Réflexions littéraires
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La voix de Dieu

Chaque livre est une voix. Dans notre enfance, elle est celle de papa et de maman. Lors de mon jeune âge, la littérature, c’était ma mère. Si dans mes veines coulent les vers, c’est grâce à son amour indéniable et insatiable pour la lecture.

Cependant, je me rappellerai toujours ce mois de décembre. Je n’arrive pas à me souvenir quelle année nous étions. Peut-être avais-je sept ou huit ans. Mon paternel est devenu la littérature pour un bref moment.

Chaque soir précédent Noël, papa s’asseyait sur le bord du lit pour faire la lecture d’un conte à quatre enfants écoutant attentivement et attendant patiemment le fameux soir de la fête de Jésus. C’est probablement l’une des premières fois où je fus mise en contact avec la lecture à haute voix. Les mots prenaient vie dans cette voix qui me semblait divine, un peu comme si c’était le Christ lui-même qui la commandait pour son anniversaire.

Ce fut intime et court comme rencontre, mais je sus apprécier immédiatement cette façon de faire la lecture. Malheureusement, à l’école primaire, on nous apprit rapidement à intérioriser ce que nous lisions. Bien entendu, cela créait une proximité et une relation tout autre avec le livre. Mais je vibrais encore de ces soirs froids où papa m’avait fait connaître le pouvoir de la voix tonitruante empreinte des émotions véhiculées par la puissance des lettres.

Je déplore la quasi absence des lectures à voix haute dans les écoles. Je compte donc y remédier, étant moi-même nouvellement diplômée en enseignement du français au secondaire.

Un peu plus tard, j’avais 15 ans à l’époque, j’ai fait la rencontre de Charles Baudelaire et de son spleen. C’est alors que j’ai compris toute la force de la déclamation. Sans récitation, la poésie n’existe pas. C’est dans sa voix que le genre poétique prend tout son sens, son essence. Parfois, il doit être murmuré. D’autres fois, il doit être déclamé. Bien souvent, il doit être hurlé. Or, il doit toujours être dit. Ne gardons pas sous silence la plus grande puissance du monde. Répandons-la.

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Gaston Miron l’a fait. Claude Gauvreau l’a fait. Michèle Lalonde l’a fait. Et à chaque fois, ce fut démentiel, ce fut orgasmique.

Malgré que le genre poétique soit mon favori, la lecture à haute voix ne se réduit pas à celui-ci. Lors de ma cinquième et dernière année du secondaire (merci qu’elle soit derrière moi celle-là!), j’ai eu la chance d’avoir un enseignant de français passionné, intéressant et intéressé. Je lui dois, entre autres choses, la découverte de Michel Tremblay et de son attachante grosse femme d’à côté enceinte.

C’est déjà beaucoup pour un enseignant au secondaire de mettre au programme Tremblay, mais M. Sylvio Bellerose ne s’est pas arrêté là. Il nous a fait lire l’oeuvre en entier (qui fait plus de 300 pages, précisons-le) à haute voix en grand groupe. Pour une troisième fois dans mon existence, les mots prenaient tout leur sens. La langue devenait un outil, un obstacle pour certains (disons-le). Je constatais avec bonheur que ma langue était belle lorsqu’elle était entendue. J’apprenais à aimer mon joual. J’offre donc toute ma reconnaissance à cet homme qu’est Sylvio Bellerose pour son courage et son audace.

Je sais que je peux avoir l’air utopiste et que la lecture à voix haute est synonyme de dégoût pour plusieurs d’entre nous, mais outre les désavantages que vous pouvez y voir (rythme saccadé, bris de réflexion sur la lecture, temps de lecture allongé), les bénéfices qu’on peut en tirer sont énormes et nombreux.

Je pense au jeune homme dyslexique avec qui je faisais du tutorat individualisé. Ayant de graves problèmes en lecture, un soir, j’ai sorti la poésie complète de Walt Whitman de ma bibliothèque et je lui ai demandé de me faire la lecture. Au début, c’était le chaos. Je crois que le poète américain ne s’est jamais fait autant détruire.  Or, avec le temps et beaucoup de patience, autant de ma part que de la sienne, la fluidité est devenue la bonne, la prononciation s’est améliorée et le lecteur a commencé à comprendre ce qu’il avait sous les yeux; un nouveau monde s’ouvrait à lui, celui des mots et des vers.

