Poésie et théâtre
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Les monologues du vagin

eve-ensler-one-billion-rising-807x600Eve Ensler a tenu à rencontrer plus de 200 femmes pour parler de la relation qu’elles entretenaient avec leur vagin et ce, partout autour du monde. C’est ainsi qu’elle a  écrit  sa pièce de théâtre Les monologues du vagin en 1996. Cette féministe et auteure américaine a tenté de comprendre et de nommer autant les relations saines comme les malsaines que les femmes entretiennent avec leur propre corps et la violence que subit celui-ci. Dans Les monologues du vagin, elle s’est intéressée à rencontrer des femmes qui ont vécu des inégalités sociales, de la violence physique comme psychologique et des drames terribles. On y parle de tout ce qui concerne le vagin soit l’orgasme, la violence, la première fois, le viol, l’excision, la masturbation, les sex-toys, les règles, l’homosexualité et j’en passe.

Très activiste, Eve Ensler accorde une importance à l’aspect de communauté féminine afin de contrer les inégalités dont les femmes sont victimes. La création du V Day en est un exemple. Or, voilà pourquoi on y lit un grand espoir social de changer les choses. Que ce soit en lien avec la découverte de son propre corps qu’avec la dénonciation des violences physiques commises aux jeunes filles et aux femmes.

Le texte, à la base de la pièce, nous amène à rencontrer des femmes qui ont subit des tourments incroyables comme les plus simples banalités. Des femmes ayant été violées, excisées, agressées, battues et aussi, bien entendu, aimées. Eve Ensler ne censure rien dans les témoignages des filles, ce qui fait que la lecture est souvent difficile. Je pense aux histoires de viol, d’inceste et d’excision. Ces femmes sont des Combattantes du Vagin, comme elle les appelle, et c’est l’oeuvre d’Ensler de les faire entendre et de les amener à dénoncer.

« Ce qu’on ne dit pas devient un secret et les secrets souvent engendrent la honte »

Néanmoins, il y a de la lumière dans l’oeuvre. On y rencontre des femmes qui n’ont jamais pris conscience de leur sexualité et on les amène à découvrir leurs corps. Des femmes âgées découvrent leur clitoris et osent enfin regarder ce trou noir… comme elles disent! La relation que les femmes entretiennent avec leur corps est fascinante et me ramène à ne pas comprendre pourquoi il n’y a plus de cours d’éducation à la sexualité au Québec. C’est le manque de connaissances et d’ouverture d’esprit qui fait en sorte que les jeunes, comme les moins jeunes, ne sont pas conscients de leur propre sexualité, de leur corps et surtout, de notions fondamentales comme le consentement.

Il s’agit d’un texte court, frappant, inspirant, désolant et nécessaire. Eve Ensler est une femme que j’admire et j’aspire à vous faire découvrir d’autres de ses oeuvres dans un prochain article.  Je vous laisse  lire le manifeste écrit par elle-même en hommage aux Combattantes du Vagin lors du V-Day. Vous comprendrez mieux la noirceur comme la lumière dans son engagement féministe et politique.

Je me suis assise avec des femmes dans des usines décrépites à Juarez, dans des asiles délabrées au fin fond de petites ruelles au Caire, dans des centres de planning familial de fortune pour femmes et adolescentes à Jérusalem, Johannesburg, Pine Ridge et Watts, dans des villas à Hollywood, dans des jardins ravagés par le feu au Kosovo et à Kaboul, au milieu de la nuit avec des prostituées dans une fourgonnette roulant sur le périphérique à Paris. Parfois, ces rencontres se prolongeaient pendant des heures; une fois, avec une jeune esclave sexuelle bulgare de dix-sept ans, nous avons pu nous parler trente-cinq minutes avant que son maquereau ne vienne la chercher. J’ai entendu des histoires bouleversantes de violence – viols de guerre, viols dans des tournantes, viols en réunion, viols autorisés, viols familiaux. J’ai vu de mes yeux les stigmates de la brutalité – yeux au beurre noir, brûlures de cigarettes sur des bras et des jambes, un visage fondu, des bleus, des entailles, des balafres et des os brisés. J’ai vu des femmes vivre privées des choses les plus essentielles – la vue du ciel, du soleil, un toit, de la nourriture, des parents, un clitoris, la liberté. Je me trouvais là quand des crânes venaient s’échouer sur les rives des fleuves, et quand on a découvert des corps de femmes nus et mutilés dans des fossés. J’ai vu le pire. Le pire vit dans mon corps. Mais à chacune de ces expériences, toujours, j’étais escortée, transportée et transformée par un guide, visionnaire, activiste, combattant révolté et utopiste. J’ai appris à connaître et reconnaître ces femmes (et parfois ces hommes) pour ce qu’elles sont: des Combattantes du Vagin.

