Le monde du livre
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Les 24 heures du roman, ou quand l’écriture se transforme en aventure

Du 20 au 25 octobre, j’ai eu la chance inouïe (rien de moins) de participer aux 24 heures du roman, une aventure littéraire et ferroviaire rassemblant vingt-quatre écrivain.es de la francophonie, tou.tes différent.es les un.es des autres. Franco-ontarien.es, Acadien.nes, Québécois.es, Amérindien.nes, Français.es, leurs points communs étant la langue française, un immense talent littéraire et un goût certain pour les défis de taille. Aujourd’hui, 10 novembre, j’ai la nostalgie d’un voyage presque initiatique à travers lequel l’expression « quand la fiction dépasse la réalité » a pris tout son sens. Car si l’objectif ambitieux du projet des 24 heures était justement d’écrire un roman en 24 heures (et, on l’aura compris, par vingt-quatre écrivain.es), l’aventure en elle-même mérite son propre récit.

De Moncton à Toronto, en passant par Halifax et Montréal, c’est par ici pour les coulisses des 24 heures du roman…

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Les 24 heures du roman, projet de l’organisme à but non lucratif L’écriture en mouvement

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Qu’est-ce que c’est les 24 heures du roman, au fait? En gros, une course d’écriture collective contre la montre et en mouvements – ça brasse, un train! Le projet, pensé et organisé par Anne Forrest-Wilson, Torontoise d’origine française, a été mis sur pied pour souligner le 400e anniversaire de l’arrivée de l’explorateur Samuel de Champlain en Huronnie, l’actuelle Ontario. Le projet s’inspire des démarches d’écriture de l’Oulipo, groupe d’auteur.es français.es (dont certain.es des membres actuel.les participaient au projet des 24h) qui se donne des contraintes d’écritures; par exemple, le fameux roman sans la lettre « E » écrit par Georges Perec. Pour les 24 heures du roman, les contraintes d’écritures n’étaient pas très complexes mais bien loin d’être simples à réaliser: dans un voyage en train de 24h par 24 écrivain.es, il s’agissait d’écrire un roman collectif ayant pour thématique Samuel de Champlain. Chaque auteur.e était chargé.e d’écrire un chapitre. Le train a d’ailleurs suivi le parcours de Champlain en Amérique du Nord, de Halifax à Toronto, ce qui trouve écho dans le titre même du roman, « Sur les traces de Champlain ».

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Mais où est Champlain?

Comment est-ce que je me suis retrouvée impliquée dans ce projet complètement fou? À l’hiver dernier, des concours de nouvelles à contraintes avaient été organisés dans différentes universités franco-canadiennes. J’ai donc, comme quatre autres étudiantes dans leurs universités respectives, gagné le concours à l’UQAM. Disons que j’ai un peu capoté quand j’ai su que mon texte avait été choisi… et que j’ai attendu impatiemment l’arrivée du mois d’octobre!

20 octobre – Jour 1

Je prends l’avion à midi en direction des maritimes, en n’ayant en tête absolument aucune idée de ce qui m’attendra à l’arrivée. Le premier point de ralliement des troupes est à l’hôtel de ville de Moncton, au Nouveau-Brunswick. Je rencontre les quatre autres étudiantes participant au projet, team de filles adorables auprès desquelles il fut bon de lâcher son fou, échanger sur la vie, l’écriture et les bouquins, et manger beaucoup de sushis(!). Après les présentations des auteur.es et autres collaboratrices et collaborateurs (dont nous, étudiantes), et le dévoilement/distribution des charges d’écriture des chapitres aux auteurs, une bière inaugurale est prise au restaurant. Sois-dit en passant, si vous venez dans le coin, la bière de la microbrasserie The Pump House est particulièrement savoureuse.

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La grande équipe réunie à la Bibliothèque Centrale d’Halifax

21 octobre – Jour 2

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Les auteur.es au Consulat de France à Moncton

Le mot d’ordre : ateliers. Les auteur.es se rencontrent tout le long de la journée en sous-groupes afin de cogiter sur les thématiques de leurs chapitres, de faire émerger des idées, des fils conducteurs, d’ordonner le tout. Le travail collaboratif est intense. Les filles et moi voltigeons çà et là, armées de nos iPads (le deuxième prix offert suite au concours de nouvelles), afin de répondre aux diverses questions des auteur.es. Nous sommes des genres de recherchistes. Quelles étaient les conditions de vie à bord de la première traversée de Champlain? Que faisait-on pousser comme légumes dans les jardins en Nouvelle-France à l’époque de Champlain? Pas de problème, on te trouve ça!

