries de romans composant les Shadowhunters Chronicles, qui se déclinent désormais en roman graphique, jeu vidéo, film et, depuis le 12 janvier 2016, en série télévisée Netflix! Le jour de ses dix-huit ans, Clary Fray découvre la présence d’un univers parallèle invisible dans lequel évoluent les démons et êtres maléfiques, ce qui lui révèle qu’elle-même fait depuis toujours partie des chasseurs des forces obscures; elle est une Shadowhunter dotée d’un sang angélique. Subissant cette transition abrupte à l’âge de maturité, le parcours de Clary, comme celui de la plupart des héroïnes guerrières YA, illustre sur un mode fantastique le passage difficile vers le monde adulte, cet univers parallèle jusqu’alors inconnu et angoissant. Clary devra ainsi apprendre à maîtriser ses propres démons intérieurs, ainsi que ses dons et talents particuliers, tout en explorant, bien évidemment, l’étrange dimension des sentiments amoureux. Un vague arrière-goût de Buffy, vous dites?

Celeana Sardothien

La série romanesque Throne of Glass est jusqu’à présent composée de cinq livres. Campée dans un univers de fantasy typique, elle présente une héroïne de seize ans, Celaena Sardothien, qui, au début du récit, est le meilleur membre d’une société secrète exclusivement masculine d’assassins. Celle-ci évoluera et deviendra éventuellement le « King’s Champion», c’est-à-dire l’assassin royal officiel. Avec son personnage de Celeana, la jeune auteure américaine, du nom de Sarah J. Mass, explique avoir voulu créer une héroïne forte à laquelle ses jeunes lectrices pourraient s’identifier comme modèle d’empowerment. Toutefois, si Celaena, audacieuse et arrogante, est la plus grande assassine de son royaume, c’est en grande partie masquée ou costumée qu’elle opère, bien soucieuse de ne pas dévoiler son identité de jeune fille, par peur de perdre sa crédibilité de meurtrière. Contrairement à plusieurs guerrières que nous avons rencontrées, Celaena conserve plusieurs traits liés à la féminité traditionnelle, tels qu’un fort penchant pour les beaux vêtements et la lingerie, le maquillage, les sentiments amoureux et… le chocolat! Sauf que ceux-ci représentent des faiblesses et une honte qu’elle s’efforce aussi de masquer tout le long du récit à la manière d’un vice caché, renforçant le stéréotype de la femme devant se « viriliser » pour devenir plus forte ou acquérir une plus grande notoriété. Vous remarquerez que la série Throne of Glass, best-seller du New York Times, est la seule œuvre littéraire présentée ici qui n’a pas encore eu d’adaptation filmique ou télévisuelle… À suivre, car mon petit doigt me hurle que quelque chose se trame!

Évidemment, cette petite liste est dépourvue de prétention exhaustive et la culture populaire actuelle abonde de ces jeunes filles intrépides que je ne saurais couvrir en un seul billet. Peut-être que certaines héroïnes vous ont marqués, inspirés, fait réfléchir, ou même déçus? Que pensez-vous de ce type de personnage et de sa popularité grandissante?

En mot de la fin, je nous dis; que la force soit avec nous!

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Fanie est étudiante au 3e cycle en Études littéraires à l’UQÀM. Enfant, elle avait tendance à se battre avec les ti-gars dans la cour d’école, ce qui expliquerait peut-être pourquoi elle rédige une thèse sur les figures de guerrières des productions de culture populaire contemporaine. Son arc comporte quelques cordes; en plus de faire partie de l’équipe des joyeuses fileuses, elle codirige le groupe de recherche Femmes Ingouvernable, collabore à la revue Pop-en-stock, à la revue l'Artichaut, ainsi qu’au magazine Spirale. À part de ça, elle a écrit le roman "Déterrer les os" (Hamac, 2016). Dans son carquois, on trouve un tapis de yoga élimé, un casque de vélo mal ajusté, trop de livres, un carnet humide, un coquillage qui chante le large et une pincée de cannelle – son arme secrète ultime contre les jours moroses. Féminisme et végétalisme sont ses chevaux de batailles quotidiens.

8 Comments

  1. Si j’appréciais beaucoup ce gente de personnages avant, je commence presque à être lassée, car on retrouve souvent des schémas similaires, or, j’aime la diversité.
    Cela dit, je trouve super qu’il y ait de telles héroïnes : enfin les femmes (plus ou moins jeunes d’ailleurs) ont aussi le droit d’être fortes 🙂

    Aimé par 1 personne

    • Fanie Demeule says

      Je partage complètement votre impression de redondance et c’est (entre autres choses) ce que j’aspire à étudier chez ces personnages. Merci pour votre commentaire!

      Aimé par 1 personne

  2. Merci ! Il y a tant, je ne sais plus par quoi commencer. Penser ces protagonistes les unes par rapports aux autres m’apparaît essentiel, parce qu’au sein des oeuvres elles sont des figures d’exception et/ou solitaires. La série permet alors de former un groupe à partir de ces cas isolés. Intérêts de recherche similaires X1000 :’)

    Aimé par 1 personne

    • Fanie Demeule says

      Bonjour Jean-François! Merci pour ton commentaire. Je baigne dans ce corpus depuis maintenant trois ans pratiquement 7 jours sur 7 et je n’en viens pas à bout tellement la vague est gigantesque. Mon sentiment est similaire au ti
      ens, et c’est « en (re)groupement » (qui permet de les comparer) que je pense ma méthodologie de recherche. Je suis ouverte aux discussions si jamais tu as envie d’échanger là-dessus! 🙂

      J’aime

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