Littérature québécoise
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Deux pour un dans la littérature «trash»

Je n’ai peut-être pas l’air de ça comme ça, mais j’aime bien les trucs dits «trashs» que l’on retrouve parfois en littérature, en arts visuels, en musique, au cinéma et au théâtre (dans tous les domaines artistiques en fait!). Un an déjà s’est écoulé depuis que je suis tombée un peu par hasard sur le premier roman de Martin Clavet à la Librairie Pantoute sur Saint-Joseph à Québec. Le titre Ma belle blessure et l’illustration de l’artiste Pony alias Gabrielle Laïla Tittley m’ont inspirés «confiance» et on surtout attisé ma curiosité du côté plus sombre. Je repense souvent à ce roman et aux marques qu’il a laissées en moi. En traversant Rose Envy, un court roman de Dominique de Rivaz, dont le sujet est aussi très écorchant, j’ai repensé à ma précédente lecture et j’ai décidé de faire un petit spécial deux pour un en lectures «trashs».
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Ma belle blessure paru chez vlb éditeur en 2014, 123 pages (Prix Robert-Cliche 2014).
Rastaban, dix ans, vient d’emménager dans une nouvelle ville avec son père et sa mère. À la veille de son entrée dans sa nouvelle école (académie), il entame l’écriture d’un journal intime, qui restera jusqu’à la fin son seul véritable confident. Dès les premières lignes, on comprend que le narrateur vit dans un monde légèrement décalé du nôtre (un futur possible). Un monde où la violence et la superficialité règnent en maîtres. L’écriture du journal, une pratique ancienne, contraste avec le reste. Dès le premier jour dans sa nouvelle école, s’installe un climat de terreur. Le jeune Rastaban sera, bien malgré lui, victime d’intimidation et de cruauté de la part d’un autre garçon. Son rapport à la violence, déjà enjolivé par la télévision (holovision) prendra une «drôle» de direction lorsqu’il sera lui-même blessé. Outre son journal, une blessure à la main prendra toute son importance dans la vie du narrateur.

Rose Envy paru chez Hamac en 2015, 60 pages.
Smoothie (une jeune femme – pensionnaire au début du récit) découvre un plaisir intime et presque malsain, celui de grignoter l’intérieur de sa bouche, pour ensuite pouvoir recommencer tous les autres jours de sa vie, puisque la peau se régénère sans cesse à cet endroit. Son genre de «toc». Lorsque Pierrot entre dans sa vie, avec ses propres rituels, il l’accepte comme elle est. Smoothie, c’est le surnom que lui donne son amoureux. Il connaît son plaisir de boire ces boissons fruitées et colorées. Lorsqu’elle devient mère, puis beaucoup trop rapidement, lorsqu’elle devient orpheline d’enfant, Smoothie pense à devenir le tombeau de son fils Crotchon. Mais les cendres de l’enfant restent introuvable, elle n’a pas le temps d’y goûter. Lorsqu’à son tour Pierrot disparaît dans un accident, Smoothie se tourne vers Arthémisia, reine grecque du IVe siècle avant J.C. « […] le deuil démonstratif d’Artémisia qui but les cendres de son époux mêlées à du vin […]».

Pour moi, naît naturellement un dialogue entre les deux romans et entre leurs narrateurs Rastaban et Smoothie. Et ce dialogue se divise en trois thèmes récurant d’un roman à l’autre, d’abord le type de personnage, puis le rapport à la société et au monde qui les entoure et finalement le corps, ce corps magnifié.

Dans Ma belle blessure, comme dans Rose Envy, les deux personnages principaux vivent une grande solitude. Le premier, en nouvel arrivant, n’a même pas la chance de se faire de nouveaux amis, qu’il est déjà désigné comme un exclu, lorsqu’il revient à la maison, il ne trouve pas le réconfort nécessaire auprès de ses parents. Il n’a que son journal pour se confier. Le deuxième (ou la deuxième) préfère, dès le départ, garder pour elle son délicieux secret. Et même si son amoureux Pierrot sait ce qu’elle fait, il ne dit rien. De plus, son amoureux et son fils ne sont que de passage dans sa vie et de nouvelles «tentations» se font sentir, pour combler son désir grandissant de se consommer et de consommer l’autre. Pour elle, il n’y a que la reine Arthémisia qui pourrait la comprendre. Rastaban, comme Smoothie, sent le besoin de s’attacher à quelque chose pour combler des manques émotifs et affectifs. Rastaban aime sa blessure et il devient résistant à la douleur. En même temps que sa cicatrice, l’enfant se transforme. Elle se referme, il se renforce. «Et on dirait bien, Journal, que même ma coupure à l’air de vouloir prendre du mieux à présent. […] Et je peux plus voir à l’intérieur de ma plaie chérie comme avant, à cause de l’espèce de croûte qu’il y a maintenant par-dessus, […].» Pour Smoothie, il reste la possibilité de boire, un verre à la fois, son amour et sa peine. Elle prépare son geste en choisissant le bon verre, le bon vin et le bon gloss pour ses lèvres qu’elle gardera désormais intactes. «Envers et contre tous, ces dernières semaines, tu t’es mise à comparer les vins. Ton choix ultime s’est arrêté sur le Tropâ, un assemblage blanc sec, mariage parfait entre le Savagnin blanc et la Marsanne est-il écrit, au nez d’agrumes, amandes grillées et vanille, et le Cornalin dont les notes, parfois épicées, rappellent le griotte.»