C’est Zoya, la première qui m’a emmenée dans les camps boueux des réfugiés afghans au Pakistan; c’est Rada qui m’a traduit les récits des femmes réfugiées, tandis que nous traversions la Bosnie déchirée par la guerre; c’est Megan qui a organisé et dirigé une manifestation pro-vagin sur un campus gelé dans le Michigan; c’est Igo qui faisait des blagues sur les mines pendant que nous roulions dans sa jeep sur les routes de l’après-guerre dans la région autour de Pristina, au Kosovo; c’est Esther qui m’a conduite sur les tombes marquées de croix roses à Juarez, au Mexique; c’est Agnès qui m’a ouvert le chemin, au milieu de jeunes filles massaïs vêtues de rouge, chantant et dansant, pour célébrer l’ouverture du premier refuge V-Day pour les jeunes femmes qui veulent fuir les mutilations génitales.

J’ai d’abord pensé que c’était une espèce d’individus assez rare, des femmes à part, qui avaient été violées ou qui avaient connu des souffrances telles qu’elles n’avaient plus d’autre choix que d’agir. Mais, après cinq années de voyages, et après avoir visité quarante pays, un modèle m’est apparu, celui d’une espèce en pleine évolution. Les Combattantes du Vagin sont partout. En ces temps de violence croissante et explosive sur la planète, ces Combattantes sont en train de générer un nouveau paradigme. Bien que, prises séparément, ces Combattantes du Vagin soient uniques au plus haut point, elles possèdent toutes certaines caractéristiques communes bien définies:

Elles sont acharnées, obsédées, passionnées, et surtout, on ne peut pas les arrêter. Elles ne sont plus retenues par les conventions sociales ou inhibées par des tabous. Elles n’ont pas peur d’être seules, elles n’ont pas peur d’être ridiculisées, elles n’ont pas peur d’être attaquées. Elles sont toujours prêtes à affronter n’importe quoi pour assurer la sécurité des autres. Elles adorent danser. Elles sont mues par une vision, et non pas menées par une idéologie. Elles sont citoyennes du monde. Elles chérissent l’humanité plus que la nationalité. Elles ont un sens de l’humour redoutable. J’ai vu une activiste palestinienne raconter des blagues à un soldat israélien qui pointait un fusil-mitrailleur sur elle, pendant qu’elle tentait de passer un point de contrôle. Elle l’a littéralement désarmé grâce à son humour.

Les Combattantes du Vagin savent que la compassion est la forme la plus profonde de la mémoire.Elles savent que ce n’est pas le châtiment qui fait cesser l’arbitraire. Elles savent qu’il est plus important de créer un espace où le meilleur peut se produire, plutôt que « de faire apprendre une leçon aux gens ». J’ai rencontré une activiste extraordinaire à San Francisco, une ancienne prostituée qui avait subi des sévices sexuels lorsqu’elle était enfant. À présent, elle collabore avec l’administration pénitentiaire et elle a crée un atelier thérapeutique, qui aide les proxénètes et les violeurs incarcérés à affronter leur solitude, leur insécurité et leur détresse.

Les Combattantes du Vagin ne seront plus jamais des victimes. Elles savent qu’elles n’ont de secours à attendre de personne. D’ailleurs, elles ne voudraient pas qu’on vienne à leur secours. Elles ont éprouvé la rage, la dépression, le désir de vengeance. Elles les ont transformé en deuil, et en besoin de servir. Elles ont affronté leur propre nuit. Elles vivent dans leur corps. Ce sont des bâtisseuses de communautés. Elles laissent tout le monde y venir.

