Littérature étrangère
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À ressasser les choses, des heures d’affilée

Quand je roule aujourd’hui dans la campagne, je découvre encore des détails qui me rappellent Hailsham.

J’ai découvert le film Never let me go un peu par hasard. Je cherchais un film au contenu romantique pour satisfaire ce côté fleur bleue de ma personne. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre et j’ai été agréablement surprise. Je me suis même offert le DVD pour être certaine de pouvoir le visionner aussi souvent que l’envie me prendrait. À l’époque de ma découverte du film, peu de temps après sa sortie, dont je n’avais pas du tout entendu parler, j’ai tout de suite entamé ma recherche du roman dont avait été inspirée la version cinématographique, réalisée par Mark Romanek, avec Carey Mulligan (une révélation pour moi comme actrice), Keira Knightley et Andrew Garfield dans les rôles principaux. La version française, Auprès de moi toujours, de Kazuo Ishiguro. Dans chacune des librairies où je passais, indépendantes ou usagées, je demandais s’ils avaient en magasin le titre. Je voulais qu’il vienne à moi un peu comme le film était venu, en le cherchant oui, mais tout de même en le laissant venir. Parce que j’aurais très bien pu le commander et l’attendre. Il s’est plutôt écoulé quelques années entre le début de ma recherche et le moment où il s’est présenté à moi dans une petite librairie de livres usagés où j’aime bien m’arrêter lorsque je suis de passage dans la métropole.

Comme il m’arrive très souvent d’essayer d’entamer un livre, puis de ne rien forcer, de le mettre de côté puis d’y revenir au bon moment, j’ai essayé de lire Auprès de moi toujours plus d’une fois avant de m’y mettre cette fois, la bonne sans trop y penser, simplement par désir sensible et doux de le faire.

Contrairement aux fois précédentes, je me suis mise à lire ligne après ligne, en me laissant porter par les mots de l’auteur dans les pensées de la narratrice de l’histoire, Kath ou Kathy H..

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Si vous avez déjà vu le film ou lu le roman, vous êtes au courant qu’il ne s’agit pas du tout d’une histoire ordinaire, en fait c’est le cadre qui ne l’est pas, alors que les personnages, eux, ne cherchent qu’à vivre leur vie, de la manière la plus normale possible.

D’entrée de jeu, nous entrons dans l’univers de Kathy H., une sorte d’aide-soignante ou d’accompagnatrice, qui fait le point sur les premières années de sa vie, sa petite enfance, son adolescence et le début de l’âge adulte. Elle raconte, entre autres, comment Ruth et Tommy sont entrés dans sa vie et comment ils lui ont permis de devenir qui elle est.

Nous comprenons très vite que les trois personnages ont fait connaissance alors qu’ils étaient encore tout-petits, dans un endroit nommé Hailsham, qui ressemble aux premiers abords à un pensionnat. Kath tient à ce que nous comprenions d’où est née son amitié avec Ruth et Tommy. Nous avons alors droit à un panorama sans exacte chronologie, suivant le fil de ses pensées, allant d’un point à un autre, pour bien saisir les subtilités de l’histoire. Elle passe de la petite enfance à l’âge adulte, en traçant un chemin, un pont entre la raison et les multiples hypothèses sur la vie à Hailsham. Car il règne en cet endroit et sur le visage de tous les gardiens et professeurs un climat de mystère qui amène les enfants à chercher des réponses de toutes les manières. Et Dieu sait que les enfants ont un imaginaire des plus débordants. Nous comprenons très vite, en tant que lecteurs, qu’il se passe quelque chose d’étrange et que, malgré les mauvaises pistes que semblent prendre les enfants pour comprendre ce que leur cachent les adultes, ils ne sont pas fous. En fait, ils sont tout à fait conscients d’être différents, de ne pas être comme ces gens au-dehors, mais à quel point, ça, ils ne peuvent le mesurer. Après tout, ce ne sont que des enfants, qui jamais auparavant n’ont connu d’autre réalité que celle-là.