J’ai assisté à cette révélation avec fierté et jubilation. Je venais de lui offrir la voix de Dieu.

Et si on le faisait simplement pour le plaisir de l’autre, celui qui écoute? Que ce soit en classe ou à la maison, il y aura toujours une oreille curieuse qui s’approchera. D’ailleurs, je rêve secrètement de réciter de la poésie en plein cœur du métro, question de partager tout le bien que ce genre de geste peut procurer.

Car il ne plaît pas seulement au destinataire, il détend le lecteur. Il crée un moment d’intimité entre ces deux pôles. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’adore faire la lecture à mon copain. Nous avons commencé par la poésie sur l’oreiller, bien entendu. Le roman étant une étape plus importante puisque plus ardue et plus échelonnée dans le temps, mais nous y sommes rendus.

Depuis trois semaines, j’ai emprunté la voix de mon papa, la voix de ma classe de cinquième secondaire, la voix de Miron et de Gauvreau, la voix de Dieu, pour faire vivre les aventures d’Harry Potter à mon bel amour.

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Bientôt, je l’espère, j’utiliserai ce pouvoir que m’octroie ma gorge, ma langue pour raconter les plus belles fables et les histoires les plus incroyables aux petits monstres à qui j’aurai donné la vie. Après leur avoir offert l’existence, je leur ferai cadeau de la clé pour pouvoir survivre à celle-ci: l’imagination.

Qui sait, peut-être qu’un jour ce seront mes œuvres que je pourrai percevoir d’une oreille discrète sur le coin d’une rue? Alors, je saurai que Dieu existe.

 Extrait en image à la une: Comme un roman, Daniel Pennac. Folio, Avril 1995. 198 pages.

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Mais qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance?» (Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris) Les vers de Baudelaire auront été la source de son épanouissement en tant que bizarroïde de ce monde. La poésie, Marika la vit au quotidien à travers tous les petits plaisirs qui s’offrent à elle. Une grimace partagée avec une fillette dans le métro, la fabrication d’un cerf-volant dans un atelier strictement réservé aux enfants, un musicien de rue interprétant une chanson qui l’avait particulièrement émue par le passé, lui suffisent pour barbouiller le papier des ses pensées les plus intimes. Chaque jour est une nouvelle épopée pour la jeune padawan qu’elle est. Entre deux lectures au parc du coin, un concert au Métropolis et une soirée au Cinéma du Parc pour voir le dernier Wes Anderson, elle est une petite chose pleines d’idées et de tatouages, qui se déplace rapidement en longboard à travers les ruelles de Montréal. Malgré ses airs de gamine, elle se passionne pour la laideur humaine. Elle est à la recherche de la beauté dans tout ce qu’il y a de plus hideux. Elle se joint au Fil Rouge afin de vous plonger dans son univers qui passe des leçons de Star Wars aux crayons de Miron en faisant un détour par la voix rauque de Tom Waits et le petit dernier des Coen. Derrière son écran, elle vous prépare son prochain jet, accompagnée de son grand félin roux, d’une dizaine de romans sur les genoux et d’un trop plein de culture à répandre

3 Comments

  1. Roxanne K says

    Mon copain était habitué de se faire lire des livres par ses parents quand il était petit! Maintenant adulte, il n’aime pas beaucoup lire par lui même. On a commencé ce truc, lui étant anglophone, il me lit des romans en anglais et je lui lis des romans en français. Au debut il était vraiment surpris d’entendre le français plus lyrique de l’écriture à l’oral!

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    • Marika Guilbeault-Brissette says

      Ils sont magiques ces moments. En donnant une voix à la littérature nous lui donnons également un nouveau sens, un nouvel essence et véritablement là que la magie opère.

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  2. Marika Guilbeault-Brissette says

    Ils sont magiques ces moments. En donnant une voix à la littérature nous lui donnons également un nouveau sens, un nouvel essence et véritablement là que la magie opère.

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