Bibliothérapie
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Ces textes de mots et d’os

Pour moi, la maladie de l’anorexie naît dans le langage. Lorsqu’on est anorexique, il n’y a plus de mots. Ils manquent à l’appel, ou bien nous restent coincés dans la gorge, nous étouffent lorsqu’il faut verbaliser le mal qui est en nous. On se dit que plus rien ne vaut la peine d’être dit, que les paroles ne mènent nulle part. Converser devient de trop, insipide. C’est alors que le corps prend le relais, avec son propre langage minimaliste composé d’os, un langage de terreur qui dit bien fort l’imprononçable, à la manière d’un texte vivant, hurlant. Si dire est impossible, écrire l’est encore moins. Pourtant, pour s’en sortir, il faut parvenir à briser ce mur de silence.

Du moins, c’est comme cela que je l’ai vécu. Au moment où les mots commençaient à faire sens, la maladie, traquée, commençait déjà à s’éloigner. La mise en mots lui fait peur…

En ces circonstances où la communication s’éteint et où les contacts s’étiolent, lire devient un salut. Et lire d’autres raconter leur anorexie, devient une arme inestimable. Sans être un remède, car il n’y en a malheureusement aucun, d’entendre d’autres voix de survivance permet non seulement de se sentir moins seule, mais aussi de comprendre la maladie et ultimement, de pouvoir déposer nos propres mots sur le silence. Voici donc trois textes, publiés à plus ou moins dix ans d’intervalles, qui m’ont parlé autrement de l’anorexie et qui, avec leur éloquence et leur humour bien à eux, désacralisent cette chose beaucoup trop souvent traitée avec pincettes et préjugés. Car si l’anorexie craint les mots, elle s’enfuit devant le rire.

Petite de Geneviève Brisac

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Pourquoi suis-je si profondément convaincue que ces filles qui se laissent mourir ont une raison commune et secrète, qu’elles cherchent à savoir où est la vie et la mort, à cause de quelque chose qu’il fallait leur dire, qu’on n’a pas pu leur dire, quelque chose qui leur fait peur.

Geneviève Brisac, écrivaine française, témoigne de cette invalidité des mots pour l’anorexique à travers son roman Petite (1994), un court récit autofictionnel dans lequel elle relate, par le biais d’un alter ego anorexique nommée Nouk, ses « petites années noires », c’est-à-dire ses années de troubles alimentaires.

Tôt dans son récit, l’auteure avoue jouer la carte de l’ironie en confiant au lecteur : «J’aurais voulu que ça soit drôle. Qu’au moins ça amuse des gens. Je ne suis pas sûre d’être très drôle. ». Par cette volonté d’autodérision soi-disant ratée, Brisac souligne ironiquement la tonalité humoristique de son projet. Oui, le résultat est assez comique. Brisac parvient à brosser un portrait sans fard et plutôt coloré de son anorexie, et ce sans se prendre au sérieux. Même si le sujet est lourd, lire Petite remonte le moral.

Cependant, l’auteure l’admet, l’épreuve est à la fois accablante et nécessaire comme de faire le ménage de notre petite maison de souvenirs : « En écrivant ces lignes, alors que presque trente ans ont passé, j’ai peur, je le fais parcimonieusement, avec une prudence excessive. Je le fais parce qu’il me semble que c’est nécessaire. Je ne peux évoquer ces années-là sans peur, ni sans honte, ni sans que mon cœur batte, idiotement, trop fort. »

Geneviève Brisac, pas tellement connue au Québec, est l’une de mes auteures contemporaines cultes. J’aime sa manière de raconter impressionniste, un peu décousue et au style libre très organique. Pour Petite, sa langue précise et son phrasé fluide nous bercent comme une musique et transforment l’expérience anorexique. Dans toutes ses œuvres, les images qu’elle donne à voir sont véritablement vivantes et son texte Petite, court et concis, est un délice à lire. Un récit intime et une fin chargée d’espoir qui saura réconforter tous les esprits, affligés ou non. Aucunement déprimant.

Biographie de la faim d’Amélie Nothomb

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Amélie Nothomb, romancière belge, présente avec Biographie de la faim (2004) une œuvre au pacte autofictionnel construite autour de la relation tortueuse que l’auteure a entretenue avec la faim dans son passage de l’enfance à l’âge adulte, troquant l’excès de nourriture sucrée et d’alcool pour l’anorexie à l’âge de treize ans. Plus qu’un récit de l’anorexie, il s’agit avant tout, comme son titre l’annonce, de la biographie de rapport amour-haine entre l’auteure et la faim qui la consti(tue) car, comme elle l’annonce : « La faim, c’est moi. »

« L’humour et l’autodérision, toujours indispensables lors de l’écriture, le sont encore plus pour écrire l’anorexie » m’écrit Nothomb dans une lettre de notre correspondance. La prose de Nothomb est d’ailleurs réputée pour son humour ironique, reconnu par plusieurs critiques comme étant sa signature, sa voix littéraire. En entrevue, l’auteure belge confirme ce procédé : « Plus je parle de sujets graves, plus j’en parle légèrement.» Cette manière d’atténuer la douleur par le décalage tonal effectué dans l’écriture évoque une certaine pudeur qui permettrait peut-être de se montrer autrement et qui ouvrirait la voie de la communication avec l’autre, élément essentiel à la littérature, toujours selon Nothomb.

