Au-delà des livres
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Saint-Henri : quartier de ciels ardents

Hier, j’ai cru sentir l’odeur du varech, que je connais par cœur, dans la ruelle derrière mon appartement sur la rue du Couvent. Mon appartement est pourtant très loin du fleuve salé. Je suis sortie pour confirmer. Un rayon de soleil tendre et frais dissimulait mal la souillure du printemps présente dans la ruelle, sur les trottoirs, dans l’air même. Un rayon d’une lumière matinale, belle, mais sans merci, découpait toutes les ombres avec une précision fanatique. Partout, les déchets laissés derrière par l’hiver abondaient. Aujourd’hui, cela fait deux ans que j’habite le quartier Saint-Henri.

Il y a quatre ans, je suis partie de l’Outaouais pour égarer mon futur dans Montréal. Puis, j’ai choisi Saint-Henri. J’ai décidé de me faire bercer** par l’histoire ouvrière, par les trains qui déchirent la nuit et par les carcasses d’usines vides.

**Embourgeoisement : je m’installe dans un quartier qu’on a toujours voulu avoir les moyens de fuir; j’utilise le verbe bercer pour décrire mon arrivée.

Bordée à l’est par l’autoroute 15, au nord par Westmount et l’autoroute Ville-Marie, à l’ouest par la rue Atwater et au sud par le canal Lachine, la paroisse de Saint-Henri naît du démembrement de la paroisse de Montréal le 2 juillet 1867. À l’époque, les trafiquants de fourrures y venaient pour les vendre sur place. L’odeur émanant des trop multiples restaurants chics d’aujourd’hui masque des décennies de puanteur de tanneries, de cuir et de sueur. Grâce à Gabrielle Roy et son célèbre roman Bonheur d’occasion, le quartier fait partie de l’imaginaire collectif québécois. Saint-Henri incarne l’image du Québec ouvrier industriel pré-Révolution tranquille. Michèle Lalonde nous l’a confirmé. De Saint-Henri à Saint-Domingue, les contremaîtres « fixe[nt] l’heure de la mort à l’ouvrage ».

Quarante-cinq ans plus tard, les sédiments du passé sont visibles partout. Immanquablement, je les reconnais, même si avant d’arriver dans la métropole, je ne les avais que lus. En 1945, Gabrielle Roy écrivait : « Le train passa. Une âcre odeur de charbon emplit la rue. Un tourbillon de suie oscilla entre le ciel et le faîte des maisons ». C’est peu dire que dire que le quartier a changé. Mais, malgré l’absence de suie, les espoirs des habitant-es sont encore noircis. Saint-Henri : quartier de luttes populaires. Avec sa population encore majoritairement francophone, moins scolarisée et moins propriétaire que la moyenne montréalaise et avec un plus haut pourcentage de ménages vivant sous le seuil de faible revenu que le reste de la ville, Saint-Henri demeure un lieu propice à la fermentation de l’insurrection populaire. Ça boucane encore en dedans.

À l’origine, Saint-Henri était un village où venaient les « autochtones et coureurs des bois » pour contourner « les rapides du fleuve en empruntant les terres où se situe l’actuel quartier ». Un lieu de convergence, certes, mais un lieu de convergence est un lieu transitoire et impermanent. On n’y reste que rarement par choix. Aujourd’hui encore Saint-Henri accueille une panoplie de jonctions d’artères différentes. Les autoroutes, les voies ferrées, même les métros y convergent et repartent dans d’autres directions. Tout pointe vers la sortie dans ce quartier si bien délimité; un quartier coincé dans lequel depuis longtemps on y vit un peu trop à l’étroit : « rue Beaudoin, on n’entendait dans la maison que la poussée de la vapeur sous le couvercle de la bouilloire […] Pour recevoir Jean, la jeune fille avait brossé, ciré, épousseté; et elle avait fait disparaître tous ces petits vêtements, ces pauvres jouets défoncés, ces petites choses d’enfants qui rappelaient leur vie étroite et bousculée » (Bonheur d’occasion, p. 229). Un quartier depuis longtemps pris en sandwich entre un autre plus riche et le canal, aussi impossible à outrepasser.

