Réflexions littéraires
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Au menu ce soir: festins littéraires et autres gloutonneries romanesques

J’aime la bouffe. Je l’aime d’amour. Si je n’étais pas en couple (Salut Guigui!), je serais sûrement en relation avec elle (j’exagère à peine).

Maintenant que c’est dit et que vous êtes au courant de ma relation particulière avec cette ô combien magnifique chose, je peux entrer dans le vif du sujet.

Avez-vous déjà interrompu votre lecture pour vous concocter une petite collation parce qu’un livre vous avait donné trop faim avec ses descriptions culinaires? Eh bien, moi oui. Et plusieurs fois, ohhh oui.

En plus de nous faire saliver, la présence de la cuisine en littérature parle beaucoup. Elle nous renseigne sur les mœurs de certaines cultures, donne une autre dimension aux personnages, rajoute une palette de goûts et d’odeurs pour étoffer notre imaginaire.

J’ai donc fouillé ma bibliothèque à la recherche d’œuvres où les repas n’étaient pas qu’accessoires, ils étaient au centre de la construction littéraire. C’est à partir des romans de Kim Thúy, Franz-Olivier Giesbert et Dany Laferrière que j’ai créé un menu entièrement littéraire qui donne envie de passer du livre à la cuisine.

♦ Au menu ce soir: Le 28 avril 2015 ♦

Entrée

Mãn, Kim Thúy. 

Pays culinaire par excellence, le Vietnam a en partie forgé son identité à partir de ses traditions en matière de cuisine. C’est un des aspects qui m’a fortement encouragée à me prendre un billet d’avion direction Hô-Chi-Minh-Ville. Les descriptions faites par Kim Thúy dans son plus récent livre intitulé Mãn m’ont donné envie de tout goûter de ce pays, du nord au sud.

Dans ce roman, l’auteure souligne l’importance de l’héritage culinaire dans ce pays d’Asie du Sud-est. Ainsi, chaque chapitre est rehaussé d’un verre de limonade, d’une noix de coco ou d’un beignet de porc: l’œuvre insiste sur la saveur des événements. Dans l’imaginaire de Thúy, les recettes se transmettent à mi-voix, elles contiennent en elles les secrets familiaux et ce qui distingue une filiation d’une autre.

La cuisine est également ce qui permet aux personnages de Mãn de construire leur légende personnelle. Ils s’expliquent et se racontent à l’aide d’éléments culinaires. Un des passages marquants à ce sujet est celui où la narratrice se souvient que sa mère disait aux autres que sa fille avait un teint «diaphane» car elle l’enroulait chaque soir dans une crêpe de farine. Cette petite fable culinaire faisait ainsi taire les ragots qui disaient que le père de la narratrice aurait été un colonisateur, la couleur de sa peau en étant la preuve.

Mais la beauté de la nourriture dans ce livre de Thúy réside également dans son lien intrinsèque avec le territoire. Au fil des pages, on apprend qu’Hanoi possède des rues spécialisées pour chaque type d’aliment. Il existe donc une rue du poulet, une rue des épices, une rue des nouilles et ainsi de suite. La narratrice réussira d’ailleurs à amener le Vietnam à Montréal, en y recréant les plats de son pays dans son restaurant. En goûtant à une soupe, un homme dira que c’est à sa terre qu’il a pu goûter à nouveau. Dans le roman Mãn, les saveurs voyagent au même titre que la mémoire.

La vallée de Sapa, Vietnam.  Crédit photo: Wendy Tran

La vallée de Sapa, Vietnam.
Crédit photo: Wendy Tran

Plat principal

La cuisinière d’Himmler, Franz-Olivier Giesbert.

Tout ce que le XXe siècle avait à offrir de plus laid, mais aussi de plus beau, Rose l’a vécu. Elle est passée au travers du génocide arménien, de la Deuxième Guerre mondiale ainsi que du grand bond en avant de Mao. Elle a eu des enfants et plusieurs amours, en plus d’avoir longuement discuté avec Sartre et Beauvoir. Personnage aussi drôle qu’improbable, ce sont les mémoires de cette centenaire aux allures de Robin des bois qui nous sont données à lire.

Le lien que la narratrice entretient avec l’humanité est presque entièrement soutenu par la cuisine. Ainsi, elle apprendra sa fameuse recette de plaki par l’entremise de sa grand-mère arménienne. Sa mère adoptive provençale, Emma Lempereur, finira d’achever son éducation culinaire en lui transmettant le secret de son flan au caramel et de sa parmesane. Dans ce roman, la cuisine est une histoire d’amour et de sacrifice, c’est à la fois l’arme et le point sensible de Rose.

