Littérature étrangère
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Le destin tragique des amoureux

Racine, c’est lourd.

– Un gars qui a pas le préjugé à la bonne place.

J’ai connu Racine à 14 ans, au coin St-Jean et Turnball à Québec (feu le Colisée du livre). J’avais acheté deux, trois bricks à la reliure en décomposition parce que, déjà, je savais que je deviendrais comédienne. Il fallait que je me prépare, que je connaisse mes classiques. Parce que le théâtre, c’est sérieux. Point.

Je n’ai jamais ouvert un livre de Racine avant mes 18 ans. Je clamais haut et fort que c’était cool lire Racine, que moi aussi je rêvais de jouer Phèdre alors qu’au fond, je ne comprenais rien de son œuvre. Absolument rien. Je n’arrivais pas à trouver de sens dans ses jolies suites d’idées et dans ses phrases habilement maîtrisées mais particulièrement bourrées d’adjectifs. Plus tard, j’ai compris que ces regroupements d’idées portaient un nom : alexandrins. J’ai aussi compris que les tragédies de Racine sont celles que nous vivons quotidiennement. Ce sont celles qui habitent notre cinéma, qui font en sorte qu’Unité 9 persiste encore après quatre années. Non ce n’est pas lourd lire Racine. Enfin, un peu oui. Et pourtant, c’est simple et rempli de sens.

Racine a su mélanger l’impossible et le beau : poésie et fatalité. Voilà pourquoi aujourd’hui je ne néglige plus Racine.

Si bien que lorsque je suis tombée face à face avec le nouveau roman de Nathalie Azoulai, nommée aux prix Médicis, j’ai été happée par son titre. TITUS N’AIMAIT PAS BÉRÉNICE. …. Titus? LE Titus qui aimait trop Rome, au point de saccager son amour pour Bérénice? Bérénice? Reine de Palestine? Héroïne de Racine? Le ton était donné, il ne m’en fallait pas plus pour acheter le roman.

On pourrait croire que l’œuvre d’Azoulai est une biographie de Racine, qu’on y décortique son évolution et qu’on tente de comprendre son cheminement teinté de tragédie… C’est un peu ça. Mais encore plus. Titus n’aimait pas Bérénice est un doublé, nous offrant d’une part le récit de ce maître de la littérature et nous offrant aussi l’histoire d’une Bérénice moderne. Cette femme qui se voit abandonnée par l’homme qu’elle aime, qui n’arrive pas à fidéliser son Titus, bien trop accroché à sa Roma et à ses enfants. Par cette blessure, cette Bérénice trouve réconfort auprès de Racine. Elle le lit, l’analyse, se retrouve, elle qui était perdue depuis trop longtemps.
Quel est le pouvoir des actes, des mots et des alexandrins de Racine? Ont-ils autant de poids quant à nos tragédies modernes?

Bérénice nous raconte l’histoire de Racine, de Port-Royal à Paris jusqu’à son heure de gloire près du roi. On y découvre un Racine passionné, habité d’une certaine rigueur, mais un amoureux dévasté par la mort de femmes inspirantes qui auront marqué sa vie. Un héros surprenant et bourré de contradictions. Bérénice est émue. Elle se sent inspirée et prête à affronter sa destinée quand l’heure du dernier salut sonnera.

On dit qu’il faut un an pour se remettre d’un chagrin d’amour. On dit aussi des tas d’autres choses dont la banalité finit par émousser la vérité.

C’est une idée merveilleuse, une gracieuse proposition de Nathalie Azoulai. On sent tout l’amour qu’elle porte pour l’œuvre de Racine et tout le poids du chagrin quand la passion n’arrive plus à retenir l’amour et l’attachement. Ceci n’est pas un livre réconfortant, mais il demeure un passage obligé pour les cœurs brisés. Classique, original et habilement documenté, on ne sort pas indemne de notre lecture. On se sent happé par les mots, par les sentiments qui, à des siècles opposés, demeurent les mêmes, si ce n’est pas plus intense.

Le désir qu’on a pour quelqu’un est une chose violente, dit Jean. Il vous pousse des griffes au bout des doigts.

Que vos amants soient des vautours, mais vos héroïnes?

Pourquoi y échapperaient-elles?

Parce que ce sont des femmes.

Et moi, je crois que c’est tout le contraire.

Il faut aussi avouer que ce roman est marquant par son personnage de Bérénice moderne. Nathalie Azoulai réussit à nous présenter le profil d’une femme moderne forte et fière malgré le deuil qu’elle porte. Cette femme est partout dans l’œuvre de Racine. D’Iphigénie à Andromaque, ces femmes aux destins tragiques n’en demeurent pas moins des figures marquantes de la littérature. Elles sont les enjeux de leurs œuvres.

Titus n’aimait pas Bérénice
est une œuvre qui nous chamboule et nous rend curieux. Nathalie Azoulai a su intriguer le lecteur et par sa générosité m’a donné le goût de redécouvrir Racine.

Malgré tout, on se perd dans son propos… Malheureusement. Cette trop longue biographie nous fait perdre le fil quant à la destinée de notre Bérénice moderne. Et c’est le combat qui nous intéresse, celui qui nous prouve que l’œuvre de Racine est encore vivant à l’ère de notre génération qui vit souvent l’amour comme une fatalité. N’est-ce pas une tragédie que l’amour moderne? De se plaire, de se quitter sans s’accuser?

Lorsque j’ai terminé ma lecture, je me suis demandé ce que Racine aurait à dire sur notre génération. D’une part, j’ai la conviction que le combat mené par les femmes d’aujourd’hui viendrait l’émouvoir, l’apaiser. Mais nous trouverait-il las d’espérer?

Cette lecture me laisse encore perplexe sur l’évolution de la société et de ses enjeux. Elle me donne envie de croire que la beauté, l’amour, la poésie et la loyauté sont des combats qui persistent encore et que même si nous écrivons à coup de sacre et de points d’exclamation, on essaie toujours d’honorer ce que d’autres ont commencé il y a si longtemps.

Une lecture pleine de sens, qui réussit encore à nous émouvoir et à nous donner espoir en le pouvoir des mots. Parce que oui, Racine est toujours vivant. Je l’avais peut-être sous-estimé, je l’avoue. Et depuis, il ne cesse de me hanter.

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Amoureuse de la littérature depuis qu'elle est haute comme trois pommes, Marie-Laurence se décrit comme une grande passionnée des mots et de leurs impacts sur la société. Comédienne à temps plein, cinéphile et musicienne à temps partiel, elle ne sort jamais de chez elle sans être accompagnée d'un livre. Elle est chroniqueuse au sein de l'équipe des Herbes folles, l'émission littéraire de CISM 89,3 FM. Elle partage sa vie entre son ardent désir d'écrire, son amour pour le jeu, ses combats constants pour ne pas repartir en voyage, la politique (parfois elle s'emporte même), George Gershwin et le café, beaucoup de café.

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