Autour des livres
Laisser un commentaire

Coffret de mai : Entrevue avec Valérie Forgues

Voici l’entrevue que nous avons réalisée avec Valérie Forgues, auteure de Janvier tous les jours, notre livre du mois de mai.

Janvier est malade, depuis toujours. Depuis aussi longtemps qu’il est ami avec Anaïs. Anaïs qui lui survivra, tant bien que mal, après sa mort. Janvier tous les jours est un roman qui nous hante, une fois refermé. Dont la poésie et la beauté nous happent, dont l’histoire meurt à petit feu en soi, un peu comme Janvier, mais ne cesse de nous rester en tête, longtemps après avoir terminé la dernière page. C’est d’une douceur dont il n’y a d’équivalent que sa tristesse.

L’écriture joue un rôle salvateur dans le deuil d’Anaïs. De quelle façon l’art, l’écriture et la création en général, sont des façons de se guérir ou du moins d’apposer un baume sur une douleur qui semble insurmontable?

C’est vrai que pour Anaïs, écrire est un geste qui la sauve. C’est là qu’elle trouve de quoi supporter l’idée de ne plus revoir Janvier et le courage d’apprendre à vivre sans lui. Anaïs s’échappe dans les livres, invente une vie différente dans ses textes parce que la mort de Janvier lui fait trop mal. L’écriture, qui est au départ un outil pour moduler le monde, devient un moyen d’apprivoiser la douleur. Par l’écriture, on peut contourner ce qui nous fait mal, l’explorer sans détour, s’y abandonner, s’en éloigner ou choisir d’affronter. Si parfois, la douleur est impossible à surmonter, on peut toujours essayer de vivre à ses côtés sans qu’elle nous dévore. Parce qu’on l’a nommée, décortiquée, déconstruite, parce que la puissance de l’écriture peut la transcender et lui donner un aspect moins redoutable. Peut-être?

L’amitié entre Janvier et Anaïs est fusionnelle et semble être plus forte que tout, comment avez-vous décidé de la façon d’aborder la perte et la mort de Janvier? 

Au départ, le projet, c’était d’écrire sur la rupture, la finalité, le désamour. L’histoire d’Anaïs et d’Ovide était à l’avant-plan, et Janvier était un confident pour Anaïs. Il y a eu un glissement; inconscient au début, assumé par la suite. En réalité, je n’ai pas tant décidé de la façon dont j’allais aborder la perte et la mort, ça s’est imposé. À travers l’histoire d’Anaïs et Janvier, j’avais envie d’inventer un temps pour dire au revoir, un espace pour apprivoiser la mort, du moins, pour tenter de le faire. La douleur d’Anaïs, je la porte en moi depuis l’âge de 13 ans, depuis le décès accidentel d’une cousine de mon âge que j’aimais de tout mon cœur. Cet événement est la coupure nette de mon enfance et la naissance de celle que je suis aujourd’hui. Cette amitié forte et fusionnelle, je la connais et je la trouve belle. Et l’arrachement brutal, je le connais aussi. Sans faire dans l’autofiction, je sais que j’écrirai certainement toujours sur ces thèmes-là, parce que ça me hante, que ça vient teinter mon rapport au monde.

De nombreuses références littéraires parcourent le roman, Anaïs cherche souvent réconfort dans les mots des autres. Quel est votre rapport avec les mots, vous sont-ils réconfortants comme pour Anaïs? Et si oui, dans quel roman retournez-vous vous blottir?

Je suis vraiment une lectrice et oui, les livres me sont aussi précieux qu’ils le sont pour Anaïs. Les mots des auteurs qui me touchent résonnent fort en moi, surtout quand j’ai la sensation qu’ils ont su nommer avec précision l’émotion qui m’habite. Souvent, j’ai envie de leur faire écho. Ce sont les livres que j’aime qui m’ont donné envie d’écrire. Je me blottis dans trop de livres pour n’en nommer qu’un. Je travaille dans une bibliothèque, alors je fais beaucoup de découvertes littéraires. J’ai eu d’intenses coups de foudre, pour Nelly Arcan et Marie-Claire Blais; je me retrouve dans les mots de mes amis poètes, qui me nourrissent. Et j’ai mes classiques; Jacques Poulin n’est jamais loin; Le monde sur le flanc de la truite, de Robert Lalonde, La détresse et l’enchantement, de Gabrielle Roy, les poésies d’Anne Hébert et de Marie Uguay non plus. Anaïs Nin, encadrée et déposée sur mon bureau de travail, veille sur moi quand j’écris. J’aime les journaux d’écrivains, les correspondances. Tout de la lecture me plaît, à commencer par le geste, l’immobilité, le silence, une certaine grâce, l’effort parfois aussi; il y a quelque chose de beau, de très intime, dans l’acte de lecture. Parfois, la voix de certains auteurs qui m’inspirent est si intense que j’ai l’impression qu’ils sont à côté de moi, qu’ils me chuchotent le texte à l’oreille.

