Art et créativité
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So Blue– So Bluetiful Louise Lecavalier

Ouverture. Dans une atmosphère en suspens, une silhouette est tapie dans l’ombre, au fond, telle un félin guettant sa proie. Devant elle, des tapis sont disposés sous des raies de lumières bleutées. Une seconde bascule et, d’un seul élan, la silhouette se jette en avant, et l’espace d’une heure, emplira la scène de mouvements et d’arrêts, d’une flamme platine, d’un rituel secret qui s’élabore sous nos yeux au son d’une musique percutante. C’est la transe et Louise Lecavalier nous entraîne avec elle dans sa folie, dans un monde sans mots de l’autre côté de soi.

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Louise Lecavalier, tant sur la scène locale qu’internationale, n’est plus à présenter depuis un bon moment. Considérée comme l’une des plus grandes danseuses des temps modernes, elle a définitivement marqué le monde de la danse contemporaine, mais aussi les imaginaires de milliers de spectateurs. Depuis la production Human Sex de la compagnie montréalaise La La La Human Steps, qui l’a intronisée en 1985 au rang d’étoile, compagnie dans laquelle elle est la muse du chorégraphe Edouard Lock, Louise Lecavalier en a foulé, des planches. J’ai suivi son parcours de loin, jusqu’en 2010, où j’ai été chavirée par Children + Few minutes of Lock, auquel j’ai assisté au Théâtre de la Ville, où je travaillais. Lecavalier portait alors encore sa longue chevelure blonde qui la caractérisait, et qui fouettait librement l’air autour d’elle, amplifiant les échos de ses gestes. Le spectacle évoluait dans son monde à part et moi, oubliant ma fonction d’ouvreuse en plein quart de travail, j’étais complètement hypnotisée par la fureur de cette femme. Jamais auparavant (ni par la suite) je n’avais vu de corps féminin si actif, si imprévisible et si violent que celui de Lecavalier.

En 2006, Louise Lecavalier fonde sa propre compagnie, baptisée Fou glorieux, afin de bénéficier d’une liberté de création décloisonnée et de collaborer avec d’autres artistes sur une base plus autonome. Depuis, elle œuvre avec différents partenaires au fil des rencontres, dont Frédéric Tavernini, avec qui elle élabore et danse So Blue, sa première création chorégraphique à part entière, présentée depuis 2012. J’ai eu la chance d’assister à ce spectacle en mars, toujours au Théâtre de la Ville, où je ne travaille plus depuis un moment, mais qui m’a fait signe pour cette occasion. J’ai remercié mon ancienne gérante et la vie.

So Blue, c’est une émotion, ou plutôt toute une palette d’émotions, esquissée par Lecavalier. Une palette aux teintes introspectives, symboliques, surréalistes. So Blue, c’est un autoportrait dansé, articulé. Un autoportrait en mouvements, fait de respirations et de feu, de fureur et de sueur. Il n’y a plus qu’une Louise Lecavalier, mais des Louise Lecavalier; tout ce qu’elle peut être, tout ce que l’on peut être en tant qu’humain, se démultiplie sur scène. À l’image de l’écriture automatique, dont le moteur et le résultat est la projection de l’inconscient, So Blue, c’est la libre concrétisation des vies inconscientes, transcrites par le corps dansant de manière incohérente et fragmentées à l’image d’un flux de pensées. So Blue, c’est la couleur de l’onirisme, c’est très bleu. Versatile, Lecavalier est tantôt spirituelle, tantôt acrobatique, souvent yogique, comme perchée en équilibre à la croisée des mondes, pieds par-dessus tête. À la fin de la représentation, lors d’une discussion avec le public, Anne-Marie Provencher, directrice artistique et programmatrice du Théâtre de la Ville, a demandé au public de décrire leur réaction suite à ce qu’ils venaient de voir en un mot. Sont ressortis : «mythique», «rapide», «époustouflant», «puissance», «spectaculaire», «intense», et bien d’autres. J’ai retenu le mot «liberté», qui s’accorde avec l’ensemble des émotions que j’ai éprouvées lors de l’expérience So Blue. Liberté d’être et de faire ce que l’on est, ce que l’on veut. Lecavalier m’a montré un espace sans limite. Featured image
Ce j’admire par-dessus tout chez Lecavalier, c’est sa force, cette force physique pure et brute qu’elle dégage, cette endurance que son corps déploie, revendique. Son corps, et parallèlement son esprit, deviennent nettement plus grands que la scène, plus grands que nature. De par la puissance de sa danse, elle s’élève et devient mythique. Elle engage le corps féminin, si souvent fragile et aérien en danse, dans la dureté et ouvre l’espace de la femme. Lecavalier prend concrètement sa place, et nous apprend à  prendre la nôtre. Lorsqu’elle danse en duo avec Tavernini dans So Blue, il n’y a pas de rôles convenus, pas d’impression que la femme danse son rôle féminin et que l’homme danse un rôle masculin; les deux dégagent plutôt une même énergie, partageant une manière de danser similaire, sans positions préexistantes et effaçant les dichotomies. L’un portant ou pénétrant l’autre tour à tour. Ensembles, ils réinventent une manière de danser et d’être ensemble; d’interagir. Comment l’Autre pénètre-t-il dans notre intériorité? Qui est ce moi, à la fois si centralisé et si éclaté en mille possibilités? Quel est ce corps qui possède sa vie propre, et qui rejoint le tien?

So Blue, c’est un spectacle que l’on traverse et qui nous invite à percevoir l’infinité de la vie, qui nous réconcilie avec soi comme avec l’Autre. Je vis donc je suis. Et c’est très beau.

Par ici pour un extrait de So Blue.

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Fanie est étudiante au 3e cycle en Études littéraires à l’UQÀM. Enfant, elle avait tendance à se battre avec les ti-gars dans la cour d’école, ce qui expliquerait peut-être pourquoi elle rédige une thèse sur les figures de guerrières des productions de culture populaire contemporaine. Son arc comporte quelques cordes; en plus de faire partie de l’équipe des joyeuses fileuses, elle codirige le groupe de recherche Femmes Ingouvernable, collabore à la revue Pop-en-stock, à la revue l'Artichaut, ainsi qu’au magazine Spirale. À part de ça, elle a écrit le roman "Déterrer les os" (Hamac, 2016). Dans son carquois, on trouve un tapis de yoga élimé, un casque de vélo mal ajusté, trop de livres, un carnet humide, un coquillage qui chante le large et une pincée de cannelle – son arme secrète ultime contre les jours moroses. Féminisme et végétalisme sont ses chevaux de batailles quotidiens.

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