Art et créativité
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Se laisser raconter par l’art contemporain

Il n’y a pas si longtemps, je suis passée à travers « l’incontournable » essai L’espèce fabulatrice, écrit par Nancy Houston, paru aux éditions Actes Sud en 2008. Depuis, j’ai l’impression de réfléchir ma vie entière à partir de ce texte. Pour résumer, Nancy Houston interroge ce besoin qu’ont les humains d’inventer des histoires et selon l’auteure, cette capacité humaine à communiquer, à créer des liens entre les choses et les gens et à construire des histoires est à la base de notre existence. Nos vies sont en quelque sorte des fictions, des trames narratives, en lesquelles nous finissons par croire.

Lors de mon dernier passage dans la métropole, j’ai eu la chance de découvrir deux fabuleuses expositions d’art contemporain, soit celle de Ragnar Kjartansson présentée au Musée d’art contemporain et y2o_dualités de l’artiste Dominique Skoltz à l’Arsenal art contemporain. À travers les émotions ressenties devant les œuvres des deux artistes, les premières réflexions qui me sont venues étaient sur les thèmes qui me semblaient être abordés. Outre les démarches artistiques des artistes, ce que je voyais, c’était les difficultés de l’humain à se construire une histoire qui se tienne, sa grande beauté dans son incapacité à communiquer de manière claire avec les autres et sa franche fébrilité devant la vie, devant la sienne face aux autres.

Au musée d’art contemporain
J’ai d’abord visité le Musée d’art contemporain, après des mois à être restée sur ma faim (je ne suis toujours pas passée par-dessus le fait que j’ai complètement raté l’exposition Flux de David Altmejd, qui se déroulait du 20 juin au 13 septembre 2015). Les dernières fois que j’étais passée au Musée, il n’y avait que les expositions semi-permanentes, intéressantes certes, mais pas renversantes. J’ai donc été plus qu’agréablement surprise lorsque j’ai découvert les trois œuvres vidéographiques de l’artiste Ragnar Kjartansson.

ragnarCet artiste islandais de réputation internationale allie, dans son œuvre, musique, théâtre, cinéma et performance. Sur un mode ludique, il sonde les aspects à la fois tragiques et comiques de l’existence humaine et propose une expérience ouvertement romantique, mélancolique et gentiment ironique. Ragnar Kjartansson est né à Reykjavik en 1976. Ses œuvres ont fait l’objet de nombreuses expositions à travers le monde.

Dans la première salle se trouve l’œuvre A lot of Sorrow, présentée sur un écran géant. Il s’agit ici d’une collaboration avec le groupe américain The national.

Cette œuvre est la captation immersive de la présentation épique du groupe indie The national interprétant sur la scène du VW Dome, au MoMA, en mai 2013, leur chanson Sorrow, d’une durée réelle de 3 minutes 25 secondes, en la répétant de façon continue, mais subtilement modulée, pendant une période de six heures. Réunissant les principaux éléments du vaste projet esthétique de l’artiste – la musique, l’idée de la répétition et la notion d’endurance – cette œuvre enchante, désarme et captive les spectateurs littéralement absorbés devant la spectaculaire projection. Ragnar Kjartansson apparaît lui-même ponctuellement sur la scène, interagissant de manière informelle avec les musiciens.
Le flot incessant et rythmé de ces lamentations mélancoliques et intemporelles (Sorrow found me when I was young, sorrow waited, sorrow won, … « La tristesse m’est apparue quand j’étais jeune, elle a attendu, elle a gagné ») constitue une formidable allégorie sur l’importance souveraine du spectacle dans la société actuelle.

Je suis entrée dans la salle. Je ne connaissais même pas le groupe qui jouait devant moi. La vidéo devait être déjà avancée, parce que je voyais certains membres du groupe qui commençaient doucement à s’impatienter. Le chanteur, quant à lui, me semblait prendre l’expérience comme une tâche à accomplir avec sérieux, peut-être était-ce sa manière de conserver son énergie, son sérieux, son émotion à chaque nouvelle reprise. Je me suis assise. Au début, je dois avouer que l’idée derrière l’œuvre, qui me semblait un peu loufoque, me faisait un peu rire. Puis j’ai légèrement cessé de rire, de vouloir commenter et j’ai commencé à observer les musiciens qui offraient cette grandiose performance.