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The girls au Consulat de France à Moncton, de gauche à droite: Printsessa Moussounda, Brigitte Murray, Camille Contré, moi et Rachel Fiozandji

En soirée, lecture d’extraits personnels par quelques-un.es des auteur.es, discours inauguraux et vin d’honneur au Consulat de France de Moncton. Cheers!

22 octobre – Jour 3

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Séance prometteuse de « filage » du roman à la Bibliothèque d’Halifax

Le jour J approche dangereusement! Les troupes embarquent dans le bus qui les conduira à Halifax, Nouvelle-Écosse, dernière escale avant le grand départ en train. Une fois à Halifax, réunion générale de la compagnie à la Grande Bibliothèque pour le premier « filage » du roman : en ordre chronologique, chaque auteur.e donne son plan de match pour son chapitre, ce qu’il compte mettre en scène, ses personnages, quel ton sera emprunté, etc. Tranquillement, la créature se profile, prend forme et prend vie…

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Lectures de textes à la Bibliothèque d’Halifax, ici les auteurs ontariens Denis Sauvé et Jean-Claude Larocque

Toujours à la Grande Bibliothèque, dans un 5 à 7 convivial, la soirée s’enchaîne sur de généreuses, émouvantes et parfois désopilantes lectures d’extraits de la part de chacun.e des auteur.es, nous ouvrant mine de rien les portes de leur univers. Un chœur aux multiples voix littéraires s’élève de l’auditorium.

Pour les filles et moi, la soirée se termine au restaurant devant des montagnes de sushis. La soirée se transforme trop vite en nuit, et la nuit avance. Une interrogation nous hante toutes : que se passera-t-il demain?

23 octobre – Jour 4

Au départ de Halifax, Nouvelle-Écosse, le 23 octobre 2015, 24 écrivain.es fébriles sont monté.es à bord du train l’Océan. Vers le milieu du jour, le train a quitté la gare, tandis que les auteur.es gagnaient leurs cabines pour s’y enfermer pour les prochaines heures. L’attention et la tension sont palpables. Les recherchistes poursuivent et complètent vaillamment les multiples requêtes soumises dans un travail d’équipe incessant. Quelquefois, la silhouette d’un.e auteur.e apparaît, traverse furtivement le wagon, en quête de caféine. Vers la fin de l’après-midi, certain.es auront considérablement avancés leur chapitre, d’autres non. On soupe dans le wagon restaurant, dans lequel on goûte la nervosité. Puis, les heures avancent, et les auteurs commencent à rendre leur texte.

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Camille réunissant et imprimant les premières versions des textes

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Minuit sonne bientôt!

L’équipe de nuit, mieux connue sous le nom de réviseur.es, arrive dans le ring, Dès la réception des premiers textes, le processus de correction s’enclenche. Minuit et quart, tous les chapitres sont finalement déposés. Dans leur cabine, les correcteurs et correctrices passent au travers tous les chapitres les uns après les autres. Je me lance et corrige quelques textes. Le soleil se lève déjà. Courte nuit dans le lit pliant de ma cabine.

24 octobre – Jour 5

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Prestation musicale de Jeanne Beziers (chant) et Anne-Sophie Roy (piano) au Salon VIA Rail de la Gare Centrale de Montréal

L’atmosphère matinale est joviale, l’adrénaline est retombée. Tout le monde se lève tôt car l’escale à Montréal à la Gare Centrale est prévue à 9h30, au salon VIA Rail. Au programme, discours et remerciements, chanson thématique (que la compositrice Anne-Sophie Roy et la chanteuse Jeanne Beziers ont composé dans le train), puis transfert pour le train qui nous conduira jusqu’à l’arrêt final, à Toronto. Rapidement et efficacement, les corrections par les auteur.es, derniers ajustements, sont faites en route, et la première épreuve (!) du roman est prête à être imprimée. Les troupes se réjouissent et trinquent dans le wagon-restaurant, où la fête commence. Le train entre en gare, Union Station, Toronto. Les derniers discours prennent place sous la voûte immense de la gare, qui résonne des applaudissements et des cris. C’est aussi l’heure, tristement, des premières séparations.

