Auteur : Marie-Laurence Boulet

Récit de jeunes rescapés

Les glissades d’eau sont souvent synonyme d’euphorie. Elles sont singulières par leur éphémérité et leur authenticité. Il faut l’admettre ; nager dans l’eau pendant des heures entières n’aura jamais procuré autant de satisfaction à un enfant. C’est le summum du divertissement, le Saint-Graal de nos jeunes étés. 
Mais si, comme moi, vous avez été cloîtré à une vision équivalente à celle de vos grands-parents, les glissades d’eau ont souvent été associées à la terreur. Car contrairement aux autres enfants de votre âge, le divertissement avait ses limites et ses conséquences. Je garde un souvenir très précis de cette peur constante. Celle de perdre ses lunettes, de devoir s’abstenir d’aller rejoindre mes amis dans la piscine à vague ou celle des nuits précédentes, où mon sommeil cédait à l’angoisse et aux mauvais scénarios déjà envisagés. Malgré tout, de loin ou de près, les glissades d’eau restent gravées dans notre mémoire comme l’équation d’une jeunesse absolue. Car pendant un bref moment, vous vous sentez à la fois en danger et immortel. C’est d’ailleurs cette idée qui a influencé un …

La fin de l’innocence

L’été est une saison unique. Chaque année, elle nous tient en haleine par son imprévisibilité. C’est elle qui anime les conversations et les espoirs de chacun. Elle marque la fin de l’hibernation et le début d’un souvenir ancien. Elle se dissocie des trois autres par sa légèreté, ses chaleurs et ses nuits sans fin. C’est le temps des glaïeuls, de l’amour et de la nouveauté. Je garde un souvenir précis de mes étés de jeune adolescente. Ces 2 mois qui nous semblent éternels et qui nous dissocient de la tempête qui gronde entre les casiers de la jungle du secondaire. C’est le seul moment où rien ne nous oblige à quoi que ce soit. Pas besoin de fuir, de faire semblant, de survivre. C’est la possibilité infinie de slush, de premières bières et de marathon THE O.C. (j’avais une belle vie, eh oui). C’est être soi-même complètement, et c’est se découvrir à travers nos propres yeux. 

C’est aussi la fin de l’innocence, l’éveil des sens et de l’émancipation. C’est s’opposer à toute figure parentale, être …

Hollywood est mort, vive Hollywood!

Si j’ai longtemps critiqué les biographies, c’est que leurs 1546 pages m’effrayaient. Je les trouvais déjà ennuyeuses avant de les avoir lues. Car même en étant fascinée ou pas par cette personne, j’avais le pouvoir de m’informer sur elle d’une manière beaucoup plus rapide qu’une lecture quotidienne et assidue de plusieurs mois. Avoir accès aux personnalités publiques est de plus en plus simple. Vous n’avez même pas le temps de poser votre question que Wikipédia vous offre déjà une réponse instantanée. Eh oui, le progrès. Je l’avoue, j’ai longtemps rigolé des biographies de célébrités. Coupable. Mais le fait est que le progrès (sujet tabou de ma chronique) n’est pas arrêtable et son attaque peut avoir des conséquences parfois surprenantes. C’est grâce à lui que la biographie s’est modernisée et transformée. Depuis quelques années, nous sommes témoins d’une montée fulgurante du féminisme dans divers domaines. C’est le cas particulièrement du domaine du show-business américain. Les femmes ne se contentent plus de rôles de soutien, elles deviennent les modèles de milliers de jeunes femmes. Elles sont à …

La singularité de l’oppression

  On a tous vécu une première fois. Si on y pense bien, notre quotidien est rempli de première. Le premier café, le premier deuil, la première faille. Cette faille nous appartient, et bien qu’elle nous angoisse, nous soit secrète ou nous rende honteux, elle est en nous. On ne peut la dénier. Il y a aussi le premier roman. Celui qui lève le rideau sur les écrivains d’aujourd’hui et de demain. Je n’écris pas de roman, mais je les lis. Surtout les points de départ. Ceux qui façonnent notre relève, qui frappent par leur sincérité et leur témérité. L’honnêteté du premier roman n’a pas d’égal. L’œuvre parle d’elle même et ne tente pas de prouver, ou d’égaler quoi que ce soit. On ne peut que s’émerveiller devant cette nouvelle découverte. Si la rentrée littéraire de l’automne 2016 nous a autant émerveillés, c’est en grande partie par la présence de nouveaux auteurs qui élèvent leurs jeunes voix et se démarquent par la clarté de leurs propos. Parmi ces auteurs, un en particulier se démarque par …

Le temps des fleurs et des femmes


La curiosité est un vilain défaut à bien des égards. 
Qui n’a pas déjà mis sa main sur le four alors que tout le monde vous l’avait strictement défendu ? Bien qu’on nous enseigne rapidement ce qu’il faut ou ne faut pas faire, l’interdit reste la plus terrible sensation. 

