Poésie et théâtre
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Trainspotting : Invitation au fond du gouffre

Londres. Les années 80. L’émergence de la musique new wave, l’ampleur que prend le mouvement anarchiste et la chute du mur de Berlin apportent un vent de changement dans la société de cette décennie. Par conséquent, la jeune génération vivant cette époque est modelée par la mouvance de son temps et s’inscrit dans le registre de la révolte.

Mark « Rent-boy » Renton, David « Spud » Murphy, Simon « Sick Boy » Williamson, Francis  « Franco » Begbie et Thomas « Tommy » MacKenzie sont des enfants fictionnels issus de ce soulèvement. Peut-être reconnaissez-vous ces noms? Il s’agit des personnages principaux du roman Trainspotting d’Irvine Welsh, aussi adapté au cinéma par David Boyle. Le mois dernier, j’ai eu la chance d’assister à l’adaptation théâtrale de l’oeuvre présentée au Théâtre Prospero et j’en suis sortie renversée.

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Crédit : Pierre-Marc Laliberté

Synopsis

Trainspotting c’est le récit tragique d’un groupe d’amis qui cherchent un sens à leur existence. Entre la drogue et le sevrage. Entre l’amour et la guerre. Entre l’amitié et la haine. Entre l’Écosse et Londres. Entre le chaos et le nirvana. C’est l’histoire d’une vie. De plusieurs qui s’entrechoquent entre le sans espoir et la possibilité. Nous sommes transportés dans l’univers de la dépendance à la drogue et de tout ce que cela implique autant financièrement que socialement. Nous voyageons à travers le temps pour retomber dans les années 80 à Édimbourg.

Le texte

Déjà, il s’agit d’un grand défi d’adaptation puisque l’oeuvre de Welsh s’inscrit dans une époque et un lieu précis. Or, le scénario fut parfaitement transformé pour que la nouvelle version s’incruste dans le milieu québécois. Il ne fallait pas s’attendre à autre chose puisque le travail de traduction était effectué par nul autre que Wajdi Mouawad. L’anglais britannique des banlieues figurant dans l’histoire originale fut transformé habilement en français québécois familier au sein de la pièce de théâtre. La présence de nombreux sacres rappelait le langage odieux utilisé par les personnages de l’oeuvre de Welsh, mais aussi de celle de Boyle.

La mise en scène et le décor

L’aspect visuel m’a complètement épatée. Il s’agissait de ma première fois au Théâtre Prospero et malgré la petitesse de la salle, ils ont réussi à rendre le décor fidèle à l’atmosphère qui devait y régner. Les jeux de lumière souvent synchronisés à la musique du Londres des années 80 étaient parfaits à tout coup. Une certaine angoisse s’emparait de nous lorsque les couleurs saccadées se mettaient en branle. De plus, l’éclairage aux néons, froids et artificiels, nous plongeait totalement dans l’ambiance de la salle de gym, qui est un lieu important dans le déroulement de l’action. La lueur des chandelles qui était parfois utilisée comme seule lumière ajoutait à l’univers de la toxicomanie. Les diverses projections de train imposaient un mouvement qui donnait un certain rythme à la représentation.

Sur scène, une sorte de maison mobile figurait comme principal lieu. Cette dernière était constituée de nombreuses portes et fenêtres. Les personnages entraient et sortaient allègrement, ce qui offrait un dynamisme intéressant pour l’oeil. La porte de garage qui s’ouvrait par moment provoquait un bruit de ferraille et laissait voir une arrière-scène digne des entrepôts les plus crasseux des ghettos londoniens. Un coup de génie!

L’élément primordial du décor prenait la forme d’un matelas posé à même le sol en plein milieu de la place. Objet mythique autour duquel les consommateurs d’héroïne se rassemblent. Or, ce dernier cachait un détail splendide aux spectateurs. Dans l’une des scènes, celle se déroulant au cimetière lors de l’enterrement du frère de Mark, mort au combat, le matelas est renversé et le public découvre le drapeau britannique graffité au dos. D’ailleurs, un trou rectangulaire apparaît dans le plancher à l’endroit où se trouvait l’objet, une minute auparavant, laissant imaginer la béance creusée pour accueillir le cercueil du défunt. La magie ne s’arrête pas là. Ce trou sera réutilisé pour faire chuter les personnages sous le plancher, et ce, à travers le matelas, lui-même éventré en son centre. Apparemment, on peut faire beaucoup avec peu.

Plusieurs pièces étaient également dissimulées à la vue du spectateur. Pièces dans lesquelles des scènes trop inquiétantes pour être rendues au théâtre se déroulaient. Je pense, entre autres choses, à la séquence où Allison retrouve son bébé mort après qu’elle l’ait oublié pendant plusieurs jours dans son berceau. On cache ingénieusement le corps putréfié, mais l’horreur de l’instant est rendue par le cri terrible lancé par la jeune femme lors de la découverte. D’un autre côté, le metteur en scène n’a pas hésité à présenter la scène de la toilette. Moment dans lequel Mark tente de récupérer ses suppositoires à l’opium dans une cuvette sale et remplie d’excréments. Tout y était. Le jeune homme y plongeait les mains aisément en jetant le tout en direction de la foule. Bref, on montrait sans montrer et son contraire à la fois, le tout de façon pertinente, judicieuse et d’un doigté réfléchi.

