Féminisme
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Disney nous a menti

« This is not a women’s issue, this is not an Aboriginal issue. This is a human tragedy, and this is a national disgrace. »

– Dawn Harvard, 4 octobre 2013

Il y a des choses dans la vie que j’ai de la difficulté à comprendre ou à accepter. La majorité d’entre elles sont plutôt inoffensives, bien qu’extrêmement énervantes. Les gens qui parlent en classe sans lever la main. Les clients qui ne me répondent pas lorsque je leur dis bonjour. Les documents officiels en Comic Sans MS ou en Papyrus.

Mais il existe d’autres sujets, définitivement plus dangereux ou insidieux, qui me font perdre toute foi en l’humanité. L’intimidation. Le racisme, le sexisme, disons l’intolérance. L’anti-intellectualisme. Et le sujet dont je veux vous parler aujourd’hui, c’est-à-dire l’absence d’enquête indépendante sur les meurtres et disparitions de femmes amérindiennes et innues au Canada depuis 1980. Et je pense que cela devrait vous fâcher aussi.

Dans son essai Sœurs volées: Enquête sur un féminicide au Canada, Emmanuelle Walter, une journaliste indépendante installée au Canada depuis quelques années, a constaté le vide médiatique entourant les disparitions et meurtres de femmes amérindiennes et innues. Elle a donc commencé à s’intéresser au sujet, en partant du cas de la disparition simultanée de Maisy Odjick et Shannon Alexander dans la réserve de Kitigan Zibi, une réserve algonquine limitrophe à la ville de Maniwaki le 6 septembre 2008.

Elle reconstitue les événements dans les vies des deux jeunes filles avant leur disparition à partir des témoignages des membres de leur famille, mais également à partir des documents officiels qui sont parus à propos des 1 181 femmes autochtones disparues ou assassinées depuis 1980 au Canada. 1 017 d’entre elles sont mortes, 164 toujours portées disparues.

Le récit se dévoile indice après indice comme dans un roman policier, mais sans le dénouement de l’histoire, ni mobile, ni plaisir de lecture. Parce que bien sûr, il n’y a rien de plaisant à constater non seulement les lacunes du système policier canadien, mais encore plus la violence systématique et institutionnalisée qui sévit contre les communautés autochtones. Emmanuelle Walter redonne à Maisy Odjick et Shannon Alexander, ainsi qu’aux autres femmes dont nous croisons le chemin au fil de notre lecture, ce que les médias traditionnels n’ont pas pris le temps de montrer à leurs lecteurs et spectateurs: leur humanité.

Elle montre des jeunes femmes qui, comme toutes celles de 16 ou 17 ans, ont des relations difficiles avec certains membres de leur communauté, mais qui sont également (surtout) aimées par celles-ci. Qui ont des projets, des amis, des secrets. Mais qui ont aussi la vie devant elles.

Il fallait peut-être le regard d’une journaliste étrangère pour pouvoir critiquer avec un peu plus de recul le passé colonial du Canada, duquel il ne s’est pas encore séparé. Pour faire réaliser à des femmes privilégiées (dont elle fait partie) à quel point elles sont avantagées et prendre conscience des inégalités qui existent au sein d’un pays dont plusieurs vantent la tolérance. Critiquer également le mépris et la condescendance observés de la part des services policiers contre la méfiance des communautés autochtones envers ceux-ci, qu’ils associent aux pensionnats où ils ont perdu trop des leurs. L’absence de communication entre les policiers des réserves et ceux de la GRC. Les membres des familles des disparues qui se sentent abandonnés par un système politique qui, en plus de ne pas les représenter, continue de leur refuser une enquête indépendante pour parler des phénomènes sociologiques derrière toute cette violence envers elles, autant à l’extérieur qu’à l’intérieur des réserves. La quasi absence de représentation dans les médias, même lorsqu’elles meurent ou disparaissent. Le blâme qui est jeté sur les victimes plutôt que sur les criminels.

Ce que j’ai trouvé particulièrement juste de son approche est justement qu’elle ait amplifié la voix des familles des victimes comme Laurie, la mère de Maisy, mais également sa grand-mère Lisa, sans parler au-dessus d’elles. Walter relève simplement la vulnérabilité des femmes autochtones, mais aussi leur «empowerment», leur ténacité, leur combat contre le mépris et l’ignorance. J’ai particulièrement apprécié également que la majorité des textes sur lesquels elle s’appuie soient des écrits de femmes autochtones, notamment une entrevue et le rapport universitaire de Maryanne Pearce, elle-même victime de cette violence institutionnalisée, et qui s’intitule An Awkward Silence: Missing and Murdered Vulnerable Women and the Canadian Justice System (vous trouverez le lien à la fin de l’article). Soeurs volées constitue vraiment un bon premier pas vers le début d’une compréhension d’un sujet qui est malheureusement peu représenté dans les médias traditionnels et qui mérite définitivement plus l’attention de la population en entier. (L’essai a au moins éveillé mon indignation!)

En effet, les seuls lieux où les femmes autochtones sont surreprésentées sont dans les rapports policiers qui font état des meurtres ou de disparitions. Par exemple, les femmes autochtones représentent 3% des meurtres en Saskatchewan alors qu’elles ne sont en réalité que 1% de la population de la province.

