Littérature étrangère
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Imre Kertész, l’être sans destin

C’était il y a quelques années déjà. C’était à l’époque où j’étudiais la littérature à l’Université de Sherbrooke. C’était dans un cours qu’offrait Patrick Nicol. C’était un cours sur la littérature du monde. C’était la première fois que j’entendais parler d’Imre Kertész.

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Imre Kertész est né le 9 novembre 1929 à Budapest, dans une famille juive. 1944 il fut déporté au camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau. Il fut libéré à Buchenwald en 1945. […] Après deux ans passés sous les drapeaux, il mène depuis une vie d’écrivain indépendant et de traducteur d’auteurs de langue allemande tel que Nietzsche, Hofmannsthal, Schnitzler, Freud, Roth, Wittgenstein et Canetti qui tous ont eu une influence sur sa création littéraire.

Encore trop habituée à la littérature dite classique, je dois avouer que j’ai ressenti un certain malaise au début du cours, tous les romans au programme étaient plutôt de la vague actuelle. Mon malaise s’est rapidement transformé en curiosité et finalement en fascination pour ce type de littérature. Au programme, il y avait Foe de J.M. Coetzee, La lenteur de Milan Kundera, Maîtres anciens de Thomas Bernhard, Tous les noms de José Saramago et Liquidation d’Imre Kertész. Je pourrais aussi ajouter que ces romans continuent, sans contredit, à m’habiter aujourd’hui. Plus que de simples lectures, je suis allée cueillir, dans chacun d’eux, une philosophie que j’ai faite mienne sur le monde dans lequel j’habite. C’est peut-être le propre de la littérature, de nous parler du monde et de nous, et bien certains romans, certains ouvrages semblent plus marquants que d’autres.

C’est à l’intérieur de ce cours que je suis tombée complètement amoureuse d’Imre Kertész. Liquidation m’a saisie, chavirée, coupée en deux. Dès le moment où j’ai traversé ce court roman de Kertész, je n’avais désormais d’yeux que pour lui. Les autres auteurs m’importaient peu. Même qu’au moment d’écrire le travail final, qui devait mettre en relation plus d’un roman étudié au cours de la session, j’ai voulu donner toute la place à Liquidation. Il faut savoir que je me laisse porter, parfois, un peu fortement par mes émotions!

Nous sommes à Budapest, en 1999. L’écrivain B., qui s’était suicidé peu après les bouleversements de 1989, ne cesse de hanter l’esprit de ses amis. Surtout celui de Keserü, éditeur qui cherche désespérément à publier les œuvres posthumes de l’auteur admiré sans jamais y parvenir, tant l’économie de marché a pris le dessus. En dernier recours, Keserü essaie de mettre la main sur le roman que, selon sa conviction, B. a dû écrire sur ses origines, sur l’origine de son mal-être. Car B. est né à Auschwitz, en 1944, dans ces circonstances absurdes, et sans jamais connaître sa mère. Ce texte-là saura-t-il enfin garantir l’immortalité de l’ami? Commence alors l’enquête de Keserü auprès des femmes qui ont le mieux connu l’énigmatique B.

Avant Kertész, déjà, depuis plusieurs années, j’étais captivée par l’univers concentrationnaire, par celui de la Deuxième Guerre mondiale. Je parle de fascination, de curiosité, mais je dirais plutôt que c’est un besoin d’explication, comme doivent le ressentir plusieurs de mes contemporains. J’ai besoin de revenir sur ce pan de mon histoire, de notre histoire, pour comprendre qui je suis ici, aujourd’hui. Je n’étais peut-être pas présente, mais il reste que les événements ont coloré et transformé l’histoire, donc la mienne, celle de la société et celle de l’humain. C’est arrivé, on ne peut pas omettre ce point.

Pour en revenir au centre de mon attention, Imre Kertész, c’est dans le ou les quelques cours accordés à l’auteur hongrois, que Nicol nous a présenté Être sans destin, le film « Être sans destin (Sorstalanság) (Fateless) est un film britannique, allemand, hongrois réalisé par Lajos Koltai sorti en 2006. » Le film nous était présenté en langue originale hongroise, sous-titré en anglais. Il faut dire que je ne parle pas très bien l’une ou l’autre de ces langues malheureusement et donc je ne comprenais pas grand-chose à ce qui se disait dans le film. Mais pour tout dire, je n’avais pas besoin de mots. Nicol voulait nous faire voir et comprendre la différence entre un film où l’on cherche exprès à créer une émotion triste soit par le rendu ou par la musique placée au bon moment. Il comparait Être sans destin avec La liste de Schindler (que je n’ai encore jamais vu!). Mais j’ai tout de même saisi l’idée qu’il abordait. Dans Être sans destin, bien que ce soit un film tiré d’une fiction, elle, inspirée d’une histoire vraie, on a davantage l’impression de vivre l’histoire avec les personnages, il n’y a pas de flaflas inutiles et d’éléments kitsch. C’est bien ce que j’avais saisi de Liquidation au moment de ma lecture, et ce que j’ai lu récemment dans Être sans destin, le roman.