Je regardais le chanteur longuement, son regard, ses gestes, les modulations dans sa voix, sa manière d’essuyer ses mains sur son pantalon propre, ses lunettes, la brillance sur son front, comment il tenait le micro, se penchait pour s’offrir à son public. Puis l’attention de celui qui tenait la caméra s’est tournée vers un autre musicien, je ne puis dire s’il s’agissait d’un guitariste ou d’un bassiste, je ne m’y connais pas suffisamment pour le dire, mais on voyait dans son regard, dans ses gestes, une détresse grandissante. Il s’impatientait, il devait agir. Tout en continuant de jouer Sorrow, il a d’abord mis sa guitare ou sa base à l’envers dans ses mains pour en jouer d’une nouvelle manière, puis il a changé d’instrument, pour continuer de jouer, non plus avec ses doigts, mais avec un archet à violon. J’ai l’impression que la modulation dans la répétition, le changement, aussi petit soit-il, l’a grandement aidé à persévérer.

Certains musiciens semblaient tenir là comme des poupées, supportés par des cordes, ils jouaient, ne bougeaient presque pas, recommençaient, encore et encore sans jamais s’essouffler. D’autres laissaient davantage sortir leur instinct humain et s’emportaient, s’empourpraient. À force de les observer, de les découvrir, j’en venais presque à connaître ces hommes qui se trouvaient là devant moi, à les prendre en pitié, ou à me laisser charmer par leur fragilité, je les devinais, je leur inventais une histoire. Ainsi, je leur créais une existence dans ma vie.

Je suis restée assise là qu’une toute petite heure, à côté du six heures et quelques que durait la vidéo. Mais je suis retournée voir à quelques reprises la progression de l’expérience. La chanson, même, Sorrow, a une sonorité particulière pour moi. Je ne la connaissais pas avant et maintenant quand je l’entends, j’espère la voir continuer, la voir se vivre, entendre vivre ses voix et les instruments de différentes manières. J’aurais aimé faire l’expérience de l’écouter dans son intégralité. Peut-être un jour. Nous sommes tous si pressés par le temps de nos jours…

Dans la seconde salle consacrée à l’artiste, quatre écrans, avec en leur centre quatre divans. C’est peut-être l’œuvre qui m’a le moins touchée, parce que je n’ai pas pris le temps nécessaire pour la découvrir ou parce que l’œuvre littéraire abordée ne fait pas partie de mon univers. Remplie de sons et de fureur, l’installation World Light incarne le chaos accompagnant la réalisation d’un film et situe le visiteur au cœur de multiples prises simultanées de différentes scènes que vient ponctuer la claquette avec ses nombreuses annonces. World Light est un poème puissant en hommage à l’insatiable quête de la beauté et au destin de l’artiste maudit, avide à la fois de la transcendance et de sa déconstruction. World Light, c’est l’interprétation cinématographique très personnelle de Lumière du monde, « roman épique de l’écrivain islandais Halldor Laxness ». Le film dure plus d’une vingtaine d’heures et il contient tous les essais-erreurs des acteurs, il n’y a aucune coupure, ni aucune reprise.

Je dois avouer que je ne me suis pas tellement attardée à cette œuvre, n’empêche que j’ai trouvé cela audacieux et touchant de savoir que l’artiste a voulu exprimer à sa manière son amour, en quelque sorte, pour une œuvre littéraire qui l’a bercé depuis l’enfance.

La troisième œuvre de Kjartansson présentée au Musée d’art contemporain est un énorme coup de cœur, coup d’âme, coup de vie pour moi. WOW! Son nom : The visitors! Si vous ne l’avez pas encore vécue, ressentie avec vos tripes, avec tout ce que vous êtes, courrez-y!

Dans une immense salle sont suspendus, aux murs et au centre de la pièce, neuf grands écrans. Sur huit des écrans, nous retrouvons un homme ou une femme seule, accompagné.e d’un instrument de musique. Ils se retrouvent dans le décor réel de différentes pièces d’une maison. Tout porte à croire qu’il s’agit d’une même majestueuse et riche maison et que c’est encore le petit matin. Les musiciens portent, pour certains, encore leurs habits de nuit. Il y a la lumière et les activités des gens aussi qui le laissent penser, par exemple Ragnar prend place dans une baignoire, une femme dort sur le lit derrière un guitariste (ou bassiste!). Quand je suis entrée dans la pièce, immédiatement tous les poils sur mon corps se sont élevés tellement j’étais saisie par la beauté de ce que j’entendais. Et plus je découvrais, plus je m’attardais et plus je voulais rester là longuement. Je n’écoutais pas encore les paroles de chanson, je ne faisais que vivre les voix, la communion des artistes entre eux et à travers moi.

