Féminisme
Comments 2

Il faut lire «Sœurs volées »

Comme Martine, je redoutais d’entamer la lecture de l’essai d’Emmanuelle Walter, Sœurs volées. Enquête sur un féminicide au Canada. Un sujet qui nous touche trop, nous, de jeunes femmes qui auraient pu être à la place de Maisy et Shannon. Or, une grande différence nous séparent: Maisy et Shannon sont des femmes autochtones.

J’ai pourtant dû m’y plonger, puisque j’organisais, avec des collègues universitaires, une soirée de projection d’un documentaire qui portait sur la disparition et l’assassinat de femmes autochtones canadiennes. Et Emmanuelle a accepté de participer à la discussion qui suivait le visionnement.

C’est alors que j’ai découvert un roman. Véritablement, il s’agit d’un essai. Mais Walter mène son enquête avec une si grande sensibilité que ses mots nous traversent, on tourne les pages comme on tournerait ceux d’un roman policier. Avec elle, nous parcourons le Québec, nous découvrons avec elle ces crimes scandaleux perpétrés contre des femmes autochtones. Peut-être est-ce aussi parce qu’on a le sentiment qu’il s’agit d’une fiction… Les chiffres sont irréels, les faits sont trop absurdes pour être raisonnables. Et pourtant.

Emmanuelle Walter choisit d’ailleurs de donner un visage à ces chiffres, sans doute pour justifier les affirmations, pour nous dire « Regardez, c’est vrai, ces familles sont déchirées, ces communautés sont détruites ». Si elle passe par le personnel, le privé pour parler du collectif, c’est bien parce que c’est justement un problème de société. Au fil des témoignages et des entrevues, nous comprenons avec elle qu’il s’agit d’un problème systémique. Que ces femmes grandissent dans la vulnérabilité. Et que le gouvernement l’ignore. Et puis, on l’a dit il y a bien longtemps, le personnel est politique. L’essai de Walter est d’ailleurs pour moi très féministe, ne serait-ce que par les premières phrases du livre:

FullSizeRender

Emmanuelle Walter, Sœurs volées. Enquête sur un féminicide au Canada, p. 13.

Je reprends les mots de Martine Delvaux, qui, lors d’une conférence donnée à l’UQAM, évoquait très justement le fond de la démarche de Walter : faire compter les corps de femmes assassinées ou disparues autrement que par un décompte. Delvaux affirme :

«Les femmes amérindiennes comptent-elles autrement que comme un décompte? […] Et est-ce qu’on sait vraiment ce que ce chiffre veut dire? […]».

Non, nous ne savons pas. Et Walter s’efforce de nommer, de dater, de décrier pour nous faire savoir, nous dire c’est quoi, la disparition d’un corps. Même si Walter ne souhaite pas s’inscrire dans une démarche féministe, j’ai ressenti, tout au long de ma lecture, un sentiment de sororité, cette idée de la solidarité entre femmes. Bien que je suis loin d’avoir un vécu semblable ni le même statut social que les femmes autochtones, je suis une femme. Et je pourrais disparaître. C’est là où le récit de Walter est bouleversant.

La journaliste a par ailleurs autant de conviction de vive voix qu’à l’écrit: elle défend avec tout autant de vigueur ces femmes autochtones, ce féminicide qui, selon elle, est un drame d’autant plus aberrant parce qu’il est ignoré par le feu (de joie) gouvernement conservateur de Harper. Mais elle l’avoue elle-même: les choses bougent. La lutte est loin d’être terminée, mais le nouveau gouvernement semble aller de l’avant avec des mesures qui favoriseront les démarches pour élucider ces crimes.

En espérant que tout le monde se réveille, cesse de compter et commence à comprendre. Et à soutenir.

P.S.: Pour plus d’informations sur les projections féministes de mes collègues et moi, Les Filministes, visitez notre page Facebook.

Advertisements

2 Comments

  1. Ping : Nirliit : Grand Nord, humanité et résilience | Le fil rouge

  2. Ping : Nos suggestions d’essais pour le mois de novembre du défi #jelisunlivrequébécoisparmois | Le fil rouge

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s