De son arrestation, à Budapest, à la libération du camp, un adolescent a vécu le cauchemar d’un temps arrêté et répétitif, victime tant de l’horreur concentrationnaire que de l’instinct de survie qui lui fit composer avec l’inacceptable.

En 1975, Kertész publia son premier roman Sorstalanság (Être sans destin, 1997), tiré de ses expériences d’Auschwitz et de Buchenwald. Il a lui-même déclaré : « Quand je pense à un nouveau roman, je pense toujours à Auschwitz. » Ce qui ne signifie pas que Sorstalanság soit purement autobiographique : Kertész explique lui-même qu’il a choisi la forme autobiographique mais qu’il n’a pas écrit un roman autobiographique. Après avoir d’abord essuyé un refus, Sorstalanság parut finalement en 1975, accueilli par un silence compact.

Quand je me suis décidé en 1960 à me pencher sur ma propre histoire, je ne voulais pas faire une autobiographie. Je n’y crois pas : à partir du moment où l’on décide d’écrire, on est dans la fiction. Pendant ces treize années de maturation, je me suis donc fabriqué ma propre philosophie.

L’originalité de Kertész est de ne vouloir ni comprendre, ni expliquer, ni témoigner. Il veut rendre incarnée l’odeur affreuse de corps que l’on brûle, la vie et les rites dans les camps. Nous dire « cela fut », et non théoriser sur le mal. Pour descendre ainsi dans l’horreur du quotidien, des gibets, des barbelés, il lui aura fallu devenir son double astral, se dématérialiser de lui-même, s’en éloigner pour en parler comme d’une planète provisoire. Sa mémoire lui faisait revivre à tâtons chaque encoignure de la douleur. Qu’aurions-nous pu faire? […] Il s’agissait de faire des pas, rien que des pas. La mort n’est qu’un pas, puis un autre jusqu’au dernier. Par ces exemples de la prose de Kertész l’on comprend que son écriture ne s’évade pas, elle refuse toute poésie ou image, elle est enfermée attendant que son tour arrive, pas à pas. Ses phrases sont laconiques, constat de l’horreur en marche mais aussi des massifs de fleurs dans les camps, du soleil éblouissant qui l’accueille à Auschwitz. Il ne parle pas de l’enfer qu’il ne peut comprendre, simplement de l’ordinaire des jours dans un camp de la mort. Auschwitz a eu lieu, nous ne serons plus jamais les mêmes ni la culture, ni l’art.

Le grand thème de sa vie fut le totalitarisme et ce qu’il montre de l’homme : sa capacité d’adaptation sans bornes. Cela ne l’a jamais intéressé d’écrire un bon roman ou de raconter une bonne histoire. Il dit qu’il y a déjà bien assez d’histoires. Cela n’est donc pas important. S’il est à peu près fier de quelque chose, c’est d’avoir pu seulement décrire « l’homme fonctionnel ». « Je n’ai jamais voulu devenir un grand écrivain, j’ai simplement voulu comprendre pourquoi les hommes sont comme ça. »

Ma déportation est clairement une richesse. C’est à cause d’elle que je suis devenu écrivain. Que j’ai ouvert les yeux : ce que j’ai vécu a fait éclater la conception que j’avais de la civilisation européenne. À Auschwitz et à Buchenwald, j’ai vu tout ce qu’un être humain peut voir : ce qu’est la vie dans ses détails les plus prosaïques, comment on apprend à savourer le moindre rayon de soleil entre les moments de souffrance. D’abord, je n’ai pas su de quoi j’étais revenu.

Entre mes lectures de Liquidation et d’Être sans destin, j’ai lu Sauvegarde du même auteur.

La maladie ayant restreint la maîtrise de sa main, Imre Kertész a pu tenir ce journal grâce à un ordinateur. Voilà la raison pour laquelle son titre fait allusion au traitement de texte. Couvrant les années 2001 à 2003, ces pages reviennent sur un moment crucial, un des plus grands bouleversements de la vie d’Imre Kertész : le prix Nobel de littérature en 2002. Il y aborde aussi la genèse de son roman Liquidation, le travail littéraire quotidien, l’importance de la musique dans son existence, sa difficulté à concilier vie conjugale et vie d’écrivain, sa maladie de Parkinson, son rapport à la Hongrie nouvelle et à Israël, ainsi que son départ pour Berlin.