Dans sa Biographie de la faim, elle se sert précisément de ce rire jaune pour retourner la douleur de la remémoration de l’anorexie et en constituer une étoffe plus légère et plus digeste pour le lecteur, mais aussi (et peut-être surtout) pour elle-même. En dépeignant des situations vécues bouleversantes, Nothomb tendra plutôt à faire naître des images comiques ou incongrues, parfois grotesques ou cyniques. C’est en racontant avec autodérision son expérience que Nothomb va conférer une apparence inédite et décalée au récit de son anorexie, entre autres en faisant ressortir le côté ridicule dans le tragique d’une situation, qui autrement n’avait absolument rien de risible. Les phrases à la fois brèves et tranchantes de Nothomb s’entrechoquent, et de cette concaténation émerge un rire inattendu et rafraîchissant: « Mes parents étaient furieux. Je ne comprenais pas pourquoi ils ne partageaient pas ma joie. La maladie m’avait guérie de l’alcoolisme. » Sa narration détourne la matière même du souvenir et offre un regard inversé (et renversant) sur cette maladie dévastatrice, mais aussi sur l’expérience personnelle et sur la perception que l’auteure a d’elle-même. Comme elle l’exprime à la fin de Biographie de la faim, pour elle, l’écriture est véritablement ce qui lui a permis de renouer avec son corps suite aux affres de l’anorexie.

L’anorexie m’avait servi de leçon d’anatomie. Je connaissais ce corps que j’avais décomposé. Il s’agissait maintenant de le reconstruire. Bizarrement, l’écriture y contribua. C’était d’abord un acte physique : il y avait des obstacles à vaincre pour tirer quelque chose de moi. Cet effort devint une sorte de tissu qui devint mon corps.

Ça ira d’Annie Loiselle

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Annie Loiselle est une écrivaine québécoise. Son roman intitulé Ça ira (2013) livre une version de son expérience anorexique à travers l’avatar de la jeune Zoé. L’histoire de Zoé n’est pas isolée; elle entrecroise celle de Béatrice, l’infirmière qui la prend en charge, celle de ses parents. Le fait que le récit anorexique ne prennent pas toute l’avant-scène est ce que j’ai trouvé unique et particulièrement intéressant dans le texte de Loiselle, la vie des autres personnes en contact avec l’anorexie étant carrément sous-représentée en littérature. Loiselle remet les choses en perspective. Son écriture est sèche, découpée, et on y lit dans le blanc entourant les phrases le silence environnant l’anorexique:

« Conséquemment, Zoé s’affame.
Et ça fonctionne.
Elle ne ressent rien, même plus cette morsure au ventre.
Elle accoste dans une mer tarie.
Elle s’effrite. […]
Elle oublie presque. […]
Elle se tait.
Elle n’a rien dit, avant. Jamais. »

Dans une prose à la limite de la versification, Loiselle jette une lumière nouvelle sur la maladie, fait surgir la beauté dans l’horreur. La sécheresse de son style et sa sobriété en demi-teinte évitent complètement l’apitoiement et le larmoiement vers une vision poétique, nouvelle, de l’expérience anorexique. Une vision juste et belle, honnête et poignante. Sans user d’humour ou d’autodérision comme le font Brisac et Nothomb, Loiselle cultive une sorte de distanciation face à son sujet dans laquelle les mécanismes de la maladie se défont sous nos yeux et à travers son effritement émerge une lucidité intéressante et affranchie du pathos. Le texte de Loiselle transforme le corps anorexique, le créé à sa guise. Il devient art. Et de cet acte créateur naît l’espoir d’une guérison.

J’espère que ces quelques références vous ont donné envie de vous intéresser au sujet. Il existe de nombreux récits de l’anorexie, et peut-être que vous en connaissez vous-même. J’ai eu la chance d’en lire plusieurs, mais partagez vos suggestions et impressions de lecture ici ou sur notre page Facebook afin que tous puissent en bénéficier. On ne sait jamais sur quelle personne un conseil de lecture peut tomber et à quel point cela peut changer une vie…

Bibliographie

BRISAC, Geneviève. Petite. Éditions de l’Olivier, Paris, 1994.
LOISELLE, Annie. Ça ira. Éditions Stanké, Montréal, 2013.
NOTHOMB, Amélie. Biographie de la faim. Éditions Albin Michel, Paris, 2004.

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Fanie est étudiante au 3e cycle en Études littéraires à l’UQÀM. Enfant, elle avait tendance à se battre avec les ti-gars dans la cour d’école, ce qui expliquerait peut-être pourquoi elle rédige une thèse sur les figures de guerrières des productions de culture populaire contemporaine. Son arc comporte quelques cordes; en plus de faire partie de l’équipe des joyeuses fileuses, elle codirige le groupe de recherche Femmes Ingouvernable, collabore à la revue Pop-en-stock, à la revue l'Artichaut, ainsi qu’au magazine Spirale. À part de ça, elle a écrit le roman "Déterrer les os" (Hamac, 2016). Dans son carquois, on trouve un tapis de yoga élimé, un casque de vélo mal ajusté, trop de livres, un carnet humide, un coquillage qui chante le large et une pincée de cannelle – son arme secrète ultime contre les jours moroses. Féminisme et végétalisme sont ses chevaux de batailles quotidiens.

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