Au-delà des livres
Comments 2

Inde : le grand déséquilibre

« Je partirais tellement aujourd’hui, je partirais au milieu de la nuit/Je dirais bonsoir à tous mes amis et je m’en irais à l’infini » (Jean Leloup)

IMG_20150812_060637946_HDR

Crédit photo : Andréanne Lauzon

C’était juillet fort. C’était juillet humide pis lourd sur tes épaules de petite touriste solitaire. Tu avais quitté Montréal le 1er, en te disant que le Canada aurait beau fêter tous les anniversaires du monde, toi, tu t’en allais voir le reste de la Terre.

Tu avais choisi l’Inde pour une raison obscure. Tu avais envie de tomber de haut. Tu avais envie de vertige, de tentatives, d’essais et d’erreurs. Tu avais envie de perdre pied dans un des pays les plus populeux de la terre. Alors tu étais partie avec une amie qui n’avait pas peur du vaste. Vous aviez attendu la fin de l’année scolaire, vous aviez pris vos corps épuisés et vous étiez parties pour un petit village perdu au milieu des rizières, pour une école où les enfants différents retrouvaient le sourire.

Vous aviez lu sur l’Inde, bien sûr. Comme tant d’autres, vous aviez vu Slumdog Millionaire. Vous aviez regardé ces gens que vous aimiez devenus effrayés vous lire les chroniques de l’Inde terrible que l’on partageait dans nos journaux. On disait tant sur l’Inde que vous ne saviez plus quoi espérer de ce pays populeux.

Vous n’étiez pas préparées à ça. À tomber puis à prendre vos aises aussi facilement.

Vous étiez les seules peaux couleur de lait de la ville, vous étiez les seuls yeux pâles du coin. Mais on dirait que vous vous habituiez et que souvent, vous oubliiez que vous détonniez. Parce que les femmes, là-bas, portaient les plus belles couleurs du monde et vous souriaient à pleines dents, leurs longs cheveux nattés, leur front paré de couleurs. Parce que vous mangiez avec les mains, que vous commandiez en pointant les assiettes du voisin. Parce que vous preniez l’autobus comme des grandes, que vous vous teniez aux poteaux quand le véhicule débordait et que vous regardiez sagement par la fenêtre pour passer le temps, parce que vous connaissiez par cœur le chemin de la maison. Vous oubliiez parfois que vous ne veniez pas du même bout.

IMG_20150718_081614209_HDR

Crédit photo : Andréanne Lauzon

Vous vous targuiez de tout connaître, parfois, de maîtriser enfin toute la complexité de l’Inde après quelques semaines à la parcourir. Vous riiez de votre surprise des premiers jours, de votre déséquilibre devant ce vaste pays. Puis l’Inde vous rattrapait. Vous faisait tomber à nouveau, vous faisait tout remettre en question devant une réalité nouvelle, devant un choc plus grand que les autres. Que saviez-vous? Qui étiez-vous pour croire comprendre?

L’Inde se riait de vous. Elle s’assurait de vous faire perdre pied à nouveau. Et vous étiez grisées. Épuisées, mais grisées. Certains jours vous ne saviez plus ce que vous étiez venues faire dans tout ce vaste. Au cœur de ces villes pleines à craquer. Au sein de ces dépotoirs à ciel ouvert.

Mais, quand les enfants criaient fort pour alerter les gens autour, quand vous visitiez des ruines antiques et que les familles venaient vous serrer la main comme si vous étiez des politiciennes en campagne électorale, que vous vous faisiez prendre en photos une fois, dix fois, cent fois dans la même journée, que votre chauffeur de rickshaw vous expliquait en riant que les gens d’ici « have never seen white people before! », vous vous souveniez.

Quand vous vous arrêtiez pour voir ces enfants faire flotter des cerfs-volants sur le sommet des bâtiments gris, quand vous regardiez ces familles en deuil, parées de fleurs et de couleurs, transporter le corps d’un défunt en chantant, quand vous preniez le thé avec des inconnus qui voulaient tout vous raconter, quand vous vous arrêtiez pour observer la force du Gange, les parcs de Delhi où le silence était grand, quand les trajets en train, qui duraient des heures, faisaient défiler les paysages d’une inoubliable beauté, quand vous restiez scotchées à la fenêtre en essayant de tout voir, de tout prendre.

Quand l’Inde vous lançait toute sa grandeur en plein visage, quand le grandiose s’alliait à la misère pour vous arracher la gorge, vous vous rappeliez pourquoi vous l’aviez choisie.

Pour le déséquilibre.

Perdre pied en Inde donnait parfois l’impression de s’envoler.

unspecified

Crédit photo : Andréanne Lauzon

This entry was posted in: Au-delà des livres
Tagged with: , ,

par

Andréanne a toujours été décrite par sa mère comme étant quelqu’un d’intense. Elle, se considère plutôt comme une passionnée. Passionnée des livres, les premiers amours de sa vie. Les trompeurs de solitude, les créateurs de grandes espérances, les générateurs de grandes tristesses, aussi. Passionnée des voyages, des horizons infinis, des rencontres dans toutes les langues. Des chocs, des déséquilibres qui surviennent au cœur des autres continents, comme au sein de sa propre ville. Passionnée de l’enseignement, de la culture qu’elle arrive à transmettre aux esprits qui s’ouvrent, des rires qu’elle crée, des grandes illuminations qui éclairent les regards de ses petits élèves. Passionnée de la vie et de sa beauté, de son incroyable grandeur et de son incomparable cruauté. Passionnée.

2 Comments

  1. Michèle Major says

    Pendant que je lisais ces lignes, je me suis vraiment envolée avec toi belle Andréanne.

    J’aime

  2. Ping : Je pars en Inde : voyage à travers le monde et soi-même! | Le fil rouge

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s