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Une auteure et son œuvre : Svetlana Alexievitch

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Écrire dans l’ombre, en laissant la parole à ceux qui ne sont pas pris en compte par l’histoire, ces gens qui se déplacent dans l’obscurité sans laisser de traces et à qui on ne demande rien, c’est ce que Svetlana Alexievitch sait faire de mieux. Cette journaliste et auteure russophone soviétique et biélorusse est la première femme de langue russe à remporter le prix Nobel de littérature, et ce, pour l’ensemble de son œuvre. Elle écrit des textes engagés, dissidents, qui causent parfois la controverse. Ce n’est pas seulement sa carrière de journaliste qui l’a conduite à écrire sur les conflits politiques et sociétaires, comme la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, la guerre d’Afghanistan ou la dislocation de l’URSS, mais son enfance marquée par les récits de sa grand-mère et de son père, qui n’ont jamais cessé d’influencer son imagination fertile.

 

L’auteure

Svetlana Alexievitch se met toujours volontairement dans l’ombre lorsqu’elle travaille. J’ai donc décidé de lui donner, dans cet article, une lumière particulière. Pour commencer, explorons brièvement son histoire : Svetlana Alexievitch est née en 1948 à Stanislav, en Ukraine, dans une famille qui fut grandement affectée par la guerre germano-soviétique. L’écrivaine passe son enfance dans un village ukrainien, avant la démobilisation de son père qui les conduit tous en Biélorussie. Plus tard, elle entreprend des études en journalisme à Minsk, où elle se fera remarquer par ses trop nombreuses questions, qui lui valent bientôt d’être considérée comme une dissidente.

Mais c’est avec ses premiers livres que Svetlana Alexievitch devient la bête noire du régime totalitaire dirigé par le président de la Biélorussie, Alexandre Loukachenko, car elle tente d’y dévoiler des vérités que le gouvernement tente de dissimuler. Ce dernier ripostera par une censure acharnée visant certaines publications en particulier.

 

L’œuvre

Ce fut le cas de La Supplication : Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse, publié en 1997. Dix ans après sa parution, l’auteure se verra attribuer le Nobel de littérature, mais il aura fallu que son œuvre parcoure encore bien du chemin avant cela. En effet, le gouvernement Loukachenko interdit l’ouvrage dès sa sortie, et cette interdiction est encore en vigueur aujourd’hui en Biélorussie. Après tant d’efforts pour ne pas ébruiter la catastrophe et les secrets du nucléaire qu’elle pourrait dévoiler, nul doute que Loukachenko s’est senti menacé par cette publication. Le livre rassemble les témoignages de centaines de témoins de l’accident, dont des liquidateurs, des politiciens, des médecins, des physiciens, mais aussi des mères, des enfants, et bien d’autres citoyens ordinaires. Comme le titre l’indique, une vision tragique et apocalyptique de la catastrophe y est présentée : l’auteure veut rappeler combien la catastrophe avait semblé indicible pour son peuple, auquel elle donne enfin une voix. Tchernobyl nous apparaît comme une immense fosse commune, dans laquelle tout habitant de notre planète pourrait se retrouver un jour, car le nucléaire est un danger beaucoup plus répandu qu’on ne le croit généralement… Justement parce que c’est un secret trop bien gardé par les dirigeants de ce monde.

Même si elle a été membre des Komsomols (ou « Jeunesses communistes »), l’écrivaine affirme n’avoir jamais été elle-même communiste. Sa première publication, La guerre n’a pas un visage de femme, un livre foncièrement anticommuniste, vient appuyer son propos. Ce recueil de témoignages d’anciennes combattantes de la Seconde Guerre mondiale, jugé antipatriotique, se vend à plusieurs millions d’exemplaires. De même, dans La Fin de l’homme rouge, elle s’intéresse à l’influence de l’idéologie marxiste-léniniste sur « l’homme soviétique » d’avant l’Union soviétique. Pour cet ouvrage, elle a encore une fois recourt à l’écriture chorale, mêlant les voix des victimes du régime à celles de partisans staliniens dont la foi n’a pas été ébranlée, semble-t-il, par les goulags.

Il ne faudrait pas croire que Svetlana Alexievitch ne parle que de l’histoire de son peuple. Dans Les cercueils de zinc (1990), elle se penche sur l’armée rouge de la guerre d’Afghanistan et remet en question l’image glorieuse qui s’est répandue autour d’elle, toujours à travers des témoignages. Cette fois, ce sont des combattants soviétiques qui ont accepté de lui confier leur expérience.

L’œuvre de Svetlana Alexievitch a eu jusqu’ici comme mission principale de déterrer le passé et de dénoncer les exactions pour constituer une archive subjective et souterraine de la Russie contemporaine. Femme au sens critique aiguisé, Svetlana Alexievitch ne cherche pas seulement à écrire la grande utopie du communisme, mais bien à comprendre la relation qu’entretient l’Homme avec le Mal et, plus précisément, à répondre à cette question : « Comment le désir de faire le bien peut-il déboucher sur le mal absolu? »

 

Svetlana Alexievitch considère aujourd’hui être venue à bout des questions sociopolitiques qui furent jusqu’ici directrices de son œuvre. Elle souhaite maintenant explorer, dans ses futurs écrits, les questions plus individuelles de la vieillesse et de l’amour, ces moments particulièrement intenses de l’existence où l’homme est à son plus fragile : lorsqu’il aime et lorsqu’il meurt. Cependant, une constante demeure, celle des témoignages dirigeant l’écriture.

L’écrivaine est donc loin d’avoir terminé de dévoiler au monde les secrets les mieux enfouis de l’Homme, tout comme son humanité tangible et sa course folle vers le bonheur. Pour ma part, la découverte de cette auteure m’a permis d’explorer un univers entier qui m’était jusque-là méconnu. Heureusement, ses ouvrages ont le génie de convenir à tous, autant à ceux qui croient tout connaître des phénomènes sociopolitiques abordés qu’à ceux qui y sont encore parfaitement étrangers. Si vous avez envie d’une lecture plus sérieuse et plus politique que littéraire, je vous conseille vraiment de vous tourner vers cette auteure.

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