Chroniques d'une anxieuse
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Chroniques d’une anxieuse : Bonyeu donne-moé une job

J’me suis réveillée, un matin gris-frette d’hiver, avec la toune Bonyeu des Colocs dans tête. Ça allait pas pantoute. J’avais l’impression de perdre le contrôle et, pourtant, c’tait pas si pire que ça dans l’fond, c’tait juste que j’avais peur. Beaucoup. J’arrivais pas à entrevoir ce que l’avenir me réservait. C’tait comme un gros trou noir, le néant, et je perdais pied.

Le grand vertige.

Le sol se dérobait sous moi.

Faut dire qu’une semaine de gris-frette d’hiver, c’tait pas facile, pour personne. Ça rendait fou un peu pis très maussade aussi. J’avais besoin de soleil, de chaleur, de vagues bleues et de palmiers (et une coupe de tequila bang bang tant qu’à y être). À place j’avais de la slush brune collée après les bottes. Je la regardais et je me sentais comme elle. Dégueulasse, inutile et gossante.

La toune des Colocs résonnait dans mes tympans. J’ai commencé à la chanter de toutes mes forces. À tue-tête. Un peu trop fort, comme si c’était mon dernier espoir, mon dernier souffle. Je voulais crier en même temps que Dédé. Pis j’ai commencé à brailler.

BONYEU LAISSE-MOI PAS TOMBER.

S’il te plaît.

Même si j’tais pas croyante, j’avais l’impression qu’il m’avait délaissée pas mal ces temps-ci. Que la vie me niaisait ben comme faut. Dans deux semaines, j’allais me retrouver sans emploi, avec un loyer, d’la bouffe pis toute à payer. Pas d’cash, pas d’fun. Ça allait tellement mal au Québec que toute fermait. Des jobs y’en avait pu. C’est ça qu’on t’enseigne quand t’étudies en littérature pendant trois ans. On te répète à chaque maudite année que ça va être tough, que t’auras pas d’emploi, mais au moins t’as choisi un domaine qui te passionnait. Ben oui.

Après tu te dis que tu vas aller travailler dans une bibliothèque, c’est beau pis y’a des livres dedans, tu trouves un programme qui va te former en tant que bibliothécaire, t’es super contente. En plus, apparemment que 90% des finissants se dénichent un bel emploi à la fin de leurs études. Tu trouves ça nice. Tu te dis enfin. Tu commences ta première session et tu apprends que les coupures gouvernementales font en sorte que le nombre de diplômés dépasse largement le nombre de postes disponibles. Tu te rends compte du mensonge. Tu te dis caliss.

Pis tu te fâches beaucoup contre le système. T’es tannée. T’as comme de la haine qui te gruge le dedans.

Faque j’tais rendue là. À ne plus comprendre les choix que je devais ou non prendre. Pis ça me faisait chier. J’tais terrorisée à l’idée de ne jamais trouver ma place dans le monde. Mes idées partaient dans tous les sens. Et si, et si, et si… Et si à cinquante ans je me rendais compte que j’avais passé trop de temps à vouloir faire plaisir à tout le monde sauf à moi, que ma vie n’était que le pâle reflet de tout ce que je n’avais jamais osé. À c’te point là, j’feelais pas ben.

La semaine d’avant j’avais passé deux entrevues. Personne ne me rappelait, je désespérais et je me demandais ce qui clochait chez moi. Maudite looser. Ça se répétait en boucle. Je me réveillais à chaque matin avec le goût d’brailler. L’inconnu c’était la pire des tortures. Ça te r’vire les tripes, ça te coupe le souffle et ça t’embrume les pensées.

J’avais appliqué à quarante millions de demandes d’emploi trouvées sur le net et ça ne donnait rien. Rien du tout. Encore le néant. J’affrontais les tempêtes de neige, de verglas, de pluie pis de bouette pour aller montrer ma face à des employeurs. Paraît que quand on leur montre notre face ils sont plus susceptibles de nous rappeler. Mais ils me répondaient tous qu’ils n’engageaient pas pour le moment. Ou ils m’assuraient qu’ils allaient me lâcher un coup de fil au courant de la semaine. Un coup de fil qui n’arrivait jamais. Je leur en voulais. Même si je savais pertinemment que ce n’était pas eux le problème.

Je m’entêtais à ne pas aller porter mon CV dans une boutique de linge parce que j’en avais plein mon casque. J’tais tannée de détenir un bac, d’avoir entamé une maîtrise et d’être payée une piasse de plus que le salaire minimum. Et ça m’écœurait de savoir que je n’étais pas la seule à jouer à cherche et trouve pas d’job. On était une méchante gang.

Pis une méchante gang de gens compétents à part de ça qui servaient encore des burgers chez A&W.

J’tais rendue à checker les DEP en coiffure ou en massothérapie. Me semble que ça serait pas pire de masser des gens dans un spa avec d’la p’tite musique zen pis le son des chutes d’eau et la senteur de l’huile à la lavande.

J’avais même commencé à faire du jogging pour être plus en forme. Pour ma tête aussi. Pour me défouler. Purger mes idées noires en courant le plus vite possible dans les rues à -20°C. C’tait mieux ça que de fixer le vide en boule sur le sol frette de mon appart. J’avais toujours des illuminations quand je joggais comme si la vie devenait un peu plus simple, un peu plus claire. Moins opaque.

Moins triste.

Un moment donné je courais dans la slush brune, du beat dans les oreilles, les yeux fixant le devant. Je me suis dit que je devais au moins essayer. Encore un peu plus. Continuer de rêver. Faire des choix pour moi et pour personne d’autre. Ne pas lâcher, même si c’tait tough. Ça garantit pas le succès, mais ça vaut une grosse dose de respect.

Transformer le trou noir en quelques étincelles d’espoir.

Persévérer pis y croire fort aussi.

Jamais arrêter d’y croire fort.

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Anxieuse à temps plein et insomniaque à temps partiel, Alexandra se nourrit à grands coups de mots, de phrases et de livres qui font rêver. L’écriture lui a toujours servi d’exutoire avec lequel elle pouvait coucher sur papier ses folies et ses nombreux tourments. Elle adore tout particulièrement se perdre dans les couloirs infinis des bibliothèques, mais également dans les corridors de l’Université de Montréal où elle fait un baccalauréat en Littérature comparée et cinéma. Elle se passionne pour les films cultes, les traversées autour du globe, les arts, la musique, la photographie, bref, elle s’intéresse à tout et veut tout savoir! Son but ultime : vaincre ses peurs et aller à la conquête du bonheur!

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