Les Combattantes du Vagin ont une grande capacité à vivre avec l’ambiguïté. Elles peuvent, en même temps, avoir deux avis contraires sur la même question. J’ai pris conscience de cette qualité pour la première fois durant la guerre de Bosnie. Dans un camp de réfugiés, j’interviewais une activiste musulmane dont le mari avait été décapité par un Serbe. Je lui ai demandé si elle haïssait les Serbes. Elle m’a regardée comme si j’étais folle. « Non, non, je ne hais pas les Serbes, m’a-t-elle dit, si je devais haïr les Serbes, ça voudrait dire que les Serbes auraient gagné. »

Les Combattantes du Vagin savent qu’après la violence, le processus de guérison est long, et se déroule en plusieurs phases. Elles donnent ce dont elles ont le plus besoin, et en le donnant elles guérissent et redonnent vie à la partie blessée à l’intérieur d’elles-mêmes.Beaucoup de Combattantes du Vagin travaillent surtout sur le terrain, à la base. Parce que ce qui est fait aux femmes l’est souvent dans l’isolement et demeure secret, les Combattantes du Vagin oeuvrent à rendre visible l’invisible. Mary, à Chicago, se bat pour les droits des femmes de couleur, afin qu’elles ne soient plus méprisées ni soumises à la violence; Nighat a pris le risque d’être frappée d’indignité publique et de subir la lapidation au Pakistan pour avoir produit Les monologues du vagin à Islamabad, afin que ces paroles et ces émotions de femmes soient dites; Esther exige que les centaines de jeunes femmes disparues à Juarez soient honorées et ne tombent pas dans l’oubli. Chez les Indiens d’Amérique, un guerrier est quelqu’un dont la responsabilité première est de protéger et de sauvegarder la vie. La lutte pour mettre fin à la violence est une guerre permanente. Émotionnelle, intellectuelle, spirituelle, physique. Elle demande toute notre force, notre courage, notre acharnement. Cela signifie parler quand tout le monde dit de se taire. Cela signifie tenir la distance, pour qu’un jour enfin les coupables soient confrontés à leurs actes. Cela signifie exiger la vérité même si pour cela il faut perdre sa famille, son pays, ses amis. Cela signifie développer la force d’esprit nécessaire pour plonger et survivre dans les tourments que cette violence provoque et pour, dans cet espace dangereux, fait d’inconnu terrifiant, acquérir une sagesse plus profonde.

Comme les Vagins, ces Combattantes sont le centre de l’existence humaine, mais elles sont encore trop largement sous-estimées et anonymes. Chaque année, le V-Day sert à célébrer ces Combattantes du Vagin de par le monde. Ce faisant, nous voulons reconnaître ces femmes et rendre hommage à leur travail. Dans chaque communauté, il y a d’humbles activistes qui oeuvrent chaque jour, au coup par coup, pour détruire la souffrance. Elles sont assises auprès des lits dans les hôpitaux, elles font voter de nouvelles lois, elles scandent des mots tabous, elles rédigent des pétitions ennuyeuses, elles récoltent des fonds, elles manifestent ou défilent en silence dans les rues. Elles sont nos mères, nos filles, nos sœurs, nos tantes, nos grand-mères, nos meilleures amies. Toute femme a une guerrière en elle, qui attend de naître. Pour permettre à un monde sans violence d’exister, dans cette époque de danger et de folie grandissante, nous leur demandons de se montrer au grand jour. Qu’elles soient honorées et vues. Pour que, grâce à leur exemple, d’autres naissent encore et encore.

-Eve Ensler

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Lectrice invétérée, Martine est bachelière en études littéraires et la cofondatrice du Fil rouge. Créative et inspirée, elle a l’ambition de faire du Fil rouge un lieu de rassemblement qui incite les lectrices à prendre du temps pour elles par le biais de la lecture. Féministe, elle s’intéresse aux paradoxes entourant les mythes de beauté et la place des femmes en littérature. Elle tentera, avec ses projets pour Le fil rouge, de décomplexer et de dédramatiser le fait d’être une jeune adulte dans une société où tout le monde se doit de paraitre et non d’être. Vivre sa vie simplement et entourée de bouquins, c’est un peu son but. L’authenticité et l’imperfection, voilà ce qui lui plait.

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