Féminisme
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Construction de la féminité

Un des livres qui m’a le plus marquée au courant de l’année 2016 est sans aucun doute La femme gelée, par Annie Ernaux. Pour moi, l’autrice trouvait chaque fois les mots justes pour construire des phrases percutantes qui venaient ébranler mes certitudes et en même temps me donner l’impression d’être éminemment comprise.

Ma relation avec Annie Ernaux n’a pas toujours été aussi simple. La première fois que j’ai lu un de ses livres, j’étais au cégep et je n’ai pas du tout aimé. L’écriture épurée de l’autrice, presque dénuée d’émotion, m’avais semblé froide, voire impénétrable. La jeune fille de 19 ans que j’étais à l’époque avait été incapable de se reconnaître à travers le récit ou même d’éprouver de l’empathie. Tout aurait pu finir là, une rencontre littéraire ratée, puis plus rien. Mais une de mes proches amies adore cette autrice et m’a encouragée (lire tordu un peu le bras) pour que je lise d’autres récits d’Ernaux. Elle m’a expliqué qu’Annie Ernaux faisait de l’auto-socio-biographie, d’où l’impression de distance, puisqu’elle se pose toujours comme témoin et non pas comme acteur.

C’est avec le roman L’Événement, récit autobiographique sur son expérience d’avortement, que le déclic s’est fait. Il m’a semblé, pour la première fois, que le style si particulier d’Annie Ernaux était en fait la seule façon dont on pouvait faire le récit d’un événement aussi intime et douloureux qu’un avortement. La grande simplicité de la narration, cette façon de décrire et de raconter très factuelle et très peu émotive, laissait toute la place à mes propres émotions. Je pouvais vivre cet événement comme je le souhaitais: en colère, en larme, en compassion, en douleur. Le récit n’impose rien et laisse place à tout. Après cette lecture, ma relation avec l’oeuvre d’Annie Ernaux a complètement changé. Depuis, je tente de lire un de ses livres chaque année.

Le style de l’autrice est donc particulier parce qu’elle fait de l’auto-socio-biographie. En explorant son histoire familiale, elle décrit aussi tout un contexte social. Le «Je» du récit ne renvoie pas uniquement à un «Moi», mais aussi à une identité collective. C’est précisément ce qui ce passe dans La femme gelée. Annie Ernaux raconte comment, depuis l’enfance, elle a construit sa définition de la féminité, mais aussi sa propre identité de femme.

«Comment, à vivre auprès d’elle, ne serais-je pas persuadée qu’il est glorieux d’être une femme, même, que les femmes sont supérieures aux hommes. Elle est la force et la tempête, mais aussi la beauté, la curiosité des choses, figure de proue qui m’ouvre l’avenir et m’affirme qu’il ne faut jamais avoir peur de rien ni de personne.» p.15

L’autrice parle évidemment de ses expériences personnelles, mais son écriture minimaliste permet soit de se reconnaître à travers ses expériences, soit de nous renvoyer à nos propres expériences. Ainsi, même si je n’ai pas grandi en France après la Deuxième Guerre mondiale, lorsque l’autrice parle de sa relation avec sa mère, c’est comme si elle me parlait de ma relation avec ma mère. Je suis passée à travers toute la gamme des émotions avec ce livre, parce que j’avais l’impression d’être comprise, mais aussi des mots pour finalement dire comment je me sentais, comment ce n’est pas si simple que ça de construire sa définition de la féminité. Il ne suffit pas d’avoir un bon modèle dans sa vie. Il faut aussi trouver le courage et la force d’affirmer cette définition.
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Anne-Marie vient tout juste de terminer une maîtrise en sociologie et elle prépare un doctorat dans le même domaine. Elle se spécialise en sociologie de la littérature parce qu'elle est convaincue que les livres sont bien plus qu'un tas de feuilles reliées ensemble, plus qu'un divertissement, elle pense qu'ils sont les témoins d'un époque et des guides pour leurs lecteurs. Anne-Marie a toujours un livre avec elle, juste au cas, on ne sait jamais à quel moment on aura besoin du secours de la littérature. Elle aurait voulu être BFF avec Jane Austen.

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