Réflexions littéraires
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L’univers littéraire de la série Gilmore Girls ou comment ajouter 339 livres à sa liste de lecture

Cet automne, je suis tombée dans la série Gilmore Girls. Et quand je dis tombée, je ne parle pas seulement d’une écoute assidue, je parle du fait que j’abrégeais mes activités sociales afin de pouvoir retrouver mes amies virtuelles Lorelai et Rory. J’ai trouvé la série si bien écrite et les personnages si attachants que j’ai tout fait pour retarder l’heure fatidique du dernier épisode… mais c’est tout de même arrivé. Et depuis ce temps-là, il y a comme un p’tit vide en dedans de moi quand je m’aventure sur Netflix.

Maintenant que je vous ai décrit mon amour pour cette série, j’en viens à mon propos principal: les Gilmore Girls donnent envie de lire encore et encore. En visionnant les sept saisons à 22 ans, j’ai réalisé que j’étais passée à côté de bien des choses lorsque je l’écoutais à 10 ans, à Vrak.tv. Il se trouve que les références littéraires, cinématographiques et musicales abondent. La première réplique de l’épisode qui ouvre la saison 1 donne d’ailleurs le ton, Lorelai fait une blague à propos de Jack Kerouac. J’étais déjà charmée. S’ajoute à cela le fait qu’au moment où je devais lire The bell jar, de Sylvia Plath, dans le cadre d’un cours, Rory était elle aussi plongée dans l’univers de l’auteure. Je m’identifiais déjà à ce personnage, au point de considérer l’option de déménager dans un village du Connecticut et de m’inscrire à Yale, mais là c’est vraiment venu me chercher.

sylvia_plath_roman

Entendre parler de Plath dans la série, ça a nourri ma passion pour elle. Si je vous parle de Bell jar aujourd’hui, c’est surtout parce qu’en découvrant l’œuvre de cette écrivaine, je me suis dit que j’aurais aimé la connaître bien avant. Ses mots sont parfois drôles et ironiques, mais surtout lapidaires et irrévérencieux en ce qui a trait au rôle qu’on réservait aux femmes de l’époque. Dans son unique roman, il est question d’Esther Greenwood, une jeune femme de lettres qui a décroché une bourse afin d’aller faire un stage à New York pour un magazine de mode. Au fil du roman, une proximité est créée entre le lecteur et la narratrice, ses autres relations amicales et amoureuses se trouvant constamment carentielles et troublées. Pour cette jeune adulte qui tente de mettre en place son futur, les modèles féminins qu’on lui offre sont eux aussi placés sous le signe du manque. Cette thématique revient de façon cyclique dans le texte, d’autant plus qu’Esther est constamment à l’embranchement de plusieurs choix. À ce propos, un des passages que je préfère explique bien l’état mental dans lequel elle se trouve au cours du roman:

«Je voyais ma vie se ramifier sous mes yeux comme le figuier de l’histoire. Au bout de chaque branche, comme une grosse figue violacée, fleurissait un avenir merveilleux. Une figue représentait un mari, un foyer heureux avec des enfants, une autre figue était une poétesse célèbre, une autre un brillant professeur et encore une autre Ee Gee la rédactrice en chef célèbre, toujours une autre, l’Europe, l’Afrique, l’Amérique du Sud, une autre figue représentait Constantin, Socrate, Attila, un tas d’autres amants aux noms étranges et aux professions extraordinaires […]. Je me voyais assise sur la fourche d’un figuier, mourant de faim, simplement parce que je ne parvenais pas à choisir quelle figue j’allais manger. Je les voulais toutes, seulement en choisir une signifiait perdre toutes les autres, et assise là, incapable de me décider, les figues commençaient à pourrir, à noircir et une à une elles éclataient entre mes pieds sur le sol ». (Sylvia Plath, La cloche de détresse, Paris, Gallimard, coll. « L’imaginaire », 1987, p. 90.)

Au fil des pages, la narratrice nous apparaît contrainte par son époque. Les premières pages décrivent d’emblée le climat social qui est celui des années 50 aux États-Unis, grandement influencé par le maccarthysme et le retour accru du conformisme. Esther Greenwood navigue donc constamment entre des pôles, ne pouvant concilier son amour pour les mots et la vie conjugale et familiale à laquelle on la destine. Ses troubles mentaux apparaîtront lorsqu’elle se verra obligée d’aller vivre en banlieue suite à l’échec de sa demande d’admission à un cours estival de littérature. Entre l’impossibilité de se réaliser comme écrivaine et la pression sociale de se conformer au modèle américain, les désordres psychiques de la narratrice semblent l’expression d’un refus d’adhérer à une norme.

Entre le roman de Sylvia Plath et le personnage de Gilmore Girls, un monde de différences s’érige. Pourtant, tout comme Esther Greenwood, Rory désire faire de l’écriture son métier. Bien qu’elle emprunte la voie journalistique, la jeune femme de la série s’entoure des grands auteurs en étant une lectrice assidue. On la suit d’ailleurs à un moment charnière de sa vie, comme on suit la protagoniste de Bell jar, là où les choix se multiplient. Plath s’inscrit également dans une lignée d’évocations de figures féminines faite au cours de la série. Les thèmes comme l’amitié au féminin, la relation mère-fille, les jeunes mères et les carrières chez les femmes structurent l’émission et laissent place à des références et à plusieurs écrivaines, artistes et politiciennes.

Ce que j’ai surtout retenu à propos de l’émission Gilmore Girls, c’est qu’elle entretient quelque chose de primordial qui se retrouve à la fois dans la littérature et dans le cinéma : la capacité à faire des liens. Quand Lorelai et Rory parlent de Plath, de Tolstoï, de Melville ou de Dickens, ça nourrit l’imaginaire littéraire et donne envie de prolonger ce que les personnages ont amorcé. Les nombreuses évocations placées par l’auteure dans le dialogue sont là pour être saisies par celui qui regarde la série. C’est d’ailleurs pourquoi, après avoir remarqué que plusieurs titres d’épisodes correspondaient à des chansons d’Ella Fitzgerald, je me suis lancée dans une période intensive d’écoute de l’iconique chanteuse jazz. Dans le même ordre d’idée, un mordu de la série du nom de Patrick Lenton s’est lancé le défi de lire les 339 livres évoqués dans Gilmore Girls (pour les curieux qui aimeraient voir la liste du Rory Gilmore Reading Challenge, c’est par ici). J’ai peut-être terminé l’entièreté des saisons de cette émission, mais ma liste de films, de livres et d’artistes à découvrir, elle, s’est élargie.

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3 Comments

  1. Super article, ça parle de deux sujets qui m’intéressent beaucoup! Je n’ai pas encore lu Plath, même si elle m’intrigue depuis un certain temps. Est-ce que tu le lis en français? Si oui est-ce que la traduction est suffisamment intéressante pour que ça ne vaille pas la peine de me forcer à la lire en anglais?

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    • Florence Morin-Martel says

      J’ai l’ai lu en français parce que c’était dans le cadre d’un cours et je dois dire que j’ai tout de suite aimé la plume de Plath, même en traduction. Je ne l’ai pas lu en anglais alors je ne peux pas comparer. Mais je vais le faire bientôt, je crois que ça vaut quand même la peine ne serait-ce que pour les petites subtilités du texte. Bonne lecture 🙂

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  2. Marie says

    J’adore cette émission ! J’aimerais bien pouvoir relever le défi et lire la liste de Rory, un jour j’y arriverais. Hihi 😉 Dommage que le coffret thématique Gilmore Girls ne soit plus disponible, mais bon celui de la Gaspésie me fait de l’œil ! 🙂

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