Littérature étrangère
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Come Closer : Un récit de possession pour dormir la lumière allumée jusqu’à l’Halloween

Come Closer Sara Gran

Les feuilles frissonnent, le soleil vire au cuivre et décline. Mine de rien, Samhain et ses spectres se rapprochent. Vous l’avez deviné, l’automne est ma saison préférée. Et je suis d’autant plus excitée cette année, du fait que je travaille sur un projet littéraire très halloweenesque (!). Pour me faire une tête et m’inspirer, je me gave de textes et de films d’horreur. Vos suggestions à ce chapitre seraient d’ailleurs très appréciées! C’est suivant la recommandation d’un ami que j’ai découvert Come Closer, mon premier Sara Gran, une auteure américaine résidant à New Orleans. Comme je ne lis que des ouvrages en version originale, je me suis procuré le roman en anglais, mais sachez que sa traduction française est aussi disponible (Viens plus près, Points, 2011). Depuis sa parution en 2003, Come Closer a connu un succès important, selon moi tout à fait mérité. Normalement, j’ai difficilement peur en lisant. Pas cette fois.

La romancière Sara Gran

Dans une petite ville américaine, Amanda mène une vie ordinaire avec son mari Ed. Ils sont les heureux propriétaires d’une vieille maison fraîchement rénovée, et sont amoureux, complices même. Elle a un excellent emploi, lui aussi; ils sortent, rient, planifient des vacances. Mais un cognement d’origine inconnue commence à se faire entendre à la maison, le soir, lorsqu’ils sont seuls. Rien qui ne mérite vraiment d’attention. Amanda devient plus irritée. Ça arrive, rien d’inquiétant. Ensuite, elle commet un vol à l’étalage, et trouve son geste étrange parce qu’elle ne se souvient pas l’avoir posé.

Are YOU Possessed by a Demon?

  1. I hear strange noises in my home, especially at night, which my family members tell me only occur when I am present.

  2. I have new activities and pastimes that seem « out of character », and I do things that I did not intend and do not understand.

  3. I’m short and ill-tempered with my friends and loved ones.

  4. I can understand languages I’ve never studied, and have the ability to know things I couldn’t know through ordinary means. (p.53)

Les courts chapitres se succèdent sans trêve, tandis que la liste de symptômes s’allonge. Ceux-ci sont d’abord pratiquement insignifiants, puis irrévérencieux, et finalement ouvertement gore. La subtilité descriptive des événements étranges nous entraîne dans une gradation agile qui s’installe un peu à notre insu, le nôtre et celui de la narratrice, même si au fond on sait très bien qu’une menace prend fermement racine.

What we think is impossible happens all the time. […] We could devote our lives to making sense of the off, the inexplicable, the coincidental, but most of us don’t. And neither did I. (14-15)

Au fil du roman, narré à la première personne, Sara Gran distille un état d’ambiguïté insoutenable et particulièrement fascinant. Les choix de la focalisation interne et du présent pour rapporter ce récit de possession font en sorte qu’à la lecture, il est pratiquement impossible de discerner le discours de l’héroïne de celui du démon ayant pris possession de son corps, et éventuellement de son esprit. Relire pour tenter de départager les identités, mais aussi parce qu’on trouve un certain plaisir dans cette souffrance. En fait, on se retrouve souvent à relire certains passages tellement leur violence est surprenante et fait mal par en dedans tout en nous ravissant. Et c’est là, à mes yeux, la grande force de Gran : contaminer les lectrices.teurs en leur donnant l’impression d’être eux-mêmes maléfiques, véritablement possédé.e.s. Elle parvient à solliciter un sentiment d’empathie envers la narratrice et son entité démoniaque, de telle sorte qu’en refermant le livre, on sent qu’un monstre s’est installé en nous. Gran nous séduit ouvertement, fait appel à nos pulsions les plus refoulées, les plus sombres, et nous les passe sous le nez dans un parfum étrangement attirant. Le cœur nous lève, mais on ne peut s’empêcher d’apprécier les qualités de sa prose. L’auteure n’a absolument pas peur de transgresser de nombreux tabous, d’entrer dans des zones d’inconfort peu explorées, même dans le genre de l’horreur, ainsi qu’en témoigne cet extrait mettant en scène la noyade d’une enfant :

I’ll help you, » I said. I swam towards her. While I was on my way another little wave came along, knocking her down again. I dove towards her and then reached out and grabbed her hair, as if to pull her head above water.

But I didn’t. I grabbed her hair in my right hand and pulled down. Sickeningly I could feel the life drain from her as I held her under the water, feel the heat from her body trickle away. (108)

Malgré mon appréciation positive du style et de la structure du récit de Gran, j’ai cependant eu beaucoup de difficulté avec le fait que l’empowerment de la protagoniste, qui devient de plus en plus irrévérencieuse et sexuellement ouverte, corresponde à la montée en puissance de l’esprit démoniaque. Amanda adopte de plus en plus de comportements liés à une stéréotypie du « féminin » (p. ex. achats impulsifs de souliers en croco et de tapis exotiques, maquillage ostentatoire), se remet à fumer et à boire régulièrement, à coucher avec des inconnus, à faire valoir ses intérêts avant ceux des autres, et l’auteure associe ces changements à une présence diabolique de plus en plus prégnante. Je suis d’accord avec l’illustration du mal à travers l’expression de la violence (mutilations, meurtres, etc.), mais était-ce nécessaire de mentionner que la protagoniste commence à porter du rouge à lèvre écarlate et à s’habiller de manière plus révélatrice? Disons simplement que j’ai grincé des dents, parce que les (trop courantes) associations féminin-vanité-diable me déplaisent à coup sûr.

Chose certaine, malgré ce traitement de personnage discutable, Gran possède un talent de conteuse indéniable, littéralement effrayant, qui nous fait sombrer avec délectation dans son univers. Ainsi, le titre Come Closer ne parle pas seulement de la relation qui s’installe entre Amanda et son démon, mais aussi entre le livre et la personne qui le lit… et s’y perd. Impossible de fermer ce roman avant la toute dernière page. Tenez, je vous mets au défi…

Faites de beaux rêves…

Et surtout, n’oubliez pas de me laisser vos recommandations de vos lectures les plus épeurantes avant d’éteindre la lumière!

Référence : Gran, Sara. Come Closer. New York, Penguin Books, 2007, 214 p.

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par

Fanie est étudiante au 3e cycle en Études littéraires à l’UQÀM. Enfant, elle avait tendance à se battre avec les ti-gars dans la cour d’école, ce qui expliquerait peut-être pourquoi elle rédige une thèse sur les figures de guerrières des productions de culture populaire contemporaine. Son arc comporte quelques cordes; en plus de faire partie de l’équipe des joyeuses fileuses, elle codirige le groupe de recherche Femmes Ingouvernable, collabore à la revue Pop-en-stock, à la revue l'Artichaut, ainsi qu’au magazine Spirale. À part de ça, elle a écrit le roman "Déterrer les os" (Hamac, 2016). Dans son carquois, on trouve un tapis de yoga élimé, un casque de vélo mal ajusté, trop de livres, un carnet humide, un coquillage qui chante le large et une pincée de cannelle – son arme secrète ultime contre les jours moroses. Féminisme et végétalisme sont ses chevaux de batailles quotidiens.

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