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À l’arrivée, gare Union Station (Toronto), la parole est à l’auteur français Olivier Salon

Dans le salon Affaires de la gare Union, le party se poursuit dans le vin, les macarons, la musique et l’allégresse. C’est une Anne Forrest-Wilson comblée qui nous sourit de sa tribune, avec en main, de chair et de papier, un exemplaire de « Sur les traces de Champlain » fraîchement imprimé.

25 octobre – Jour 6

C’est pour moi le retour au bercail, toujours en train. J’ai peine à croire tout ce qui vient de se passer dans les cinq derniers jours, tout en n’espérant qu’une seule chose : que l’aventure m’appelle, nous appelle à nouveau. Tout semble si tranquille à la maison, alors que je sens encore sous mes pieds les mouvements continuels du train.

Épilogue

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La couverture du roman « Sur les traces de Champlain », un tableau intitulé « Première rencontre » réalisé par l’artiste canadien Charles Pachter

« Sur les traces de Champlain » sera publié par la maison d’édition franco-ontarienne Prise de parole et disponible en librairie à compter du 16 novembre 2015. J’ai pu lire en primeur le résultat final et je peux vous certifier que le résultat est enlevant, sorte de (beau) Frankenstein littéraire aux multiples couleurs jointes par un même fil, celui de Champlain, à la fois évanescent et plus réel que jamais. Venez donc piquer une jasette avec certains des co-auteur.es et l’organisatrice du projet au stand des Éditions Prise de parole les 20, 21 et 22 novembre!

Je profite d’ailleurs de l’occasion pour saluer chaleureusement les auteur.es de « Sur les traces de Champlain »:

Daniel Soha
Vittorio Frigerio
Gracia Couturier
Mireille Messier
Danièle Vallée
Hélène Koscielniak
Denis Sauvé et Jean-Claude Larocque
Jean Fahmy
Frédéric Forte
Paul Fournel
Michèle Audin
Olivier Salon
Daniel Marchildon
Ian Monk
Hervé Le Tellier
Herménégilde Chiasson
Jean Sioui
Virginia Pésémapéo Bordeleau
Bertrand Laverdure
Daniel Grenier
Marie-Josée Martin
Rodney Saint-Éloi
Yara El-Ghadban

L’éditrice et l’éditeur :

Denise Truax
Stéphane Cormier

Les artistes musicales :

Anne-Sophie Roy
Jeanne Beziers

Mes comparses étudiantes :

Printsessa Alexia Moussounda
Rachel Fiozandji
Camille Contré
Brigitte Murray

Les correctrices, correcteurs, et nombreux membres de l’équipage,

Et bien sûr, l’incroyable Anne Forrest-Wilson!

…À quand le prochain train, déjà?

Par ici pour suivre Les 24h du roman.

Par ici pour suivre les éditions Prise de parole.

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Fanie est étudiante au 3e cycle en Études littéraires à l’UQÀM. Enfant, elle avait tendance à se battre avec les ti-gars dans la cour d’école, ce qui expliquerait peut-être pourquoi elle rédige une thèse sur les figures de guerrières des productions de culture populaire contemporaine. Son arc comporte quelques cordes; en plus de faire partie de l’équipe des joyeuses fileuses, elle codirige le groupe de recherche Femmes Ingouvernable, collabore à la revue Pop-en-stock, à la revue l'Artichaut, ainsi qu’au magazine Spirale. À part de ça, elle a écrit le roman "Déterrer les os" (Hamac, 2016). Dans son carquois, on trouve un tapis de yoga élimé, un casque de vélo mal ajusté, trop de livres, un carnet humide, un coquillage qui chante le large et une pincée de cannelle – son arme secrète ultime contre les jours moroses. Féminisme et végétalisme sont ses chevaux de batailles quotidiens.

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