Mon gros coup de coeur en ce qui a trait au décor est le chemin de fer qui longeait la scène au niveau des sièges des spectateurs. Il était parsemé de cailloux et chaque fois qu’un des acteurs s’y promenait, le bruit provoqué par les pas évoquait l’errance des drogués dans les lieux abandonnés. Ai-je déjà dit qu’on peut faire beaucoup avec peu?

En somme, le décor était un sans faute!

Le jeu des acteurs

L’adaptation de Boyle est définitivement devenue un film culte, entre autres choses, à cause de la performance des acteurs y figurant. Trainspotting a littéralement lancé la carrière d’Ewan McGregor. Le défi fut largement relevé. Tous les acteurs ayant partagé la scène cet

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Crédit : Pierre-Marc Laliberté

après-midi-là étaient fabuleux. Ils ont été à la hauteur de mes attentes et elles étaient bien hissées. À mon avis, deux d’entre eux se sont largement dépassés. Les performances de Lucien Ratio incarnant Mark, le protagoniste principal, et de Martin Boily jouant le rôle de Tommy étaient renversantes.

Le premier offrait un jeu authentique tout en empruntant plusieurs mimiques du personnage d’Ewan McGregor dans l’adaptation cinématographique, et ce, de façon impeccable. Comment ne pas s’en inspirer vu la justesse? Le comédien dégageait une intensité palpable qui créait une sorte de tension fragile entre le public et lui. Lorsqu’il s’asseyait en petit bonhomme sur le matelas crasseux en plongeant ses yeux vers l’avant, j’avais l’impression que son regard transperçait mon âme pour m’enfoncer dans la gorge son cri empreint de mal de vivre. J’y croyais. J’avais mal.

J’ai apprécié le deuxième acteur mentionné précédemment dès son entrée sur les planches. Je savais que ce dernier me ferait verser une larme tôt ou tard. Je me connais bien. Il était toujours le principal concerné dans les moments les plus touchants au cours de la représentation. Il nous faisait cadeau d’un jeu franc et ressenti. La séquence finale le mettant en scène était particulièrement enivrante. Le genre qui te suit comme ton ombre encore quelques heures après la représentation. Le type qui laisse un goût amer et une pensée angoissante. Un pur délice!

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« J’ai honte d’être Écossais, on est des criss de ratés dans un pays de ratés. J’reproche pas aux Anglais de nous avoir colonisés. J’haïs pas les Anglais. C’est des mange-marde. On a été colonisés par des mange-marde. […] On est gouvernés par des trous du cul pourris du câlisse. Pis tu sais-tu qu’est-ce que ça fait de nous ça? Ça fait de nous des minables! Les plus minables des minables. […] J’haïs pas les Anglais. Ils font c’qu’ils peuvent avec ce qu’y’ont. C’est les Écossais que j’haïs. C’est nous que j’haïs. »

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J’ai assisté à la déchéance et à la descente en enfer de ces personnages fictifs avec douleur et sincérité. J’ai suivi le chemin dans lequel ils ont tenté de me guider à l’aveuglette. Je m’y suis perdue. Et jamais, je n’en reviendrai.

Extrait du texte de la pièce de théâtre vue au Théâtre Prospero.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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par

Mais qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance?» (Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris) Les vers de Baudelaire auront été la source de son épanouissement en tant que bizarroïde de ce monde. La poésie, Marika la vit au quotidien à travers tous les petits plaisirs qui s’offrent à elle. Une grimace partagée avec une fillette dans le métro, la fabrication d’un cerf-volant dans un atelier strictement réservé aux enfants, un musicien de rue interprétant une chanson qui l’avait particulièrement émue par le passé, lui suffisent pour barbouiller le papier des ses pensées les plus intimes. Chaque jour est une nouvelle épopée pour la jeune padawan qu’elle est. Entre deux lectures au parc du coin, un concert au Métropolis et une soirée au Cinéma du Parc pour voir le dernier Wes Anderson, elle est une petite chose pleines d’idées et de tatouages, qui se déplace rapidement en longboard à travers les ruelles de Montréal. Malgré ses airs de gamine, elle se passionne pour la laideur humaine. Elle est à la recherche de la beauté dans tout ce qu’il y a de plus hideux. Elle se joint au Fil Rouge afin de vous plonger dans son univers qui passe des leçons de Star Wars aux crayons de Miron en faisant un détour par la voix rauque de Tom Waits et le petit dernier des Coen. Derrière son écran, elle vous prépare son prochain jet, accompagnée de son grand félin roux, d’une dizaine de romans sur les genoux et d’un trop plein de culture à répandre

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