Arpentant une rue bordée de poubelles et de vertiges, soudainement, une effusion chétive d’amour : un enfant que je connais un peu me fait allô de la main. Saint-Henri : quartier de ciels ardents, de ciels tendres, de ciels qui font rêver. Marie Uguay a dit que la ville « contient la vie dans son fourmillement majestueux, désordonné en apparence, mais parfaitement ordonné à notre insu » (Journal, p. 28). Il n’y a pas de prétention de fourmillement majestueux à Saint-Henri. Le jour, ça grouille un peu sur la Notre-Dame et comme partout ailleurs à Montréal, il y a les animaux métropolitains qui vivent foncièrement, s’approchant peut-être d’un quotidien majestueux. Les écureuils volent furtivement la nourriture dans les cuisines et les pigeons sont trop gras pour daigner voler à l’approche de pas. Sinon, le dimanche le parc Sir-George-Étienne-Cartier s’anime un peu. On joue à la pétanque ou au soccer entre amis. Mais la nuit, le quartier dort. Seule l’odeur nauséabonde de friture (qui réussit tout de même à enivrer mes sens) fourmille alors que je marche pour regagner la rue du Couvent après la fin du boulot.

Le quartier dort… enfin presque. Loin des rues saintes d’Antoine, Jacques, Rémi, Marguerite et Émilie, j’ai découvert, un vendredi soir où l’appel d’aventure se faisait plus urgent, un endroit à Saint-Henri qui grouille quasi imperceptiblement la nuit. Nous immisçant dans une vieille bâtisse désaffectée, mon amie et moi avons découvert un monde clandestin à même le quartier que je croyais si bien connaître. Une sorte de tanière pour les artistes de la rue. Ils y viennent pratiquer leurs tags sur les hauts murs des anciens lofts. Nous promenant sur la pointe des pieds à travers les dégâts d’eau et les vitres cassées nous avons été prises d’horreur en entendant d’autres pas que les nôtres. Mais, voulant nous prouver plus brave l’une que l’autre, nous n’avons pas prononcé une parole. Finalement, ce n’était qu’un artiste qui s’exerçait à barbouiller les murs de ses pensées. Trop soulagées pour véritablement le remarquer, plus tard en regagnant ma demeure, nous ne l’avons pas reconnu lorsqu’il nous a saluées en promenant ses chiens. Je me suis mise à regarder mes voisins différemment après cette soirée, me demandant quelles occupations secrètes ils pratiquaient dans ce quartier qui ne finit plus de me surprendre.

À présent, je comprends ce qu’Uguay veut dire lorsqu’elle écrit dans son Journal : « émotion à la vue d’un lieu où s’inscrit un ancien état d’âme, une ancienne impression, d’anciennes paroles, d’anciennes rencontres, alors que le lieu ne contient aucune magie » (p. 83). Ici, à Saint-Henri, il n’y a pas de magie. Pourtant, à mon insu, sans que je sache trop comment, un passage s’est créé entre Saint-Henri et mon cœur, un passage secret dont je suis la seule à connaître les effets. À force d’usure, le passage achemine bien des émotions, et, sait-on jamais, un jour peut-être, acheminera-t-il une petite dose de magie.

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Un commentaire

  1. Il y a 330 ans, au printemps, mon ancêtre débarque sur l’ile de Montréal. Soldat, il est assigné à Lachine. Il y rencontre une fille du pays, née ici, chez l’habitant où il loge. De fil en aiguille, les enfants de ces enfants et leurs enfants par la suite sur plusieurs générations aboutissent dans l’Est ontarien, où je viens au monde. Il y a cinq ans moins un an, c’est à mon tour de revenir sur l’ile de Montréal, pour y établir mes pénates, pour le reste de mes jours – du moins je l’espère… dans l’est de la ville. Je m’y sens chez-moi. Il y a une soixantaine d’années, le lieu où je vis aujourd’hui était en train de devenir une banlieue. Gabrielle Roy ne s’y serait pas promenée. Je dois donc créer les images de mon quartier.

    Montréal vous inspire. C’est un plaisir de vous lire. En souhaitant de pouvoir lire vos récidives…

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