Comment s’est déroulée la rédaction de ce roman, vous êtes allée vous-même en France pour l’écrire? Est-ce qu’il y a dans votre démarche aussi un besoin de s’éloigner pour mieux créer?

J’ai entrepris l’écriture du roman en résidence, en France. J’y suis restée trois mois. Je suis arrivée là avec un plan super précis de ce que je voulais écrire. Je n’avais pas d’ordinateur, mais un cahier spirale vierge de 300 pages et plusieurs stylos. C’est là, après environ un mois d’écriture, que le glissement s’est opéré et que l’histoire que je voulais raconter s’est transformée. Au départ, Anaïs n’allait pas en France, elle s’isolait chez elle, à Québec. En résidence, en côtoyant au quotidien d’autres écrivains, des artistes visuels aussi, en parlant de mon roman, en passant beaucoup de temps seule, à écrire, mais aussi à lire, à marcher, à cuisiner, à ne rien faire, que l’histoire s’est mise en place. C’est vrai que d’être à l’étranger m’a placée dans un état d’ouverture, de souplesse, de réceptivité par rapport à l’écriture. Partir en résidence n’est pas toujours possible, mais règle générale, même à la maison, j’ai besoin d’amplitude, de temps, de silence et de solitude pour écrire. J’ai besoin de me mettre en retrait.

Sur la quatrième de couverture, on y donne la définition de « Sublimer », terme plutôt psychanalytique. Quel apport à cette thématique — la sublimation — dans l’écriture de Janvier tous les jours? 

Je voyais la sublimation comme une transformation profonde dans l’intériorité d’Anaïs, dans son rapport à elle, aux autres et à la mort aussi. Comme si après tout le temps passé à avoir peur, à avoir mal, à redouter la mort et à vivre à travers l’écriture et ses livres, elle s’était transposée d’un coup du côté de la vie, avec tout ce que ça implique de mise en danger. Elle va au-delà d’elle-même, ou de ce qu’elle perçoit d’elle, pour devenir et incarner une version plus authentique d’elle-même. Le terme, au sens où je l’entends, évoque une métamorphose, un rite de passage, et c’est en gardant ce mot en tête, sublimation, que j’ai essayé d’écrire le deuil d’Anaïs.

Il y a dans le roman une belle leçon sur « l’acceptation du deuil », sur les bienfaits du temps et sur cette course éreintante à vouloir aller mieux, rapidement, quitte à éviter les souffrances. Était-ce un choix concret d’aborder cette facette du deuil ou est-ce venu naturellement dans le récit? 

Au début d’un projet d’écriture, il y a beaucoup de choix concrets qui finalement prennent le bord parce que le texte impose sa logique. Je pense que l’acceptation du deuil, c’est venu naturellement au fil des réécritures et des discussions avec mon éditeur. Au départ, il y avait pas mal plus de révolte, d’agressivité et pas vraiment signe d’acceptation chez Anaïs. Le personnage était à la limite énervant, et elle a beaucoup changé entre le premier jet et le dernier. Elle s’est mise à exister par elle-même, hors de moi, avec beaucoup plus de cohérence qu’au départ. Quand elle met un enfant au monde, ce n’est pas du tout ce que j’avais prévu ou même souhaité pour elle, mais voilà, c’est ce qui devait lui arriver, au final. De la même façon, j’ai essayé d’écrire sur son amour pour Janvier, son deuil et la façon dont elle le traverse, mais sans chercher à faire la leçon. Perdre quelqu’un qu’on aime est une chose inévitable, ça nous arrive à tous et les souffrances sont inévitables. Il y aura toujours une partie de moi pas sereine, pas en paix avec ça. Mais il y a mille façons de réagir à l’absence. Peut-être que je l’ai écrit de cette façon pour me réconforter moi-même?

EnregistrerEnregistrer

EnregistrerEnregistrer

EnregistrerEnregistrer

Advertisements
This entry was posted in: Autour des livres

par

Le fil rouge est un blogue littéraire créé par deux amies, Marjorie et Martine, toutes deux passionnées par la littérature et par les vertus thérapeutiques de celle-ci. Notre approche face aux bouquins est liée à la bibliothérapie, car nous pensons sincèrement que la lecture procure un bien-être et que les oeuvres littéraires peuvent nous aider à cheminer personnellement. Nous tenons aussi à partager notre amour pour les bouquins, l’écriture, la création et sur les impacts positifs de ceux-ci sur notre vie et notre bien-être. Notre mission première est de favoriser la découverte de livres et de partager l’amour de la lecture, car ceux-ci peuvent avoir des impacts sur nos vies et sur notre évolution personnelle. Que ce soit le dernier roman québécois qui fait parler de lui, le vieux classique, le livre de cuisine ou bien même le livre à saveur plus psycho-pop, chez Le fil rouge, on croit fermement aux effets thérapeutiques que peuvent apporter la lecture et la littérature. Voilà pourquoi les collaboratrices et les cofondatrices se feront un plaisir de vous faire découvrir des bouquins qui leur ont fait du bien, tout simplement.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s