Littérature québécoise
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La trahison des corps de Stéphanie Deslauriers, une ode à la vie

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La trahison des corps, c’est le récit écrit au JE de Camille, qui prend la décision, suite à des virulents traitements de chimiothérapie, de se laisser mourir, de ne pas se battre contre sa maladie, ou du moins de ne pas se battre pour si peu de promesses, soit quelques mois de plus. Son destin est scellé, son corps l’a trahie, le verdict est fatal, il ne lui reste que quelques mois à vivre. Camille reprendra le contrôle sur son existence et par le biais de l’écriture, nous racontera les grandes lignes de sa vie qui l’ont menée à dire adieu à la vie de manière si calme, si déterminée et surtout si sereine. Paradoxalement, c’est aussi le récit d’une femme dans la quarantaine qui s’émancipe enfin et qui meurt en entière connivence avec elle-même.

Le roman débute lorsque Camille explique sa vie quotidienne, son travail comme enseignante en art plastique, sa vie monotone avec sa fille adorée et son chum un peu plate. D’emblée, elle semble bien, en apparence surtout, mais plus l’histoire avance, plus on découvre l’inconfort constant dans lequel est plongée Camille. Sa relation conjugale avec Mathias, un avocat jamais présent ne lui offrant aucun réel plaisir, irait-elle jusqu’à avouer ne jamais l’avoir réellement aimé, sera un élément fondateur de son mutisme émotionnel. Le frère de Camille est décédé lorsqu’elle était encore très jeune et toute sa vie elle a dû porter la douleur de sa mère. Elle croit fermement que cette dernière aurait aimé mieux la voir mourir à la place de son frère. La douleur d’être vivante, de ne pas pouvoir remplacer l’autre, a mener l’entièreté de sa vie. Et la relation avec sa mère a toujours été très conflictuelle, dû à ces raisons, mais aussi dû à l’intolérance de la mère pour les différences et la marginalité de Camille. On sent chez cette femme une grande froideur et une énorme plaie jamais pansée.

C’est ainsi que Camille raconte les moments charniers de sa vie, où elle s’est enfin trouvée et respectée. Il y a la peinture. Cette passion qui a fait d’elle une enseignante en arts a longtemps été aux oubliettes durant sa relation avec Mathias.  Pourtant, le moment où elle s’est décidée à racheter du matériel et à se remettre à peindre est charnier dans son existence, elle se retrouve petit à petit.

Toutefois, on sent que la vraie source d’émancipation de Camille, c’est la rencontre de Jacinthe. Le récit nous laisse réellement penser à un coup de foudre entre ces deux femmes. Camille nous raconte les premiers instants où elles se sont croisées, leurs attirances mutuelles, leur complicité sexuelle et intime, elle raconte comment avec Jacinthe, elle a découvert c’était quoi d’aimer et surtout, combien sa relation était sans valeur et sans sens. Elle quittera donc le père de Jade-Anaïs et vivra une histoire d’amour des plus sincères et émancipatrices avec Jacinthe. L’histoire nous amène dans les premiers moments en famille où Jade rencontre Jacinthe pour la première fois et dans les difficultés familiales de Camille avec sa mère qui ne comprend pas les sentiments de sa fille.

Au final, Camille revient sur les moments phares de sa vie, ceux qui l’ont menée, un soir, à s’enlever la vie. Elle savait avec détermination l’issue de son sort, elle allait mourir de son cancer qui la ravageait. Toutefois, elle décida de ne pas se laisser mourir à petit feu et pris le contrôle entier de son existence, elle allait choisir comment mourir et elle était consciente d’avoir là une chance de bien faire les choses. C’est ainsi qu’elle choisira les photographiques présentes dans le montage lors de ses funérailles, de son urne, etc.

Stéphanie Deslauriers a écrit un très touchant roman où plus les pages tournent, plus on sent que Camille évolue et devient réellement la vraie version d’elle-même. Je trouvais beau de lire le récit d’une femme bien dans sa peau, fière et épanouie. L’amour que portait Camille pour sa fille m’a émue à plusieurs reprises, j’ai ressenti la douleur de la jeune adulte face à l’annonce du cancer de sa mère et ça m’a ramenée à de vieux sentiments enfouis. L’écriture coule du début jusqu’à la fin, assez pour lire le bouquin d’un coup.

Le coup de maitre de Stéphanie Deslauriers est de ne pas nous faire verser des larmes à la fin, mais tout au long du récit. Quand Camille décide de partir, le lecteur comprend et est prêt. On sait à quel point la vie de Camille a été pour elle fabuleuse, remplie d’amour et de tendresse et on sent tout à fait que ses grandes histoires d’amour – avec elle-même, avec l’art, avec sa fille et avec sa Jacinthe- l’ont rendue si heureuse et comblée qu’elle accepte avec apaisement que sa vie se termine.

Je n’ai eu qu’à penser une nanoseconde à ce que je voulais laisser en héritage à ma fille pour me ressaisir : hors de question que les images qui resteront de moi soient celles d’une femme rongée par la peur, le désespoir et la mort. La plus belle chose que je pouvais lui laisser c’était une mère heureuse. Une femme heureuse. Ce que j’étais, ce que je suis toujours.


Le fil rouge tient à remercier les Éditions Stanké et plus précisément Patricia Lamy pour le service de presse. 

 

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Lectrice invétérée, Martine est bachelière en études littéraires et la cofondatrice du Fil rouge. Créative et inspirée, elle a l’ambition de faire du Fil rouge un lieu de rassemblement qui incite les lectrices à prendre du temps pour elles par le biais de la lecture. Féministe, elle s’intéresse aux paradoxes entourant les mythes de beauté et la place des femmes en littérature. Elle tentera, avec ses projets pour Le fil rouge, de décomplexer et de dédramatiser le fait d’être une jeune adulte dans une société où tout le monde se doit de paraitre et non d’être. Vivre sa vie simplement et entourée de bouquins, c’est un peu son but. L’authenticité et l’imperfection, voilà ce qui lui plait.

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