Son restaurant La petite Provence deviendra son livre d’histoire: pour chaque met, une tranche de son vécu y est liée. C’est ainsi qu’elle habitera le XXe siècle, à travers ses plats. Rose mange, discute et flirt avec les plus grands noms du siècle: leurs estomacs n’a plus de secret pour elle. Les recettes qui défilent au cours du roman se trouvent d’ailleurs à la fin, il est donc possible de poursuivre l’expérience de lecture en cuisinant les plats de la narratrice.

La cuisinière d’Himmler a évoqué chez moi le concept de devoir de mémoire envers les vaincus de l’histoire dont traite le philosophe Walter Benjamin (I). Celui-ci souhaitait qu’on offre un récit alternatif à l’histoire traditionnelle, qui est celle où le progrès occulte souvent ceux qu’il a piétiniés dans son cheminement. À sa façon, Rose incarne ceux dont la voix ne peut plus être entendue dans une Europe où l’on a tant voulu décimer les habitants. À travers ses recettes, ce sont tous ceux qui sont morts qui revivent. Elle devient ainsi l’historienne dont Benjamin parle, celle qui prend soin que subsiste une trace des vaincus.

La carte des vins

Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer, Dany Laferrière

J’ai presque tout lu ce que Dany Laferrière a écrit et j’en ai savouré chaque page. Cet auteur est si important pour moi que j’ai les jambes qui tremblent lorsque je l’aperçois au Salon du livre. Je suis d’ailleurs incapable d’aller lui faire signer une de ses œuvres, je sais très bien que toutes les belles choses que je voudrais lui dire se transformeraient en un affreux rictus lorsque ce serait mon tour.

Si je suis amoureuse de ses mots, je le suis également de sa façon de parler de la littérature. J’aime comment il assigne un auteur à un moment, à un climat et à un endroit, un peu comme une directive de lecture: «Faut lire Hemingway debout, Basho en marchant, Proust dans un bain, Cervantès à l’hôpital, Simenon dans le train (Canadian Pacific), Dante au paradis, Dosto en enfer, Miller dans un bar enfumé avec hot dogs, frites et coke… Je lisais Mishima avec une bouteille de vin bon marché au pied du lit, complètement épuisé, et une fille à côté, sous la douche (2)

Dans l’univers de Laferrière, le mauvais vin est rehaussé par la littérature. Le protagoniste n’a besoin que d’une bouteille de dépanneur pour apprécier ses auteurs favoris qui vivent tous autour de lui comme des fantômes dans son logement exigu du carré Saint-Louis. En parcourant l’œuvre de cet auteur, je me suis finalement laissée tenter par les écrivains dont il meuble ses livres. Armée d’une bouteille de Wallaroo Trail, je me suis lancée dans les imaginaires de Faulkner, de Bukowski, de Miller et de bien d’autres. Une combinaison gagnante.

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J’ai un immense coup de cœur pour le blogue littéraire Brain Pickings. Maria Popova, la femme derrière ce projet, nous fait découvrir chaque semaine des ouvrages avec lesquels je rêve de garnir ma bibliothèque. Les livres qu’elle présente touchent des sujets comme la psychologie, l’anthropologie, la philosophie, l’histoire et bien sûr, la littérature. Elle a d’ailleurs fait un article sur l’artiste Dinah Fried qui reproduit les repas de certaines œuvres marquantes telles que Sur la route, Alice au pays des merveilles et Moby-Dick. Les photographies sont merveilleuses, allez vous mettre l’eau à la bouche par ici.


Notes

(I) Merci à mon frère Alexis Morin-Martel pour les précisions philosophiques qu’il m’a apportées.

(2) Dany Laferrière, Comment faire l’amour à un Nègre sans se fatiguer, Montréal, Typo, 2010, p. 21.

Franz-Olivier Giesbert, La cuisinière d’Himmler, Paris, Gallimard, « Folio », 2013.

Kim Thúy, Mãn, Montréal, Libre Expression, 2013.

2 Comments

    • Florence Morin-Martel says

      Merci à toi 🙂 Et oui, pour moi l’univers de Kim Thuy est hautement culinaire, je pouvais pas passer à côté !

      J’aime

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