J’aurais tant aimé connaître ces faits avant! Peu de cours nous sont donnés sur les communautés amérindiennes au Québec, si ce n’est les premières séances du cours obligatoire d’histoire du Québec et du Canada en secondaire 4 (qui est maintenant donné en secondaire 3, si je ne m’abuse). Et puis encore, ce n’est souvent qu’un moment pour montrer la colonisation des Premières Nations, qui est loin d’être glorieuse. J’ai l’impression que nous avons tellement honte de cet élément de notre passé que nous faisons tout pour l’ignorer, pour ignorer la souffrance qu’elles doivent endurer, encore aujourd’hui. Sœurs volées m’a fait réaliser que ce dont les Amérindien·ne·s souffrent le plus, c’est de notre ignorance. Par exemple, j’ai entendu trop souvent des commentaires sous-entendant que parce qu’ils·elles ne «payent pas de taxes», ils·elles seraient privilégié·e·s, venant de la part de gens qui n’ont jamais mis les pieds dans une réserve amérindienne.

L’un des chapitres me semble particulièrement pertinent à propos de l’histoire des Premières Nations enseignée dans les écoles québécoises. À partir de la page 143, Emmanuelle Walter illustre les différences entre le statut et l’importance accordée aux femmes autochtones lors de la colonisation et aujourd’hui en comparant Amber Alyssa Tuccaro (décédée en 2010) et Thanadelthur (décédée en 1717), toutes deux appartenant au peuple déné, vivant dans le nord-ouest du Canada. Thanadelthur était nécessaire pour la traite des fourrures, elle qui était à la fois interprète, guide, diplomate et leader. Sa mort, pour des raisons de maladie le 5 février 1717, fut considérée comme une perte incroyable à la fois pour son peuple et pour les colons. Au contraire, le corps d’Amber a été retrouvé un peu par hasard en 2012 par des hommes à cheval. Son cadavre montrait des signes de violence évidents. En 2012 également, la GRC a fait paraître un enregistrement audio d’Amber et de son ravisseur datant de la date de sa disparition, le 18 août 2010, qui présentait Amber comme ayant été amenée contre son gré près de Fort McMurray. Nous ne savons toujours pas qui a tué Amber Alyssa Tuccaro.

La comparaison m’a semblé juste, puisqu’elle fait état du changement de statut des femmes amérindiennes au Canada. Certes, les femmes comme Pocahontas et Thanadelthur sont des exemples problématiques à plusieurs égards, elles qui ont été «facilitatrice[s] de la colonisation» (p.144), mais elles montrent toutefois les pertes incommensurables que le statut des femmes autochtones a subi depuis 1717. Elles qui étaient considérées comme indispensables pour le bon fonctionnement de la société ne sont plus vues que comme des stéréotypes ambulants de la toxicomanie et de la prostitution, même lorsqu’elles ne sont rien de tout cela.

Bien entendu, il n’existe pas de solution miracle à toutes ces injustices, je ne révolutionne rien par cet article. Par contre, l’élocution de Connie Greyeyes devant le Parlement canadien (qui est reproduit en annexe de l’essai) m’a tellement touchée que je ne pouvais pas rester muette devant cette tragédie humaine qui se passe sur le territoire que j’habite. Le poème d’Helen Knott, « Tes yeux font une courbe autour de moi », qu’elle récite à la fin de son élocution, y est pour beaucoup.

« Tu me vois au bar,

une blague de plus

pour toi et tes amis,

une

squaw

de plus,

mais si tu veux baiser,

je serai ta Pocahontas »

(Vous trouverez à la fin de cet article une version vidéo du poème, malheureusement qu’en anglais.)

Le mot de la fin va vous sembler comme étant la suite de paroles les plus «quétaines» du monde, mais c’est parfois nécessaire. Souvenons-nous des paroles de Socrate (très sage pour quelqu’un qui n’a vraisemblablement jamais existé) : «Je sais que je ne sais rien ». Sachons avouer notre ignorance, et renseignons-nous! J’ai lu récemment sur les internets une phrase qui m’a beaucoup ébranlée: «l’ignorance est un privilège». Refusons collectivement ce privilège, et apprenons à connaître l’Autre plutôt que de le rejeter systématiquement. Et Sœurs volées est un bon endroit pour commencer, puisqu’il traite d’un sujet qui devrait nous toucher bien plus qu’il ne le fait sur le terrain: le respect des droits humains fondamentaux indépendamment de nos différences.


Liens et références

Le site du livre

Vous y trouverez entre autres dossiers de presse, articles en lien avec les disparitions récentes, vidéos, une galerie de photographies de Rémi Leroux ainsi que le premier chapitre du livre.

An Awkward Silence : Missing and Murdered Vulnerable Women and the Canadian Justice System

Il s’agit d’un lien qui vous permettra de télécharger un document de Maryanne Pearce, qui s’est penchée sur le sujet dont traite Sœurs volées. Emmanuelle Walter s’y intéresse largement dans son essai. (Que disponible en anglais.)

De Ciudad Juarez à l’autoroute des larmes : ces femmes autochtones que l’on tue en toute impunité

En cliquant sur ce lien, vous pourrez télécharger cet article de Marie France Labrecque, qui a également publié l’essai Féminicides et impunité : Le cas de Ciudad Juarez chez Écosociété en 2013, disponible ici.

Your Eyes They Curve Around Me, Helen Knott

(« Tes yeux font une courbe autour de moi »)

Ce poème a été traduit dans un des annexes de l’essai , soit le discours touchant de Connie Greyeyes, prononcé devant le Parlement du Canada le 4 octobre 2013.


Sœurs volées : Enquête sur un féminicide au Canada

Emmanuelle Walter

Lux éditeur, 24,95$

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