Littérature québécoise
Laisser un commentaire

« Poisson volants » de François Rioux : entre ivresse et désenchantement du quotidien

François Rioux est un poète que je ne connaissais aucunement avant de tomber dernièrement sur son dernier opus, intitulé Poisson Volant, recueil de poèmes paru en 2014 aux Éditions le Quartanier et lauréat du premier prix des Libraires 2015 en catégorie Poésie Québécoise. Ce québécois, aussi auteur du recueil Soleil suspendu paru en 2010, m’a charmée par ses vers mêlant agilement rire satirique, culture populaire et virtuosité langagière. Un poisson qui n’est certainement pas d’avril mais qui déride fort bien le quotidien. Prêt à vous envoler?

Featured image
L’ouvrage est composé de cinq chapitres, sorte de regroupements autour de mouvements ou d’atmosphères différentes. Mention toute spéciale aux titres de ses chapitres, que j’ai trouvés simplement magnifiques: « Des acouphènes », « La marche le hoquet », « La vie c’est toujours les mêmes chansons », « Hiver », et mon préféré « Fouiller l’écume ».

De vers en vers, on survole la poésie de la vie, mais aussi la poésie dans la vie; dans le monde que bâtit Rioux, l’élan poétique naît dans la vie de tous les jours, au cœur de tous les instants contemplatifs. Le réel est comme déjà teinté d’une vie poétique qui lui est propre. On y suit les déambulations libres d’un locuteur au rythme ballant, peut-être ivre, à travers les rues de Montréal et ses souterrains ruisselants. Ses vers tanguent, dans une sorte de rythmique débalancée qui rappelle l’ivresse.

En chemin, on rencontre beaucoup de filles et beaucoup d’alcool. Les poèmes sentent la fin de soirée, parfois le lendemain de veille aux yeux encore embrumés. Ils sont tissés d’un énorme réseau de culture populaire et d’intertextualité; auteurs, musiques, télévisions, chansons, films, tout y passe! Rioux se réapproprie, remâche et transforme la culture pop et l’assimile à des échanges de banalités pour former une sorte de ratatouille baroque et très funny. Il s’agit, par exemple, de traduire les paroles de Horse with no name et de les transposer dans un contexte métropolitain (voir l’extrait tout en bas) pour voir surgir une toute autre vision du transport en commun.

L’une des caractéristiques de l’écriture de Rioux réside en cet amalgame de trivialités, où s’entrelacent instants de grâce et jeux de langages savants. L’auteur est très habile avec les mots, qu’il fait d’ailleurs allègrement rimer dans plusieurs de ses poèmes (oui oui, c’est un retour en force de la poésie rimée, avec les rimes plates, embrassées, etc.). Mais ce qui est intéressant avec Rioux, c’est qu’il semble faire dérailler la rime pour la faire sonner de manière un peu clinquante (style soulon qui déclame de la poésie à tue-tête), comme une mauvaise chanson qui à force d’être quétaine devient captivante à nos oreilles. Cette musicalité s’inscrit d’ailleurs très bien dans son univers pop à saveur un peu kitsch, imprégné de la vie ordinaire, mais en même temps laisse entendre un lucide désenchantement en regard de celle-ci.

On pourrait s’attendre à des débordement stylistiques, mais c’est plutôt le contraire. L’esthétique est assez épurée, voire minimaliste, certains textes s’apparentant presque aux haïkus, ces courts poèmes de trois vers et moins qui captent une atmosphère, comme des instantanés photographiques. En voici un exemple, intitulé « Huit juin » de la section Hiver.

Le soleil se couche dans mon verre
Je pense aux plaies de lit
L’hiver commence aujourd’hui

En lisant le recueil, je ne pouvais pas m’empêcher de me demander constamment (comme bien souvent lorsque je lis) pourquoi ce titre, pourquoi poisson volant? Peut-être parce qu’on décolle de la réalité, mais pas de beaucoup. Juste assez pour planer juste au-dessus de nous-même, comme lorsqu’on est ivre. Poésie et ivresse sont en quelque sorte des poissons volants, non? Une chose est sûre, en lisant Poisson volant, on ne se retrouve pas dans les profondeurs deep de l’âme humaine; on est plutôt en train de planer, de flotter juste au-dessus de la ville et de sa frénésie.

Featured image

Pour conclure, je vous propose un poème plus long, l’un de ceux m’ayant le plus marquée, intitulé II de la section « Fouiller l’écume »

Alors j’attends encore assis sur le banc
De ciment dans la grosse lumière blanche
Dans le bruit léger de l’eau
Qui ruisselle sur le mur gris
Rivière souterraine on ne sait pas
On ne sait pas grand-chose on sait
Qu’on attend matin midi soir
Des années à ne rien faire faudrait calculer
Quelqu’un a dû le faire dans un sous-sol
Histoire de planer sur le désordre
Et la fille qui lit debout
De l’autre côté de la ville
S’ennuie-t-elle a-t-elle un nom
Belle comme une toune dans la tête
J’aillai dans le désert sur un chfal anonyme
Il y avait des roches des truites des trucs
Par exemple le temps est bon le ciel est bleu
La jeune fille dévore des forêts
Passion perdue je dors par terre
Dans le désert pas de pluie ni de pleurs sur les roches
Pas de bière au cabaret
Mais des questions
Il y aura des questions
Arrivent le train et son souffle
Brise du métro j’aime la brise
Trajet souterrestre tantôt sous-marin
We all live in a beige submarine
Enfin bref on part.

Advertisements
This entry was posted in: Littérature québécoise
Tagged with:

par

Fanie est étudiante au 3e cycle en Études littéraires à l’UQÀM. Enfant, elle avait tendance à se battre avec les ti-gars dans la cour d’école, ce qui expliquerait peut-être pourquoi elle rédige une thèse sur les figures de guerrières des productions de culture populaire contemporaine. Son arc comporte quelques cordes; en plus de faire partie de l’équipe des joyeuses fileuses, elle codirige le groupe de recherche Femmes Ingouvernable, collabore à la revue Pop-en-stock, à la revue l'Artichaut, ainsi qu’au magazine Spirale. À part de ça, elle a écrit le roman "Déterrer les os" (Hamac, 2016). Dans son carquois, on trouve un tapis de yoga élimé, un casque de vélo mal ajusté, trop de livres, un carnet humide, un coquillage qui chante le large et une pincée de cannelle – son arme secrète ultime contre les jours moroses. Féminisme et végétalisme sont ses chevaux de batailles quotidiens.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s