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« What I eat in a day» ou construction d’une identité alimentaire sur Youtube et Instagram

« Dis-moi ce que tu manges, je te dirais qui tu es » comme on dit. Cela n’aura jamais été plus vrai qu’avec les vidéos intitulés « What I eat today », qui envahissent littéralement le web à l’heure actuelle. Regardons ces festins de plus près…

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Je ne suis certainement pas la seule à avoir remarqué la prolifération et la popularité grandissante de ces vidéos « What I eat in a day » (ou « What I ate today» ou « What I eat Wednesday », appelez-les comme vous le voulez) sur Youtube ou encore des séries de photos alimentaires sur Instagram. Remarque, peut-être que c’est juste moi aussi qui se tient trop sur ces sites-là. Quoi qu’il en soit, le concept est très simple, voire trivial : la personne filme ou photographie tout ce qu’elle mange en une journée, souvent en commentant ses repas (ou même en les cuisinant devant la caméra) et en intégrant (ou non) les recettes qu’elle prépare et mangera (eh oui, aussi parfois devant la caméra).

À quoi ça rime tout ça, à quoi ça sert?

Une précision : je ne regarde vraiment pas cela de haut. Je fais partie, au contraire, des amateurs de ce genre de trucs très foodie – et j’en produis même, à mes heures, mais chut! C’est pour ça que je vous en parle aujourd’hui, parce que je suis comme un peu rendue accro à ça. Confession mise à part, comment qualifier ce phénomène social on ne peut plus contemporain? Foodporn ou journal intime? Livre de recette ou journal alimentaire? Un peu de tout ça, non?

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FullyRaw Kristina

Ces trucs sont extrêmement populaires au sein des communautés vegans (dont je fais fièrement partie). Des centaines, que dis-je! Des milliers de comptes Instagram et YouTube sont carrément consacrés à l’alimentation vegan et comportent donc plusieurs « What I eat in a day », certains ne présentant qu’exclusivement ce type de vidéos/photos. Autrement dit, on ne connaît pratiquement rien de l’identité et de la personnalité du détenteur du compte sauf la bouffe qu’il mange à chaque jour. C’est assez spécial quand on y pense

Ce qui me préoccupe par-dessus tout avec ça est la question du pourquoi autant de popularité? Qu’est-ce qui nous intéresse là-dedans? Que recherche-t-on en regardant la bouffe des autres? Quelle sorte de curiosité nous pousse à contempler ce spectacle, quel plaisir nous habite? Si on compare avec le monde réel A.K.A non virtuel, ça revient pas mal au même; combien de fois demandons-nous à notre proches, nos collègues, nos amis, nos connaissances, « qu’est- ce que t’as mangé pour souper hier »? Ou encore, classique, quelqu’un s’assoit en face de nous et ouvre sa boîte à lunch; automatiquement on lui demande « qu’est-ce que tu manges? » Pourquoi est-ce qu’on fait tous ça? Est-ce qu’on mangerait par procuration?

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Emily de This Rawsome Vegan Life

Considérant cet intérêt fondamental que nous portons envers la bouffe des autres – peut-être plus que pour notre propre bouffe?- il n’est pas du tout surprenant de constater la cyber invasion des « What I eat in a day ». D’autant plus que ces créations sont soutenues par la puissance de l’image, qui est captivante, inspirante; voir la nourriture est d’autant plus attirant que de simplement en entendre parler. Il s’agit d’une autre manière de raconter l’aliment, chacun possédant sa manière propre de présenter, de narrer sa journée alimentaire.

C’est peut-être aussi un élément rassembleur, d’autant plus au sein des mouvements alimentaires dispersés comme les vegans ou autre régimes alimentaires alternatifs et encore plus spécifiques tels que les frugivores (qui mangent en grande majorité des fruits), dont les adeptes souffrent fréquemment d’isolement lorsque vient le moment de passer à table – true story! En ce sens, cela aiderait à se sentir moins seul, à la fois pour celui qui produit le « What I eat in a day », qui se révèle à travers son « journal intime alimentaire », que pour celui qui le regarde. Parallèlement, cela pose une certaine remise en question au spectateur du vidéo/de la photo : « Et moi, qu’est-ce que je mange? » Interrogation presque de l’ordre de l’identitaire; la preuve, plusieurs spectateurs effectuent des changements de cap alimentaires assez radicaux après avoir regardé ces vidéos.

La question de rapport au corps et à la nourriture est primaire et de plus en plus présente dans la sphère publique ces dernières années; pensons aux innombrables émissions culinaires (de téléréalité ou non), à l’éclosion de blogs dans la lignée de « 3 fois par jour », aux livres de recettes devenus de véritables livres d’art, etc. Est-ce que cela s’inscrirait dans un mouvement viscéral de retour à l’essentiel? Est-ce une source de réconfort que de retourner au cinq sens dans un monde de plus en plus virtuel, immatériel? Une simple mode, une machine à sous? Qu’en pensez-vous?

En apparence plutôt trivial, je pense qu’il s’agit d’un phénomène social à questionner car il en dit long sur notre société, non seulement sur le plan de notre rapport à l’alimentation, mais aussi en ce qui concerne les modalités actuelles de construction de l’identité. De plus en plus de personnes se définissent par ce qu’elles mangent, formant des communautés alimentaires auxquelles elles s’identifient profondément et fermement: on aurait clairement pas vu ça il y a 50 ans! Ce phénomène «What I eat in a day » révèle quelque chose, quelque chose sur le ici et maintenant qui nous dépasse. Parce que, la nourriture, c’est beaucoup plus qu’alimentaire. Et toi, qu’as-tu mangé aujourd’hui? Pas game de l’écrire en commentaire!

Pour les curieux(ses), le top 3 de mes chaînes/comptes Youtube/blog/Instagram favoris pour les « What I eat in a day » :

• This Rawsome Vegan Life – Emily Von Euw (mon coup de coeur!)

Son blog

Son compte Instagram

Sa chaîne Youtube

• FullyRaw Kristina – Kristina

Son blog

Son compte Instagram

Sa chaîne Youtube

• Essena O’Neill

Son blog

Son compte Instagram

Sa chaîne Youtube

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Fanie est étudiante au 3e cycle en Études littéraires à l’UQÀM. Enfant, elle avait tendance à se battre avec les ti-gars dans la cour d’école, ce qui expliquerait peut-être pourquoi elle rédige une thèse sur les figures de guerrières des productions de culture populaire contemporaine. Son arc comporte quelques cordes; en plus de faire partie de l’équipe des joyeuses fileuses, elle codirige le groupe de recherche Femmes Ingouvernable, collabore à la revue Pop-en-stock, à la revue l'Artichaut, ainsi qu’au magazine Spirale. À part de ça, elle a écrit le roman "Déterrer les os" (Hamac, 2016). Dans son carquois, on trouve un tapis de yoga élimé, un casque de vélo mal ajusté, trop de livres, un carnet humide, un coquillage qui chante le large et une pincée de cannelle – son arme secrète ultime contre les jours moroses. Féminisme et végétalisme sont ses chevaux de batailles quotidiens.

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