Littérature étrangère
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Chronique « Écrire l’indicible » – Une semaine de vacances de Christine Angot : écrire (et lire) l’inceste

Cette chronique vous présente des récits qui traitent de sujets difficiles, mais qui se doivent d’être partagés, que ça nous touche de près ou de loin. Parce que l’écriture permet de tout dire.

Une semaine de vacancesChristine Angot est un monstre littéraire. Par monstre, j’entends le statut qu’elle a dans le milieu littéraire français, mais j’entends aussi le sentiment de peur, voire de dégoût qu’elle crée chez ses lectrices, parce qu’elle les amène toujours là où elles aimeraient mieux ne pas aller. Elle écrit d’abord L’Inceste, qu’elle publie en 1999 et qui obtient un succès immense. Il apparaît tout de même inimaginable qu’un livre qui raconte l’histoire incestueuse entre un père et sa fille (que l’on devine être Angot elle-même) gagne une place aussi importante dans le lectorat français… Une semaine de vacances paraît en 2012 et reprend la même thématique, mais d’une toute autre manière. Dans ce roman, l’écrivaine use d’une écriture clinique; le récit est d’une froideur limpide, comme si elle se mettait à distance, alors qu’elle sait que les lectrices en seront incapables. C’est qu’Angot élimine toute psychologie de son récit, ce qui nous place dans une position difficile: celle de la voyeuse, de la perverse.

Dès les premières pages, je me dis : «Mais attend, je suis en train de lire ça? L’histoire d’une fille qui fait une fellation à son père? L’histoire d’une fille qui se fait sodomiser par son père?» Impossible pour moi d’avancer de plus de trois ou quatre pages à la fois, parce qu’il est impossible de se distancer de la fille du récit. On ne peut rester insensible, c’est trop pénible. Une culpabilité terrible m’envahit chaque fois que j’ouvre le livre; dans le métro, j’ai l’impression que tout le monde le sait, que tout le monde me regarde et se dit: «Mais qu’elle est horrible de lire ça!» C’est qu’Angot s’extrait complètement, elle nous met devant les circonstances de cet événement en nous disant : «Alors? C’est terrible, hein?» Puis, à un moment de ma lecture, j’y arrive. Je me dis que ce n’est qu’un livre, que ce n’est que fiction, comme n’importe quel roman. Or, rapidement, je me rappelle qu’Angot écrit de l’autofiction. Je me rappelle que la littérature se veut un miroir de la réalité. Et je retombe dans le malaise, dans le trouble. J’avance très lentement dans ma lecture. Pourtant, je termine le récit.

Et après, je me questionne. Je referme le livre, presque fière de m’être rendue jusqu’au bout, et je me demande: «Pourquoi elle écrit ça? Qu’est-ce qui lui donne la permission de nous mettre devant une telle histoire?» C’est quand même nous qui choisissons de le lire, me direz-vous. converse-all-star-fashion-girl-1581-525x350Et c’est ce qui est troublant. Ce n’est pas Angot la coupable. Ce n’est pas non plus la lectrice, qui cherche à se questionner sur le dispositif d’écriture, sur la posture d’écrivaine qu’adopte Angot. Le véritable responsable de ce malaise, c’est le livre, l’objet lui-même, et les mots qui sont sous nos yeux. C’est là où ce récit est à la fois troublant et intéressant: il nous amène à une réflexion sur le sens de la littérature, sur ce qui s’écrit, ce qui devrait s’écrire, ce qui ne devrait pas s’écrire, ce qui ne s’est jamais écrit. C’est la raison pour laquelle il faudrait le lire. Certains lui reprocheront le manque de « qualité littéraire », mais ce n’est pas à cette question qu’il faut s’arrêter (puis, de toute façon, je ne suis pas d’accord!). Il faut se demander pourquoi Angot a choisi de réécrire ce texte, pourquoi elle doit répéter cette histoire. Une lecture difficile, certes, mais à mon avis nécessaire.

Les mots me manquent pour parler d’Angot. Au même titre que de lire ses récits m’est laborieux, je sens qu’il est inconcevable d’articuler ma pensée autour de la question qu’aborde Une semaine de vacances. Néanmoins, pour toute personne qui s’intéresse à la littérature, et plus particulièrement à la littérature des femmes, il est obligatoire de se plonger dans cette œuvre de Christine Angot, ne serait-ce que parce qu’en retirant le filtre psychologique, elle suscite d’importantes réflexions sur le tabou qu’est l’inceste. Elle rappelle que la littérature permet de réfléchir à ces enjeux, de nous mettre face à ces questions, pour ne pas oublier qu’il faut l’écrire, à défaut de pouvoir en parler. Et que la littérature devient le meilleur dispositif pour le faire.

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