Chacun seul dans une pièce, un instrument, des écouteurs sur les oreilles, les huit artistes entament une même chanson. Sur le neuvième écran, on retrouve plusieurs personnes, ils se trouvent dehors sur le grand balcon. L’interprétation de la chanson My feminine ways dure près d’une heure.

RK_THE_VISITOR_ELISABET_DAVIDS06-1modif1-620x349Pour bien visualiser l’idée, je fais appel au fan de l’univers d’Harry Potter que tu es. Les tableaux vivants accrochés aux murs, où les personnages parfois bougent, continuent leur vie et se déplacent d’un tableau à l’autre. The visitors, c’est un peu ça! Une fois de plus, en s’arrêtant et en prenant tout le temps nécessaire, on avait un peu le droit d’approcher, d’entrer dans l’intimité d’une ou l’autre des personnes. En s’approchant de plus près d’un tableau vidéo, on entendait presque exclusivement la personne vivant dans ce tableau. On pouvait distinguer les sons émanant de la pièce, un grincement de bois, un froissement de tissu, un craquement quelconque. Même si la personne conservait son casque d’écoute, pour se couper en quelque sorte du monde, mais en même temps pour se lier aux autres, même dans sa douce solitude, on avait l’impression d’être voyeurs, oui, mais d’avoir le droit d’entendre un secret.

On pourrait comparer cela à la vie, chacun devant nos ordinateurs, les écouteurs aux oreilles, on est liés, reliés à des gens par des fils, par des voix, par des mots lancés, par des émotions. Mais on est seul en fait. Seul, mais avec les autres.

L’œuvre maîtresse de cette exposition est une projection à neuf canaux intitulée The Visitors, 2012, saluée à travers le monde. Pour cette création majestueuse, Kjartansson a réuni des amis musiciens – entre autres, Kjartan Sveinsson, ancien claviériste du groupe Sigur Ros – à Rokeby, un superbe manoir du XIXe siècle, pour y interpréter pendant près d’une heure une triste et jolie mélodie. Installés dans différentes pièces de la vaste résidence, les artistes munis d’écouteurs jouent chacun isolément de leur instrument, mais tous en même temps. Le spectateur se déplace au milieu d’une séance d’enregistrement, pendant que les figures à l’écran, seules mais merveilleusement synchronisées, produisent ensemble une belle musique qui est une ode à l’amitié, au rituel et à l’art.

J’ai aussi eu la chance d’assister à un opéra signé Ragnar Kjartansson et Kjartan Sveinsson au Théâtre Maisonneuve. Ils nous présentaient The explosive sonics of divinity. Sur la scène, un paysage (entièrement réalisé par Kjartansson) en quatre temps se meut avec la sublime symphonie de l’orchestre. Aucun personnage n’intervient sur la scène, nous sommes alors uniquement confrontés au paysage qui nous renvoie à nos propres émotions.

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À l’Arsenal art contemporain
Dans un autre temps, j’ai pu cocher un lieu à saluer sur ma liste des endroits que je n’avais pas encore visités, l’Arsenal! Et je ne suis franchement pas déçue de ce que j’y ai découvert. Pour moi, l’art contemporain c’est beaucoup de surprises, de questionnements, c’est une sorte de jeu, des réflexions, beaucoup d’hypothèses aussi. L’Arsenal art contemporain présentait comme exposition principale le travail de l’artiste montréalaise Dominique Skoltz.

skoltzy2o_dualités est le parcours de deux individus en eaux troubles, submergés par leurs pulsions physiques et émotionnelles. Ici, les corps construisent un langage où fluidité et collision ont leurs propres résonances. Au-delà du lexique visuel singulier de Dominique Skoltz, cette installation exprime une intériorité à fleur de peau où chaque image, geste et objet évoquent une symbolique qui constitue autant de facettes d’un prisme complexe. Au cœur de y2o_dualités se trouve un désir de communiquer avec l’autre, de résonner en lui, d’émettre et de recevoir pour entrer en l’autre comme pour mieux plonger en soi. Spleen et volupté, asphyxie et exaltation, dévoration et rejet; il est ici question de sentir l’intérieur par l’extérieur et l’inverse. Se laisser émouvoir des deux côtés de la peau.