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Quelques citations tirées du roman Être sans destin :
Une fois, à la maison, j’avais pris au hasard sur l’étagère un livre qui, je m’en souviens, était un peu caché, que personne n’avait ouvert depuis des lustres et qui prenait la poussière. Je ne l’avais pas lu jusqu’au bout parce que j’étais incapable de suivre le fil de ses idées, et puis aussi parce que les personnages avaient des noms terriblement longs et impossibles à retenir, la plupart du temps trois, et finalement parce que ça ne m’intéressait pas le moins du monde, puis, à vrai dire, la vie des prisonniers me répugnait quelque peu : de cette façon, je suis resté ignorant en cas de besoin. Tout ce que j’ai retenu, c’est que le prisonnier, l’auteur du livre, affirmait mieux se souvenir des premiers jours de sa captivité que les suivants, c’est-à-dire de ceux qui étaient finalement plus proches du moment où il écrivait. Sur le coup, j’avais trouvé cela assez douteux, je le prenais plutôt pour des craques. Mais en définitive, je crois qu’il avait quand même dit vrai : moi aussi, c’est le premier jour que je me rappelle le plus précisément, en effet quand j’y pense, plus précisément que les jours suivants.

Cependant, disait-on, ils sont très gentils avec eux, ils les entourent de soins et d’affection, les enfants chantent et jouent au ballon et l’endroit où on les asphyxie est très beau, il se trouve au milieu d’une très belle pelouse, d’un bosquet et de plates-bandes : voilà pourquoi cela éveillait en moi une impression de plaisanterie, d’une espèce de blague de potache.

Mais notre principal souci était fondamentalement le même qu’à la douane, dans le train ou à la briqueterie : la longueur des jours.

C’est ainsi que j’ai compris que, même à Auschwitz, on pouvait s’ennuyer – à condition d’être un privilégié. Nous attendions – à bien y réfléchir, nous attendions que rien ne se passe. Cet ennui, avec cette étrange attente : je crois que c’est cette impression-là, à peu près, oui, qui en réalité caractérise vraiment Auschwitz – à mes yeux, en tout cas.

Et j’avais beau voir, par exemple, leur visage, leurs yeux ou la couleur de leurs cheveux, l’un ou l’autre trait particulier voire défaut, un bouton sur leur peau, j’étais totalement incapable de m’accrocher à quelque chose, j’étais à deux doigts de douter, effectivement, si ceux qui marchaient à côté de nous étaient en dépit de tous nos semblables, si, en définitive, ils étaient faits de la même substance humaine que nous, au fond. Mais il me vint à l’esprit que ma façon de voir pouvait être erronée, puisque c’est moi qui n’étais pas de la même substance, naturellement.

Je l’avais déjà entendu dire, et je pouvais désormais en témoigner : en vérité, les murs étroits des prisons ne peuvent pas tracer de limite aux ailes de notre imagination.

[…] j’ai senti que quelque chose s’était irrémédiablement brisé en moi, désormais, je croyais chaque matin que c’était le dernier où je me levais, à chaque pas, que je ne pourrais plus en faire encore un, à chaque mouvement, que je ne pourrais plus effectuer le suivant; et pourtant, en attendant, je les ai effectués encore tant de fois.

Cependant, pour ma part, il n’y avait aucun doute à ce sujet, j’étais en vie et en moi brûlait encore, vacillante, certes, comme en veilleuse, quelque chose, la flamme de la vie, comme on dit – c’est-à-dire qu’il y avait là mon corps, je savais tout à son propos avec précision, sauf que moi-même, je n’étais plus dedans, en quelque sorte.

En tout cas, je devais bien l’admettre, j’étais là, et ce fait, indéniablement, se renouvelait à chaque instant, encore et toujours, il se prolongeait et durait.

KERTÉSZ, Imre, Être sans destin, Actes sud, 10/18 Domaine étranger, 1998, 366 pages.

Liens :
-www.actes-sud.fr
-www.espritsnomades.com
-www.nobelprize.org
-www.egaliteetreconciliation.fr
-www.psychologies.com (photo)
-Wikipédia

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Louba-Christina Michel est une passionnée. Elle écrit depuis qu’elle sait comment faire et même avant, dans une sorte d’hiéroglyphes inventés. Et dessine depuis plus longtemps encore, elle a dû naître avec un crayon dans la main. Elle est transportée par tout ce qui touche à la culture et dépense tout son argent pour des livres et des disques (hey oui!). Elle prend beaucoup trop de photos de son quotidien, depuis longtemps. Des centaines de films utilisés attendent d’être développés dans des petites boîtes fleuries. Sa vie tourne autour de ses grandes émotions, de ses bouquins, de l’écriture, de l’art, du café et maintenant de sa chatonne princesse Sofia. Après une dizaine d’années d’errance scolaire et de crises existentielles, entre plusieurs villes du Québec, elle est retournée dans son coin de pays pour reprendre son souffle. Elle travaille présentement à un roman et à une série de tableaux.

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