L’appel du mal nous fascine, parce qu’il est l’acte d’un être humain, notre égal. C’est un miroir qu’on ne veut pas observer, de peur de s’y attarder trop longtemps et de s’y perdre. L’horreur, c’est la théorie du 50/50. Car en chaque être humain, il y a une moitié de bon, et une moitié de mal. Si nous tendons généralement vers la lumière, certains n’y retrouvent aucun confort. 
Qu’est-ce qui déclenche cette animosité ? Cet appel du chaos ? Qui peut commettre de tels actes ? Quand le fissure apparaît, quelle marque peut-elle laisser sur nos proches et sur les générations à venir ? C’est ce qui fait du roman The Girls un récit aussi fascinant. 
Pourquoi sommes-nous appelés par le mal ? Quel est son pouvoir de persuasion sur nous ? Mais …

Ces filles qui en savent trop

La vie n’est pas un paragraphe et la mort n’est pas une parenthèse.   Je ne lis pas de romans policiers. La réponse logique pourrait facilement se traduire par le fait que je suis peureuse, que la simple idée qu’un livre trônant sur ma table de chevet contienne un tueur en série prêt à découper son voisin en julienne puisse être l’objet de mes cauchemars anticipés. Mais la vraie réponse est que je n’y connais rien. L’horreur s’offre à nous dans les journaux, à la télévision et au cinéma. Certains diront que c’est assez, que les bains de sang et les tueurs de masses ont été abordés assez souvent dans notre culture, qu’il faut arrêter de leur donner toutes ces attentions. Je n’ai jamais pu me faire une opinion éclairée sur la situation, puisque pour moi, la théorie abordée dans le roman policier du meurtrier en fuite reste un mythe. Même si le sujet paraît évident pour certains, il n’en demeure pas moins que quelque chose m’a toujours attirée, comme un fruit défendu. Si je m’exalte et …

L’importance d’un journal intime constant

Le journal intime est un passage obligé, un rituel auquel se prêtent les jeunes filles angoissées par ce qui les entoure, mais aussi par l’idée de devenir des femmes et de devoir affronter ce qui les attend. Le journal intime est aussi, dix ans plus tard, la source d’une analyse sans merci de notre jeune moi. Et c’est alors que l’angoisse de ne pas avoir changé, la honte d’avoir écrit des choses niaiseuses et les fous rires de nos premiers kicks viennent prendre le dessus. On oublie souvent qu’écrire, peu importe la façon, est un procédé créatif. Le je me moi, même avec sa banalité, peut nous permettre dans nos moments les plus inventifs de redécouvrir une partie de soi et de l’exploiter pour en faire quelque chose de beau et de sincère (voir la chronique de Marjorie ici).  C’est d’ailleurs le procédé utilisé par Lena Dunham pour son tout dernier livre, Is it evil not to be sure? Petit livret bonbon de 50 pages publié ce printemps, Lena nous revient avec des extraits de son …

Voyage au pays des elfes (ou Passion Islande)

Aller au-devant de l’inconnu, accepter d’être vulnérable, s’ouvrir et s’offrir au changement, à l’émerveillement.  Techniquement, je pourrais dire au monde entier que j’aime voyager. Que j’angoisse à l’idée de choisir les bons items à amener avec moi dans mon sac, que je n’arrive jamais à choisir le bon livre pour m’accompagner, que je déteste prendre l’avion et que je pleure chaque fois que je mets les pieds au sol. Mais la réalité est, combien de fois me suis-je vraiment permis de partir? Combien de fois aurais-je fait abstraction de l’insécurité pour me lancer dans le vide? Il y a mille sortes de voyageurs. Ceux qui planifient leur voyage un an à l’avance, ceux qui posent les pieds en sol inconnu avec aucun itinéraire et ceux qui s’enferment dans un hôtel ***** pour avoir la sainte paix. J’ai la conviction qu’aucun voyageur n’a la réponse absolue. Aucune manière n’est meilleure que l’autre, elles se valent toutes et permettent à chacun d’entre nous de se détendre, de s’émerveiller de se sentir complètement éveillé. Pour ma part, je me …

Le destin tragique des amoureux

Racine, c’est lourd. – Un gars qui a pas le préjugé à la bonne place. J’ai connu Racine à 14 ans, au coin St-Jean et Turnball à Québec (feu le Colisée du livre). J’avais acheté deux, trois bricks à la reliure en décomposition parce que, déjà, je savais que je deviendrais comédienne. Il fallait que je me prépare, que je connaisse mes classiques. Parce que le théâtre, c’est sérieux. Point. Je n’ai jamais ouvert un livre de Racine avant mes 18 ans. Je clamais haut et fort que c’était cool lire Racine, que moi aussi je rêvais de jouer Phèdre alors qu’au fond, je ne comprenais rien de son œuvre. Absolument rien. Je n’arrivais pas à trouver de sens dans ses jolies suites d’idées et dans ses phrases habilement maîtrisées mais particulièrement bourrées d’adjectifs. Plus tard, j’ai compris que ces regroupements d’idées portaient un nom : alexandrins. J’ai aussi compris que les tragédies de Racine sont celles que nous vivons quotidiennement. Ce sont celles qui habitent notre cinéma, qui font en sorte qu’Unité 9 persiste encore …

Briser le quatrième mur, un texte à la fois

Aller au théâtre… Il n’y a rien de plus excitant et de moins sûr. L’effet est instantané : on aime ou on n’aime pas. Pourtant, on y repense encore pendant le trajet de 36 minutes nous séparant de la maison. On se remet en question, on propage la nouvelle et on évalue tous les facteurs qui ont forgé notre opinion. Il y a aussi l’urgence de s’y rendre, d’être séduit par une pièce. Si tu as de la chance, tu as un mois. Souvent, ce n’est qu’une question de jours. Ou parfois, d’années (si tu n’as pas encore vu Les Belles-sœurs, ne t’inquiète pas, ça devrait repasser près de chez toi). Pour moi, le théâtre c’est un build up de plusieurs choses. C’est un lieu, une atmosphère créée par des acteurs, des techniciens et des créateurs prêts à défendre leur propos. Mais la base même, la colonne d’un succès, c’est le texte. On est pas mal chanceux ici. Non seulement nos auteurs sont talentueux, mais ils sont aussi des gymnastes de mots qui savent s’adapter aux exigences …