Ruth, Tommy et Kathy, tout comme leurs amis de classe, sont des clones humains. Un jour, ils devront faire don de leurs organes pour sauver des vies. Pour ça, ils doivent prendre soin de leur corps et de leur esprit. C’est pourquoi ils sont si bien surveillés.

Comment alors vivre et grandir en sachant que quelque part, nous ne nous appartenons pas réellement, que nous n’avons pas le choix de vivre ou de mourir et que nous serons utilisés pour sauver d’autres gens? En créant une multitude d’histoires autour des cachoteries et de la réalité. Car on cherche quand même à les épargner en ne leur disant surtout pas tout. On cherche entre autres à mesurer leur degré d’humanité et de singularité à partir de leurs créations artistiques devenues un sujet de grande importance, sans qu’ils comprennent exactement pourquoi c’est si important.

Le film, d’une grande délicatesse photographique, semble avoir centré davantage l’histoire sur le rapport amical triangulaire entre Ruth, Kath et Tommy, en misant sur l’histoire d’amour entre les deux derniers, un amour à la fois fraternel et amoureux. Je lisais le titre Auprès de moi toujours comme la présence de Kath dans la vie de Tommy du début à la fin à cause de la tendresse de cette dernière envers lui. Tandis que je lis le livre comme quelque chose de plus universel, comme si c’était, oui, Ruth et Tommy que Kath gardait avec elle, près d’elle pour toujours, mais aussi comme si elle gardait toute leur vie à Hailsham en elle (et leur vie aux Cottages lorsqu’ils atteignent la maturité). Leur enfance, entre l’innocence, l’incompréhension et la force des émotions humaines. Je trouve les œuvres, cinématographique et littéraire, aussi fortes, mais pour diverses raisons.

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Quelques jours se sont écoulés depuis que j’ai refermé le livre et l’histoire m’habite et me hante plus que jamais. C’est une histoire de valeurs morales et d’amitié, de rencontres et de questionnements sur l’importance d’être.

J’aimerais le relire et je crois que j’y replongerais encore et encore avec autant de plaisir que d’émotions.

Pourtant, un peu de ça doit s’inscrire quelque part. Ça doit s’inscrire, car quand un tel moment survient, une partie de vous attend déjà. Depuis le très jeune âge, cinq ou six ans peut-être, résonne au fond de votre tête un murmure qui vous dit : Un jour qui n’est peut-être pas si lointain, tu vas savoir l’impression que ça fait. Alors vous attendez, même si vous ne le savez pas vraiment, vous attendez le moment où vous vous rendez compte que vous êtes réellement différent d’eux; que, dehors, il y a des gens comme Madame, qui ne vous détestent pas et ne vous souhaitent aucun mal, mais qui frissonnent néanmoins à la seule pensée de votre existence […].

 

ISHIGURO, Kazuo, Auprès de moi toujours, folio, Gallimard, 2005.

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par

Louba-Christina Michel est une passionnée. Elle écrit depuis qu’elle sait comment faire et même avant, dans une sorte d’hiéroglyphes inventés. Et dessine depuis plus longtemps encore, elle a dû naître avec un crayon dans la main. Elle est transportée par tout ce qui touche à la culture et dépense tout son argent pour des livres et des disques (hey oui!). Elle prend beaucoup trop de photos de son quotidien, depuis longtemps. Des centaines de films utilisés attendent d’être développés dans des petites boîtes fleuries. Sa vie tourne autour de ses grandes émotions, de ses bouquins, de l’écriture, de l’art, du café et maintenant de sa chatonne princesse Sofia. Après une dizaine d’années d’errance scolaire et de crises existentielles, entre plusieurs villes du Québec, elle est retournée dans son coin de pays pour reprendre son souffle. Elle travaille présentement à un roman et à une série de tableaux.

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