C’est peut-être un constat tout à fait subjectif, mais je remarque que dans plusieurs de mes lectures de romans dits actuels ou contemporains, les personnages principaux ont un regard ou une explication naïve du monde qui les entoure. Une naïveté voulue et assumée. Un besoin vital de conserver près de soi l’enfant qui les a jadis animés. Une manière de se garder en vie dans un monde qui nous échappe, qui tourne trop vite et qui ne cesse de nous montrer sa banalité ou ses difficultés. C’est pour moi une fausse naïveté, un besoin de porter un tel masque pour dire et montrer la laideur du monde et de la société, sans que ce ne soit apparent au premier regard. Une manière d’amener les choses avec un peu plus de douceur peut-être, pour ne pas faire peur. Rastaban est un enfant, presque comme les autres, un enfant en est un peu importe l’époque ou le contexte. Même s’il préfère croire très fort à certaines choses pour déformer son monde, vient tout de même à lui la vérité, celle qui fait mal, celle du rejet et de la douleur psychologique et physique. Un autre enfant projeté dans le monde adulte trop tôt, mais qui veut rester encore un temps cet enfant qui essaie simplement d’avoir des amis pour jouer avec lui. Smoothie, jeune fille devenant adulte, garde elle aussi une approche enfantine et légèrement déconnectée de la réalité. Sinon, comment pourrait-elle survivre à tous ces drames qui la taraudent ?

Le corps est, selon moi, le thème central à la fois dans Ma belle blessure et dans Rose Envy et c’est ce qui écorche le plus. Le corps comme élément de beauté. Le corps comme objet magnifié. Le corps comme échappatoire aux plus grands maux, dont la solitude. Mais le corps surtout pour se sentir vivant et exister d’une nouvelle façon, après la perte ou dans la douleur psychologique intense. Alors le corps souffrance devient le corps jouissance. Rastaban est blessé à la main, une profonde coupure. La douleur est rapidement remplacée par une fascination dérangée pour cette plaie qui existe presque en dehors de lui. Toute sa douleur émotionnelle s’entasse à l’intérieur de ce vaste trou. Smoothie cesse de manger l’intérieur de ses joues quand elle devient une mère sans enfant et une femme sans mari. Sa peine est si grande qu’aucune Terre ne saurait la contenir ou contenir les cendres de ses amours. Elle choisit de s’offrir complètement à eux. Le corps blessé pour exister un peu.

J’aurais pu choisir grand nombre d’autres ouvrages parus ces dernières années qu’ils auraient aussi résonnés avec les deux choisis. Les thèmes abordés tentent d’exprimer, au mieux d’imager, la difficulté de vivre, souvent, pas tout le temps, dans un monde qui nous dépasse, souvent, pas tout le temps.

Voici donc quelques suggestions lectures, que je considère «trashs», marquantes, parfois dérangeantes, écœurantes ou viscérales.
Oss : Audrée Wilhelmy
Les sangs : Audrée Wilhlemy
Javotte : Simon Boulerice
La bête à sa mère : David Goudreault
Et on pire on se mariera : Sophie Bienvenu
Les laboureurs du ciel : Isabelle Forest

Pour ce qui est de Ma belle blessure de Martin Clavet et Rose Envy de Domnique de Rivaz, cœurs sensibles s’abstenir 😉

Bonne lecture !

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par

Louba-Christina Michel est une passionnée. Elle écrit depuis qu’elle sait comment faire et même avant, dans une sorte d’hiéroglyphes inventés. Et dessine depuis plus longtemps encore, elle a dû naître avec un crayon dans la main. Elle est transportée par tout ce qui touche à la culture et dépense tout son argent pour des livres et des disques (hey oui!). Elle prend beaucoup trop de photos de son quotidien, depuis longtemps. Des centaines de films utilisés attendent d’être développés dans des petites boîtes fleuries. Sa vie tourne autour de ses grandes émotions, de ses bouquins, de l’écriture, de l’art, du café et maintenant de sa chatonne princesse Sofia. Après une dizaine d’années d’errance scolaire et de crises existentielles, entre plusieurs villes du Québec, elle est retournée dans son coin de pays pour reprendre son souffle. Elle travaille présentement à un roman et à une série de tableaux.

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