24270695499_a8ec87db53_bIl n’y a pas très longtemps, dans un documentaire présenté sur Artv, j’ai découvert le travail de Skoltz, mais je ne m’attendais pas à être confrontée, émotionnellement confrontée, à ses œuvres tout à fait sublimes et si puissantes. Je vous parlerai ici davantage de ses œuvres vidéographiques, mais je vous invite fortement à visiter et à vivre l’exposition. Dans la salle où est présentée la majeure partie de ses œuvres (installations vidéo, photographies et sculptures), nous découvrons d’abord un écran sur lequel est présenté le making of (vous pouvez le voir sur le site de l’Arsenal) de ce qui nous sera présenté ensuite sur un autre mur, un peu plus loin. L’œuvre maîtresse, selon moi, ce sont les neuf écrans accrochés l’un à la suite de l’autre sur le mur du fond et présentant neuf séquences vidéos (dans une salle isolée, nous retrouvons les neuf séquences dans un même vidéo projetées sur écran géant). Nous retrouvons le même couple, une femme aux cheveux rouge et un homme avec un pied de bois. Nous suivons, en quelque sorte, leur histoire d’amour à travers toutes les dualités qui ressurgissent dans un couple. Les deux personnes sont immergées dans l’eau et tentent de communiquer par tous les moyens. Tout ce qui sort de leur bouche, ce sont des bulles d’air, et leurs gestes et leur mobilité sont entravés par l’eau qui les empêche de se tenir serrer. Ils s’accrochent l’un à l’autre par les bras, les jambes, les cheveux ou par des morceaux de tissus qui leur servent de vêtements. La musique qui accompagne chaque vidéo et le titre de chaque séquence nous guident un peu sur l’état d’âme des protagonistes, mais encore une fois, ici, c’est à nous de trouver les mots, de trouver les sens, d’aller chercher tout au creux de nous l’émotion, le symbole pour faire parler les œuvres.

cropJ’ai une fois de plus été troublée par ces œuvres vidéographiques d’une grande beauté, qui expriment à la fois la détresse dans la difficulté à communiquer de l’humain, mais aussi sa grande force dans ce besoin incontestable d’approcher l’autre et de le laisser pénétrer sa bulle, même si ça fait mal, même si on tombe, même si on se perd toujours un peu là-dedans, dans les relations humaines.

Au Musée d’art contemporain, j’ai aussi désiré revoir l’œuvre Broken Memory de Geneviève Cadieux (c’est la même artiste que les lèvres qui trônent sur le toit du musée) et les photographies de Cindy Sherman, d’Andres Serrano et de Marina Abramovic. À l’Arsenal j’ai eu la chance de contempler une œuvre d’Anselm Kiefer et de David Altmejd.

J’espère que vous aurez la chance de visiter ces deux lieux d’expositions dans les prochains mois et que vous prendrez le temps nécessaire de vous laisser ébranler complètement. Et surtout, de vous laisser raconter le monde et de le laisser parler de vous aussi.

Ragnar Kjartansson au MAC du 11 février au 22 mai 2016. (Image à la une et citations empruntées sur le site du MAC : http://www.macm.org et dans le magazine du MAC.)
http://www.vice.com (photo)
Pour entendre Ragnar Kjartansson au sujet de The Visitors :
https://www.youtube.com/watch?v=lcwGnWuXJuU

Dominique Skoltz à l’Arsenal art contemporain du 6 novembre 2015 au 8 mai 2016. (Citations empruntées sur le site de l’Arsenal.)
http://www.arsenalmontreal.com
http://www.dominiquetskoltz.com
vimeo.com (photo)
http://www.artsy.net (photo)
http://www.flickr.com (photo)

L’espèce fabulatrice, Nancy Houston, Actes Sud, 2008.

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par

Louba-Christina Michel est une passionnée. Elle écrit depuis qu’elle sait comment faire et même avant, dans une sorte d’hiéroglyphes inventés. Et dessine depuis plus longtemps encore, elle a dû naître avec un crayon dans la main. Elle est transportée par tout ce qui touche à la culture et dépense tout son argent pour des livres et des disques (hey oui!). Elle prend beaucoup trop de photos de son quotidien, depuis longtemps. Des centaines de films utilisés attendent d’être développés dans des petites boîtes fleuries. Sa vie tourne autour de ses grandes émotions, de ses bouquins, de l’écriture, de l’art, du café et maintenant de sa chatonne princesse Sofia. Après une dizaine d’années d’errance scolaire et de crises existentielles, entre plusieurs villes du Québec, elle est retournée dans son coin de pays pour reprendre son souffle. Elle travaille présentement à un roman et à une série de tableaux.

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